DE CE QUI ME RESTAIT A TRAITER
POm SERVIR DE DERNIER SUPPLEMENT AUX MEMOIRES '.
Les manuscrits que m' a voit laissés M. Roland me le firent mieux connottre durant les dix-huit mois qu'il passa en Italie que n'eussent pu faire de fréquentes visites. G'étoient des voyages, des réflexions, des projets d'ouvrages, des anecdotes qui lui étoient personnelles ; une àme forte, une probité austère , des principes rigoureux , du savoir et du goût , s'v montroient à découvert.
Né dans l'opulence, d'une famille ancienne, distinguée dans la robe par son intégrité , il avoit vu , jeune encore , la fortune s'évanouir par le défaut d'ordre d'une part, et, de l'autre, les excès de la dépense. Le dernier de cinq frères à qui l'on fit prendre parti dans l'Eglise, il avait, seul et sans secours, quitté la maison paternelle à l'âge de dix-neuf ans, pour ne point s'engager dans les ordres ni dans le commerce, auquel il répugnoit également. Arrivé à Nantes de son premier vol , il s'v étoit placé chez un armateur pour s'instruire de différentes choses, avec le projet de passer aux Indes. Les arrangements étoient pris ; un crachement de sang survint et lui fit défendre la mer s'il n'y vouloit périr. Il se rendit à Rouen, où M. Godinot, son parent, inspecteur de^ manufactures, lui proposa d'entrer dans cette partie d'administration. Il s'y détermina, s'y distingua bientôt par son activité, son travail, et s'y trouva enfin utilement placé. Les voyages et l'élude partageoient son temps et remplissoient sa vie. Avant de partir pour l'Italie, il avoit amené chez mon
^ J'ai lais.4é mon dernier cahier à Vincennes; j*alloii« parler dr Carrac^ eioiit que j'y ai vu cliex le chanoine, et ilont la lettres, sous le nom de GangttueUi , avoient fait quelque fortune, quoiqu'elles fussent souretit une répétition de lui-même dans ses nombreux petits ouvrages. Mais à suirre ainsi les choses pied à pied , j'aurois à faire un lon^; travail , pour lequel je n'ai plus assez à vivre; je me borne à un aperçu. (Note de madame B.)
TROISIÏIME PARTIE. 16ft
père son firère le plus chéri, bénédictin, alors prieur au collège de Gluny à Paris. C'étoit un homme d'esprit, de mœurs douces et d'un caractère aimable. Il venoit me voir quelquefois et me communiquer les notes que son frère lui faisoit passer, car, à mesure qu'il voyageoit, il couchoit ses observations par écrit ; ce sont ces notes qu'ii son retour il coupa en lettres et fit publier, en conKant leur impression à des amis qu'il avoit à Dieppe, et dont l'un d'eux, fou de l'italien, renchérit sur les passaf^es de cette langue en les multipliant. Cet ouvrage, plein de choses, ne manque que d'une meilleure rédaction pour être le premier en rang dans les voyages d'Italie. Le refondre a été l'un de nos projets depuis que nous sommes unis; mais je voulois voir aussi l'ItaUe ; le temps et les événements nous ont entraînés d'un autre c^té.
Au retour de M. Roland , je me trouvai un ami ; sa gravité, ses mœurs , ses habitudes , toutes consacrées au travail , me le faisoient considérer pour ainsi dire sans sexe, ou comme un philosophe qui n'existoit que par la raison. Une sorte de confiance s'établit; et par le plaisir qu'il trouva près de moi, il contracta par degrés le besoin d'y venir toujours plus souvent. Il y avoit près de cinq ans que j'avois fiait sa connoissance lorsqu'il me déclara des sentimens tendres; je n'y fiis pas insensible, parce que j'estimois sa personne plus qu'aucune que j'eusse connue jusqu'alors ; mais j'avois remarqué qu'il ne l'étoit pas lui-même, ou par sa famille, à tontes les choses extérieures. Je lui dis franchement que sa recherche m'honoroit, et que j'y répondrois avec plaisir, mais que je ne me croyois pas un bon parti pour lui ; je lui développai alors, sans réserve, l'état de la maison; elle étoit ruinée. J'avois échappé , par dès comptes que je pris enfin sur moi de demander à mon père, au risque d'éprouver sa disgrâce, cinq cents livres de rente qui faisoient , avec ma garde-robe , tout le reste de cette apparente fortune dans laquelle j'avois été élevée.
Mon père étoit jeune; ses erreurs pouvoient l'entraîner à contracter des dettes que son impuissance à les remplir rendroit déshonorantes; il pouvoit faire un mauvais mariage.
