TROISIEME PARTIE. J
me faire apercevoir que le ^adin où je me trouvais n élait pas fort surchargé de monde. Au reste , et je me dépêche de r observer, cela m'a prouvé bien plus la pauvreté de l'espèce dans mon pays qu* inspiré une haute idée de moi-même. Ce nest pas l'esprit qui manque, il court les rues, c'est la justesse du jugement et la force du caractère. Sans ces deux qualités, cependant, je ne reconnois point ce qu'on peut appeler un homme. En vérité , Diogène avoit bien raison de prendre une lanterne. Mais une révolution peut en tenir lieu : je ne connois pas de toise plus exacte ou de meilleure pierre de touche.
L'académie de Besançon avait proposé pour sujet de prix la question de savoir « Gomment l'éducation des femmes pouvoit contribuer à rendre les hommes meilleurs?» Mon imagination se mit en campagne. Je pris la plume , et je fis un discours que j'envoyai incognito, et qui, comme l'on peut croire, ne fut pas jugé digne du prix. Il ne s'en trouva ]K)int qui remportât cet honneur. Le sujet fut proposé de nouveau ; je n'ai pas su ce qui en étoit résulté l'année suivante. Mais je me rappelle qu'en voulant traiter cette matière, j'avois senti qu'il étoit absurde de déterminer un mode d'éducation qui ne tint pas aux mœurs générales, lesquelles dépendoient du gouvernement, et qu'il ne falloit pas prétendre réformer un sexe par l'autre, mais améliorer l'espèce par de bonnes lois. Ainsi , je disois bien comment il me sembloit que les femmes dévoient être, mais j'ajoutois qu'on ne pouvoit les rendre telles que dans un autre ordre de choses. Cette idée, certainement juste et philosophique, n'allait pas au but de l'académie ; je raisonnois sur le problème au lieu de le résoudre.
Je fis passer ce discours à M. de Sévelinges, mais, après l'avoir expédié à Besançon , Sévelinges me fit des remarques uniquement sur le style. Ma tête s' étoit refroidie ; je trouvai mon ouvrage excessivement défectueux par le fond et je m'amusai à en faire une critique, comme s'il eût été d'un autre dont j'eusse voulu me bien moquer. On peut appeler cela se chatouiller pour se faire rire , ou se donner des soufflets pour s'échauffer les joues, mais assurément on ne rit
168 MËMOIHES PARTICULIERS.