170 MËMOIRES PARTICULIERS.
et ajouter à ces maux des enfaos qui porteroient mon nom dans la misère, etc., etc., etc. J'étois trop fière pour vouloir m'cxposer à la malveillance d'une famille qui ne s'honoreroit point de mon alliance , ou à la générosité d'un époux qui n'y trouveroit que des chagrins; je conseillai M. Roland, conune auroit pu faire un tiers étranger , pour le dissuader de songer à moi. Il persista; je fus touchée, et je consentis à ce qu'il ftt auprès de mon père les démarches nécessaires; mais, préférant de s'exprimer par écrit, il fut résolu qu'il ne ^'ouvriroit que par lettres lorsqu'il seroit retourné à sa résidence ; et nous passâmes le reste du temps de son voyage d'alors à Paris, à nous voir tous les jours; je le considérai comme l'être auquel je devois unir ma destinée , et je m'attachai à lui. Dès qu'il fut retourné à Amiens, il écrivit à mon père pour lui exposer ses vœux et ses desseins. Mon père trouva la lettre sèche ; il n'aimoit pas la roideur de M. Roland, ne se soucioit guère d'avoir pour gendre un homme austère dont les regards lui paroissoient ceux d'un censeur; il lui répondit avec dureté, impertinence, et me montra le tout quand il eut fait partir sa réponse. Je pris sur-le-champ ma résolution. J'écrivis à M. Roland que l'événement n a voit que trop justifié mes craintes à l'égard de mon ])ère ; que je ne voulois pas lui causer d'autres disgrâces, que je le priois d'abandonner son projet. Je déclarai à mon père ce que sa conduite m' a voit mis dans le cas de faire; j'ajoutai qu'après cela il ne seroit point étonné que je prisse une situation nouvelle , et que je me retirois dans un couvent. Mais comme je lui savois quelcpies dettes pressantes , je lui laissai la portion d'argenterie qui m'appartenoit pour y satisfaire; je louai un petit appartement à la congrégation, et j'y établis ma retraite , bien décidée à réduire mes besoins sur mes revenus. Je le fis. J'auroLs à donner des détails très-piquans sur cet état où je commençai d'user des ressources d'une âme forte. Je calculai sévèrement ma dépense , en mettant de coté pour des cadeaux à faire aux gens de service de la maison. Des pommes de terre , du riz , d^ haricots cuits dans un pot avec quelques (^rains de sel et un peu de beurre , varioient mes alimens et faisoient ma cuisine sans me prendre beaucoup de
temps. Je sortois deux fois la semaine; l'une pour visiter mes gprands parens, l'autre pour me rendre chez mon père, donner un coup d'œil à son linge, emporter ce qu'il étoit nécessaire de lui raccommoder. Le reste du temps , fermée sous mon toit de neige, comme je l'appelois, car je logeois près du ciel et c' étoit dans Tbiver, sans vouloir faire de société habituelle avec les dames pensionnaires , je me livrois à Fétude; je fortifiois mon cœur contre l'adversité , je me vengeois à mériter le bonheur, du sort qui ne me Faccordoit pas. Tous les soirs, la sensible Agathe venoit passer une demi-heure près de moi; les douces larmes de l'amitié accompagnoient les effusions de son cœur; un tour de jardin, aux heures où chacun étoit retiré, faisoit ma promenade soHtaire; la résignation d'un esprit sage, la paix d'une bonne conscience, l'élévation d'un caractère qui défie l'infortune, ces habitudes laborieuses qui font couler si rapidement les heures, ce goût déhcat d'une àme saine qui trouve dans le sentiment de l'existence et celui de sa propre valeur des dédommagemens inconnus au vulgaire, tels étoient mes trésors. Je n'étois pas toujours sans mélancolie, mais elle avoit ses charmes; et si je n'étois point heureuse, j'avois en moi tout ce qu'il falloit pour l'être; je pouvois m' enorgueillir de savoir me passer de ce qui me manquoit d'ailleurs.
M. Roland, étonné, affligé, continua de m'écrire en homme qui ne ces$oit point de m' aimer, mais que la conduite de mon père avoit blessé : il vint au bout de cinq ou six mois, et s'enflamma en me revoyant à la grille, où je conservois cependant le visage de la prospérité. Il voulut me sortir de cette clôture, m'ofirit de nouveau sa main, me fit presser de l'accepter par son frère le bénédictin. Je réfléchis profondément à ce que je devois faire. Je ne me dissimulai point qu'un homme qui auroit eu moins de quarante-cinq ans n'auroit pas attendu plusieurs mois pour me déterminer à changer de résolution, et j'avoue bien rpie cela même avoit réduit mes sentimens à une mesure qui ne tenoit rien de l'illusion; je considérai, d'autre part, que cette insistance, aussi très-r<*fléchie , m'assuroit que j'étois appréciée, et que s'il avoit vaincu sa susceptibilité aux déss^grémens extérieurs
17t MEMOIRES PARTICULIERS.
que pouvoit offrir mon alliance, j'en étois d'autant \>\us assurée d'une estime que je n aurois pas de peine à justifier. Enfin si le mariage étoit, comme je le pensois, un lien sévère, une association où la femme se charge, pour Fordinaire, du bonheur des deux individus, ne valoit-il pas mieux exercer mes facultés, mon courage, dans cette tâche honorable, que dans l'isolement où je vivois?J' aurois à développer ici les réflexions fort sages , je crois , qui me déterminèrent ; et cependant je n avois pas fait toutes celles que les circonstances auroient pu me suggérer, mais que T expérience seule permet d'apercevoir. Je devins la femme d'un véritable homme de bien qui m'aima toujours davantage à mesure qu'il me connut mieux. Mariée dans tout le sérieux de la raison, je ne trouvai rien qui m'en tirât; je me dévouai avec une plénitude plus enthousiaste que calculée. A force de ne considérer que la félicité de mon partenaire, je m'aperçus qu'il manquoit quelque chose à la mienne ; je n'ai pas cessé un seul instant de voir dans mon mari l'un des hommes les plus estimables qui existent , et auquel je [)ouvois m' honorer d'appartenir; mais j'ai senti souvent qu'il manquoit entre nous de parité, que l'ascendant d'un caractère dominateur, joint à celui de vingt années plus que moi, rendoit de trop l'une de ces deux supériorités. Si nous vivions dans la solitude, j'avois des heures quelquefois pénibles à passer; si nous allions dans le monde, j'y étois aimée de gens dont je m' aperce vois que quelques-uns pourroient trop me toucher : je me plongeai dans le travail avec mon mari, autre excès qui eut son inconvénient; je l'habituai à ne savoir se passer de moi pour rien au monde, ni dans aucun instant, et je me fatiguai '.
J'honore, je chéris mon mari comme une fille sensible adore un père vertueux, à c|ui elle sacrifieroit même son amant; mais j'ai trouvé l'homme qui pouvoit être cet amant, et, demeurant fidèle à mes devoirs, mon ingénuité n'a pas su cacher les sentimens que je leur soumettois. Mon mari,
* (m qui suit, jusqu'à % • la première année de mon mariage, • etc., a été supprimé clans les éditions précédentei*. Nous publions cette page imiHvrtante d'après le texte du manuscrit.
excessivement sensible, et d'afFection et d' amour-propre, n'a pu supporter l'idée de la moindre altération^ dans son empire; son imagination s'est noircie, sa jalousie m'a irritée; le bonheur a fui loin de nous; il m'adoroit, je m'immolois à lui, et nous étions malheureux. Si j'étois libre, je suivrob partout ses pas pour adoucir ses chagrins et consoler sa vieillesse; une àme comme la mienne ne laisse jamais les sacrifices imparfaits ; mais Roland s'aigrit à F idée d'un sacrifice, et la connoissance une fois acquise que j'en fais un pour lui renverse sa félicité; il souffre de le recevoir, et ne j>eut s'en passer.
Le développement, et de tout ceci, et de l'emploi des années qui l'ont précédé, offriroit de grandes lumières pour la connoissance du cœur humain et de grandes leçons aux (;ens sensibles.
La première année de mon mariage se passa tout entière à Paris, où Roland étoit appelé par les intendans du commerce qui vouloient faire de nouveaux règlemens de manufactures; règlemens que Roland combattit de toutes ses forces, par les principes de liberté qu'il portoit partout. Il faisoit imprimer la description qu'il avoit faite pour l'Académie de quelques arts, et il mettoit au net ses manuscrits sur l'Italie ; il me fit son copiste et son correcteur d'épreuves ; j'en remplissois la tâche avec une humilité dont je ne puis m' empêcher de rire , lorsque je me la rappelle , et qui paroft presque inconciliable avec un esprit aussi exercé que je l'avois ; mais elle couloit de mon cœur ; je respectois si franchement mon mari, que je supposois aisément qu'il voyoit mieux que moi; et j'avois tant de crainte d'une ombre sur son visage, il tenoit si bien à ses opinions, que je n'ai acquis qu'après assez longtemps la confiance de le contredire. Je suivis alors un cours d'histoire naturelle et un cours de botanique; c' étoit l'unique et laborieuse récréation de mes occupations de secrétaire et de ménagère ; car , vivant en hôtel garni, puisque notre domicile n'étoit point à Paris, et m'étant aperçu que la délicate santé de mon mari ne s'accommodoit pas de toutes les cuisines, je prenois le soin de lui préparer moi-même les plats qui lui convenoient. Nous pas-
sâmes quatre années à Amiens; j'y fus mère et nourrice, sans cesser de partager le travail de mon mari, qui s^ëtoit chargé d'une partie considérable de la nouvelle Encyclopédie. Nous ne quittions le, cabinet que pour des promenades hors de la ville ; je fis un herbier des plantes de la Picardie , et l'étude de la botanique aquatique donna heu à Y An du tourbier. Des maladies fréquentes me donnèrent des inquiétudes pour la conservation de Roland; mes soins ne lui furent pas inutiles , ce fut un nouveau lien ; il me chërissoit pour mon dévouement; je m'attachois à lui par le bien que je lui faisois.
Il avoit connu en Italie un jeune homme dont il estimoit beaucoup l'àme douce et honnête, et qui, revenu avec lui en France, où il s'adonna à l'étude de la médecine, devint notre ami particuHer. C'est Lanthenas, que j'aurois estimé davantage, si la révolution, cette pierre de touche des ' hommes , en le poussant dans les affaires , n'eût mis à découvert la foiblesse de son caractère et sa médiocrité. Il a des vertus privées, mais sans agrémens extérieurs; il convenoit beaucoup à mon mari; il s'attacha beaucoup à nous deux; je l'aimai, le traitai comme mon frère, je lui en donnai le nom ' . Son attachement , son honnêteté ne se sont dès longtemps démentis. 11 voulut venir demeurer avec nous. Roland l'agréait. Je m'y opposai, parce que je jugeai qu un sacrifice aussi complet dans un homme de son âge et avec l'affection qu'il témoignoit, entratnoit secrètement l'idée d'un retour i|ue mes principes me défendoient, et que d'ailleurs il n'eût |>as obtenu de moi. G'étoit un bon et tendre frère, mais il ne pouvoit être autre pour mon cœur, et ce sentiment me rendoit d'autant plus libre et franche dans l'intimité étabUe entre nous trois. Lanthenas, apparemment comme le vulgaire, content de ce qu'il a lorsque d'autres n'obtiennent pas davantage, s'aperçut que je ne demeurois point insensible , en devint malheureux et jaloux ; rien ne rend si maus-
1 Tout le passage qui suit a été supprimé par Bosc. M. Ghampagneux ircn a rétabli que la partie insi(jnifiante, et a dénaturé le sens du reste. — Lanthenas était rentré dans la vie privée en 1797, après avoir fait |Mrtie du conseil de:« cinq^cents.
sade et même injuste; je le sentis, et j'étois trop fière pour l'épargner : il s'éloigna d'autant plus furieux, imaginant le pis; ses ppinions même prirent une nouvelle teinte; son cœur Fempécboit d'être féroce comme les montagnards, mais il ne voulut plus voir comme moi, et bien moins comme celui qu'il me voyoit chérir; il prétendit se mettre entre le côte droit, dont il Mâmoit les passions, et le côté gauche dont il ne pou voit approuver les excès ; il fut moins que rien, e( se fit mépriser des deux parts.
Sophie épousa, pendant mon séjour à Amiens, le chevalier de Gomicourt, qui vivoit à six lieues de là , en fermier, dans sa terre. Henriette, qui avoit aimé M. Roland, et à qui sa famille auroit voulu la marier, approuva hautement la préférence qu'il m' avoit donnée , avec cette touchante sincérité, cpii honore son caractère , et cette générosité d'âme qui la fait aimer. Elle se maria au vieux de Vouglans, devenu veuf, et à qui confesseur et médecin conseillèrent de reprendre femme, quoiqu'il eût soixante-quinze ans. Toutes deux sont veuves : Sophie est redevenue dévote, et sa poitrine attaquée la rend très-languissante et fait craindre pour ses jours, nécessaires à deux jolis enfans. Les différences de notre moral, quant au caractère et aux opinions, ont, avec l'éloignement et les affaires, relâché notre liaison sans la rompre* Henriette, libre, toujours vive et affectueuse, est venue me voir dans ma captivité, où elle auroit voulu prendre ma place pour assurer mon salut.
Roland avoit désiré , au commencement de notre mariage, que je visse peu mes bonnes amies; je me pUai à ses vœux, et je ne repris la liberté de les fréquenter davantage que lorsque le temps eut inspiré à mon mari assez de confiance pour lui ôter toute inquiétude de concurrence d'affection. C'étoit mal vu; le mariage est grave et austère; si vous ôtez à une femme sensible les douceurs de l'amitié avec des personnes de son sexe, vous diminuez un aliment nécessaire, et vous l'exposez. Que de développemens à donner à cette vérité!...
Nous étions passés dans la généralité de Lyon en 1 784 ; nous nous fixâmes à Villefranche , dans la maison paternelle de M. Roland, où vivoit encore sa mère, de l'âge du siècle,
176 MÉMOIRES PARTIGCLIERS.
et son frère afné, chanoine et conseiller. J'aurois de nombreux tableaux à faire des mœurs d'une petite ville et de leur influence; des chagrins domestiques d'une vie compliquée avec une femme respectable par son âge, terrible par son humeur, et entre deux frères dont le cadet avoit la passion de l'indépendance, et l'atné l'habitude ^t les préjugés de la domination.
Durant deux mois de l'hiver nous demeurions à Lyon, que j'ai bien connu, et dont j'aurois beaucoup à dire. Ville superbe par sa situation et son matériel , florissante par ses manufactures et son commerce, intéressante par ses antiquités et ses collections, brillante par sa richesse, dont l'empereur Joseph fut jaloux, et qui s'annonçoit comme une magnifique capitale; aujourd'hui vaste tombeau où s'agitent les victimes d'un gouvernement cent fois plus atroce que le despotisme même, sur les ruines duquel il s'est élevé. Nous allions à la campagne dans l'automne; et après la mort de madame la Platière, ma belle-mère, nous y passâmes la plus (grande partie de l'année. La paroisse de Thézée, à deux lieues de Villefranche , où existe le Clos la Platière, est un pays aride par le sol , riche par ses vignes et ses bois ; c'est la dernière région du vignoble avant les hautes montagnes du Beaujolois. C'est là que mes goûts simples se sont exercés clans tous les détails de l'économie champêtre et vivifiante; c'est là c|ue j'ai appliqué, pour le soulagement de mes voisins , quelques connoissances acquises ; je devins le médecin du village, d'autant plus chéri qu'il donnoit des secours au lieu de demander des rétributions, et que le plaisir d'être utile rendoit ses soins aimables. Comme l'homme des champs donne aisément sa confiance à qui lui fait du bien ! On dit qu'il n'est point reconnoissant ; il est vrai que je ne prétendois pas que personne me fut obligé; mais on m'aimoit, et lorsque je faisois des absences , j'étois pleurée. J'ai eu aussi des scènes plaisantes , et de bonnes femmes sont quelquefois venues me chercher de trois ou quatre lieues, avec un cheval , pour me prier d'aller sauver de la mort quelqu'un d'abandonné par le médecin. J'en arrachai mon mari eu 1789, dans ime maladie aflreuse, où les ordonnances des
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docteurs ne l'eussent point délivré sans ma surveillance. Je passai douze jours sans domiir, sans me déshabiller, six mois dans l'inquiétude et les agitations d'une convalescence périlleuse , et je ne fus pas même indisposée , tant le cœur donne de forces et double l'activité. La révolution survint et nous enflamma; amis de l'humanité, adorateurs de la liberté, nous crûmes qu'elle venoit régénérer l'espèce, détruire la misère flétrissante de cette classe malheureuse, sur laquelle nous nous étions si souvent attendris; nous l'accueillimes avec transport. Nos opinions indisposèrent à Lyon beaucoup de gens qui, habitués au calcul du commerce , ne concevoient pas que , par philosophie , l'on provoquât et applaudit des changemens qui n'étoicnt bons qu'aux autres; ils devinrent, par cela seul, ennemis de M. Roland; dès lors d'autres le prisèrent davantage. On le porta dans la municipalité de première formation; il s'y, prononça par son inflexible droiture; on le craignit, et la calomnie, d'une part, se mit en campagne, tandis que, de l'autre, l'afFection ou l'impartialité le défeudoit. Député, pour les intérêts de la ville, auprès de l'Assemblée constituante , il vint à Paris ; nous y passâmes près d'un an : j'ai dit ailleurs comment nous y connûmes plusieurs membres de cette assemblée, et liâmes naturellement avec ceux qui, comme nous, n'aimoient pas la liberté pour eux, mais pour elle , et qui , avec nous , partagent aujourd'hui le sort commun à presque tous ses fondateurs, ainsi qu'aux vrais amis de l'humanité, tels que Dion, Socrate, Phocion et tant d'autres de l'antiquité; Bamevelt et Sydney, dans les temps modernes.
Mon mari m'avoit fait faire le voyage d'Angleterre en 1784, celui de Suisse en 1787; j'ai connu des personnages intéressans dans ces deux pays; nous sommes demeurés en relation avec plusieurs; j'ai encore eu des nouvelles, il n'y a pas un an, de Lavater, ce célèbre pasteur de Zurich, connu par ses écrits, sa brillante imagination, son cœur affectueux et la pureté de ses mœurs : l'honnête et savant Gossé de Genève gémit sûrement de la persécution que nous essuyons ; je ne sais ce qu'est devenu Fhabile Dezach, parcourant der-
lî
f78 MEMOIRES PARTICULIERS.
niérement T AUemagiie , autrefois profiesseur à Vienne, que j'ai vu souvent à Londres, où Roland ferrailloit avec lui cliex Banks, le président de la société ix>yale, qui réunissoit les savans de son pays et les étrangers passant à Londres. J^ai voyagé avec le plaisir et T utilité que donne la compagnie d^un honune qui connolt déjà les lieux et qui les a bien vus; j'ai observé et couché par écrit ce dont j'étois le plus frappée. J'ai visité également quelques parties de la France : la révolution a empêché nos courses dans celles du Midi , et le vovage d'Italie dont j'avois le désir et T espérance. Amoureux de la chose publique, elle s'est emparée de toutes nos idées; elle a subjugué tous nos projets ; nous nous sommes livrés à la passion de la servir. On aura vu dans le morceau (premier ministère) comment Roland fut placé dans le gouvemement, pour ainsi dire à son insu , et sa conduite publique ne peut , manquer de prouver à l'impartiale postérité son désintéressement , ses lumières et ses vertus.
Mon père, dont nous n'avions pas eu à nous louer, ne fit ni mariage, ni engagemens très-onéreux; nous payâmes quelques dettes qu'il avoit contractées, et le décâdâmes à se retirer des affaires , qui ne pouvoient être ])Our lui que malheureuses, en lui assurant une pension. Quelque funestes qu'eussent été pour lui ses erreurs, dans lesquelles vetxoit encore de s'écouler la petite succession de ma grand' maman, et quoiqu'il eût à s'applaudir de nos procédés, il avoit le cœur trop haut pour ne pas beaucoup souflârir de nous devoir; cet état d'irritation pour l'amour-propre l'empêcha parfois d'être juste, même envers ceux qui amUtionooieut de le satisfaire; il est mort, après soixante ans, dans le rude hiver de 1787 à 1788, d'un catarrhe dont il étoit incommodé depuis longtemps. Mon cher oncle mouinit à Vincennes en 1789; nous perdîmes peu après le frère bien-^aûné de mou mari; il avoit fait avec nous le voyage de Suisse, était devenu prieur et curé de Longpont , fut nommé électeur de itfMi canton, où il prêchoit la hberté comme il y pratîquoit les vertus évangéliques; avocat et médecin de ses paroissiens, trop sage pour un moine, il fut persécuté des ambitieux de son ordre, et soufi&it beaucoup de tracasseries.
TROISŒME PARTIE. 179
dont le dbagrin accéléra sa fin. Ainsi, partout, dans tous l^s temps , les bons succombent : ils ont donc un autre monde où ils doivent revivre , ou ce ne serait pas la peine de nattre en celui-ci !
Calonmiateurs aveugles! suivez Roland à la piste, épluchez sa vie, observez la mienne, consultez les sociétés où nous avons vécu, les villes où nous sommes demeurés, la
campagne où l'on ne se dissimule pas; examinez Plus
vous nous verrez de près, plus vous aurez de dépit : voilà pourquoi vous voulez nous anéantir.
On a reproché à Roland d'avoir sollicité des lettres de noblesse; voici la vérité. Sa famille en avoit les privilèges depuis plusieurs siècles, par charges, mais qui ne les transmettoient point; et par l'opulence qui en soutient toutes les marques, armoiries, chapelle, livrée, fief, etc. L'opulence disparut; elle fut suivie d'une médiocrité honnête, et Roland avoit la perspective de finir ses jours dans on domaine , le seul qui resta à sa famille, et qui appartient encore à son aîné; il crut avoir droit, par son travail, à assurer à ses descendans un avantage dont ses auteurs avoient joui, et qu'il auroit dédaigné d'acheter. Il présenta ses titres en conséquence , pour obtenir des lettres de reconnoissauce de noblesse ou d'anoblissement. C'étoit au commencement de 1784; je ne sais quel est l'homme qui, à cette époque et dans sa situation, eût cru contraire à sa sagesse d'en faire autant. Je vins à Paris; je vis bientôt que les nouveaux intendans du commerce, jaloux de son ancienneté dans une partie d'administration où il en savoit plus qu'eux, en contradiction avec ses opinions sur la liberté du commerce, qu'il défendoit avec vigueur, en lui donnant les attestations requises de ses grands travaux , qu'ils ne pouvoient refuser , n'y mettroient pas l'accent qui fait réussir. Je jugeai que c'étoit une idée à laisser dormir, et je ne poussai point les tentatives. Ce fut alors qu'apprenant les changemens dont j'ai parlé à l'article curieux de Lazowski, je demandai et j'obtins la translation de Roland à Lyon, dont la place le rapprochoit de son pays et le mettoit dans sa famille, où je
savois qu'il désiroit de se retirer par la suite Patriotes
im MEMOIRES PABTICILIERS.
du joui'« ^lui avez eu l^eaom de la révolution pour devenir /{uelffue c^Èome^ apportez vot» oeuTres, et o^ez comparer!
Treize atinéai» pai>sée4 en diver» lieux, dan?» un travail c^^ntiriuel, aver; det> relations trèt»-variées , et dont les deruièrei» tietiiierit «i |>aiticulièrement à Thistoire du jour, fourtiiroierit la quatrième et la plus intéressante section de nie> uiéiiioireK, I^en morceaux détachés qu^on trouvera dans mes PortraiiM et Anecdotes en tiendront lieu : je ne sais plu?* conduire la plume au milieu des horreurs qui déchirent ma patrie; je ne puis vivre sur ses ruines, j'aime mieux m'y ensevelir. Nature, ouvre ton sein! Dieu juste, reçois-moi '!
A trente-neuf ans.
^ (w'n iiioU : Dieu juste y reçoit^moi! ont été giipprimés par Bosc daiK réilitioti fin 1795 : la suppression a été consacrée par Champagneux dans l'édition de 1800. Ne iieint-elle pas l'époque? — Ne dirait-on pas que les dimx lioiiinies diritingiiés qui furent los amis de madame Roland ont eu liunte, f'omme d'une su|>er8tition , de cette croyance en Dieu qu*invoquc l'ànii* prAto & quitter la terre?
1/écriture de cette partie des Mémoires a quelque chose de ma{«iâtral. AprAn ce cri lancé vers Dieu, la plume maniée par cette main résolue a laisMé é(*liappcr un paraphe final plein d'une fierté superbe... Un |)eu plus lins est la trace des larmes.
S'il m'avoit été donné de vivre, je n'aurois plus eu, je crois, qu'une tentation; c'eût été de fiaire des Annales du Siècle, et d'être la Macaulay de mon pays; j'allois dire le Tacite de la France; mais cela ne seroit point modeste, et les polissons qui ne se piquent pas de l'être, dans l'autre sens, diroient qu'il me manque pour cela quelque chose '. J'ai pris, dans ma prison, une véritable passion pour Tacite; je ne puis dormir sans avoir lu quelques morceaux de lui : il me semble ciue nous voyons de même ; et avec le temps , sur un sujet également riche, il n'auroit pas été impossible que je m'exprimasse à son imitation.
Je suis bien fâchée d'avoir perdu, avec mes Notices his^ toriques, certaine lettre que j'écrivois à Garât le 6 juin *. Chargé de mes réclamations contre ma détention, il m'avoit foit ime belle lettre de quatre pages, où il m'exprimoit toute son estime, sa douleur, etc. ; en même temps, il traitoit de la chose publique, et cherchoit à imputer aux Vingt-deux leur propre perte, comme s'ils eussent agi, parlé, dans l'Assemblée, d'une manière mal conforme aux intérêts de la République. Je répondis à Gai*at de bonnes raisons dont je
1 Nous avons rétabli ce singulier passage, supprimé clans les édidons prtVédentes. Peut-être madame Roland Teût^elle raturé si elle Tent relu. I.a preuve de la négligence avrc laquelle il a été écrit se trouve dans l'ortliographe même : Les polissons qui ne se pique pas de Tètre, etc. Il est vrai qu'il y a entre le mot polissons et le mot qui, un mot effacé auquel If verbe S4* rap|)orte ; mais comme la rature a été faite par madame Roland, nous sembic-t-il, la négligence n'en existe |Mis moins. Nous rétablissons !ïcrupuleusement le texte, persuadé qu'il n'y a |>oint un mot dans ces Mémoires qui ne soit utile à peindre soit le caractère de madame Roland , Moit ré|K>que où elle vivait.
^ Nous rap{>elon.s que les Sotices historiques, les Portraits et Anecdotes, et les Mémoires sur la vie politique de Roland ont été écrits par madame Roland arant ses Mémoires particuliers. On les trourera plus loin.
regrette rexpression; je lui peignois sa coiuliiite comme le produit de la foiblesse à laquelle j'attribuois nos maux, foiblesse partagée par une majorité craintive qui n'obéissoit qu'à la peur; je lui démontrois que lui et Barère n'étoient propres qu'à perdre tous les Etats du monde et à se déshonorer eux-mêmes par leur allure oblique. Je n'ai jamais pu digérer les sottes déclamations d'un troupeau de buses contre ce qu'il appeloit les passions du côté droit. Des hommes probes , fermes dans les principes , pénétrés d'une juste indi- {^nation contre le crime, s'élevoient avec force contre la perversité de quelques scélérats et les mesures atroces qu'elle dictoit; et ces eunuques en politique leur reprochoient de parler avec trop de chaleur!
L'on a feit un tort infini à Roland d'avoir quitté le ministère fort peu après avoir dit qu'il y braveroit tous les orag^es. On n'a pas vu qu'il avoit eu besoin de montrer sa résolution pour soutenir les foibles , et que c'étoit ainsi qu'il les encourageoit le 6 de janvier; mais que le jugement de Louis XVI, prononcé le 18 ou environ, démontrant la minorité des sages et la chute de leur empire dans la Convention, il n'avoit plus de soutien à espérer, et ne pouvoit s'en aller trop tôt, pour ne point partager des sottises. Certes! Roland abhorroit la tyrannie et croyoit Louis coupable ; mais il vouloit assurer la liberté, et il la crut perdue dès (]ue les mauvaises têtes eurent pris l'ascendant. Il n'est que trop justifié avec ceux mêmes que l'on conduit aujourd'hui à la mort! Au reste , il me semble avoir développé cela dans le morceau intitulé Second ministère. Sa sortie du ministère a été le signal de la déconfiture; c'est ce qu'il prévoyoit.
Ma pauvre Agathe ! elle est sortie de son cloître sans cesser d'être une colombe gémissante ; elle pleure sur sa fille ; c'e:»t ainsi qu'elle m'appelle. Ah ! j'aurois eu bien des personnages dont les épisodes eussent accompagné mon histoire : cette bonne cousine Desportes qui mourut à cinquante ans , après mille chagrins; cette petite cousine Trude, retirée à la campagne et divorçant aujourd'hui; ma vieille bonne, appelée Mignonne, qui mourut chez mon père, expirant dans mes bras avec sérénité , en me disant : « Mademoiselle,
je n'ai jamais demandé qu'une chose au ciel, c'est de mourir auprès de vous ; je suis contente. » — Et cette triste liaison de mon malheureux père avec un mauvais sujet, Leveilly, dont la fille m'intéresse, dont je fis un ohjet de bienfaits, que sa jeunesse , sa vivacité , quelques agrémens soUicitoient de la pitié, qui est tombée dans l'avilissement; et, ayant perdu toute honte, m'a obligée, dans ces derniers temps, à ne pas souffrir sa présence, tandis que j'ai accueilU et obligé ses frères!
Les Inmies ont coulé sur cette pa^ dn mannscrit y et si abondantes , que non-seulenient cette page, mais toutes celles qui précèdent , depuis : Aperçu de ce qui me resterait à écrire, en portent les traces.
Ia*s |)a[;c8 qu'on vient de lire forment un ensemble complet au(|U(*] madame Roland a donné le titre de Mémoires particuliers; elles concernent sa vie privée. Nous les avons réunies sans avoir égard aux dates qu'elles portent. On a vu par ces dates qu'elles ont été écrites à plusieurs reprises, aux différentes éiKKpies de la lon{[ue captivité de madame Roland. Cest en se reportant au temps de sa jeunesse que son âme se détendait en quel(|ue sorte, et retrouvait les douces larmes avec* les doux souvenirs; c\*st là que sa pensée se dérobait un instant aux épouvantables amertumes du présent. Avec quelle vivacité de mémoire et quelle fraîcheur d'impression elle se complaît dans ces petits sentiers d'une jeunesse obscure! Avec quel entrain d'artiste (*lle se livre k ce (;oùt d'écrin» qui avait été une des passions contenues de sa nature; et cominr ou sent bien qu'en écrivant elle est moins préo(TU|>ée du public que dominée par le plaisir de laisser courir sa plume f Mais là était l'amusement, la distraction, et non la vraie, la sérieuse tâche de madame Roland. Avant tout elle voulait, par l'exposition de sa vie publique et de cH»lle de sou mari, si» défendre, défendre Roland et ses amis des accusations de leurs adversaires. Elle avait mis en tèti» de cette partie de ses écrits, qu'on trouvera dans ce volume à la suite des Mémoires particuliers, ces mots qui en faisaient cxmualtn» Tobjet et le but : Appcl a l'impartialk postérité. I^es derniùnvs |>ii(;es des Mémoires particuliers, évidemment tracées sous rimpn^ssion de la résolution qui dicta Mes dernières pen* sées^ puisiprelle y annonce Tintentiou de mettre fin à ses jours, datent du courant d*oclobre. A cette époque, elle avait terminé V Histoire du premier et du second ministère de Roland, les Portraits et ^4necdotes,
Les Notices historiques, les Portraits et ÀnecdoteSy V Histoire des ministères et des relations de Roland, tout ce qui se rapporte dans les écrits qu^elle destinait k Timpartiale postérité, à Texistcnce de madame Roland , depuis le jour de Favénement de son mari au ministère, forme la seconde partie de ses Mémoires. Nous avons suivi, pour le classement de ces pièces diverses, le mieux qu'il nous a été possible, l'ordre chronologique de leur rédaction. On trouvera, dans Texposition des faits, peu d'ordre et quelques redites, mais les redites tiennent à ce que madame Roland a raconté deux fois les mêmes faits, dans la pensée que la première relation en avait été détruite, et l'absence d'un ordre rig;oureux vient de ce que, devant supposer connus la plupart des événements de ce temps-là^ le besoin de sa cause réclamait seulement des explications sur un petit nombre. Ce double inconvénient est, nous le croyons, de mince importance, parce que si les Mémoires de madame Roland renferment des appréciations et des documents précieux pour l'histoire de la Révolution française, c'est moins la Révolution qu'on cherchera dans ses écrits que Marie Phlipon elle-même. L'ordre que nous avons observé fait assister jour par jour aux émotions, aux préoccupations, aux élans, aux angoisses, aux ag^itations de cette âme forte et passionnée. On a, dans leur ordre naturel, les éléments d'une étude psychologique qu'elle a voulu nous transmettre en se livrant tout entière, avant de mourir.
Tout ce que madame Roland a écrit est écrit au courant de la plume, sans rature, sans travail préparatoire, sans hésitation. Elle mêle sans cesse au passé qu'elle retrace la sensation du présent. Ck>mment en aurait-il été autrement? Les heures étaient si pressées! le temps fut si court! où trouver celui de se relire? Ëtait-elle jamais assurée do vivre plus de vingtquatre heures? D'ailleurs, c'est une ft'mme qui parle. L'élan de sa vive nature fait l'étrange charme, le palpitant intérêt de ces pages.
Nous avons, dans l'étude en tête de cet ouvrage, exposé la vie de madame Roland, et comblé, comme il nous a été possible, avec l'aide de ses lettres, les lacunes que laissent les Mémoires.
Nous y renverrons les personnes qui tiendraient, dans le récit qn'en a fait madame Roland, à retroarer et à siiivn* Tordre chronolo^riqne des événements.
Nous rendons aux écrits de madame Roland, qui conrernont le rôle et les relations |)olitiqnes de sa vie publique, le titrt* sous lequel elle les avait compris dans Tori^jine :