APPEL A L'IMPARTIALE POSTÉRITÉ
MADAME ROLAHD EST CO>iDUITE A i/aBBAYE.
LETTRES Qu'elle adresse a la C0!«TE?ITI0N ,
Ar MmiSTRE DE L'lïrrKÎllEi:R, AU MimS^E DE LA JUSTICE *.
. la prison de l'Abbaye , juin 1793.
Aujow'd*hui sur le trône, et demain dans les fers.
C'est le sort de la vertu dans les temps de révolutions. Après les premiers mouvemens d'un peuple lasse des abus dont il étoit vexé, les hommes sages qui l'ont éclairé sur ses droits, ou qui l'ont aidé à les reconquérir, sont appelés dans les places; mais ils ne peuvent les occuper longtemps, car les ambitieux, ardens à profiter des circonstances, parviennent bientôt, en Battant le peuple, à l'égarer et l'indis* poser contre ses véritables défenseurs , afin de se rendre ^euxmêmes puissans et considérés. Telle a dû être la marche de» choses, notamment depuis le 10 août. Peut-être, un jour, les reprendrai-je de plus loin , pour tracer ce que ma situation m'a donné la faculté de connoltre; je n'ai pour objet, en ce moment, que de consi(rner sur le papier les circonstances de mon arrestation; c'est l'espèce d'amusement du solitaire qui dépeint ce qui lui est propre et exprime ce qu'il sent.
La retraite de Roland n'avoit point apaisé ses ennemis. II a voit quitté le ministère malgré ses résolutions d'y conjurer l'orage et braver tous les dangers, parce que l'état du conseil bien dévelc^pé , parce que sa foiblesse , toujours croissante
1 Ponr rendre les rechercbes du lecteur plus faciles, nous avons çà et là indiqué sommaireinent les sujets traités dans la suite des Notices.
et singulièrement caractérisëe vers le milieu de janvier, ne lui présentoient plus la perspective que de fautes et de sottises dont il faudroit partager la honte; il ne pouvoit même obtenir de faire consigner sur le registre des délibérations son opinion ou ses motifs lorsqu'ils étoient contraires aux décisions de la majorité.
Aussi , à dater du jour de ce pitoyable arrêté , relatif à la pièce de VAmî des lois, qu'il ne voulut point signer, parce que la seconde partie en étoit au moins ridicule, il ne signa plus aucune délibération du conseil. C'étoit le 15 janvier. La Convention ne lui offroit rien d'encourageant; son nom seul y étoit devenu un sujet de trouble et de division; il n'étoit plus permis de l'y prononcer sans rumeur; lorsqu'un membre vouloit répondre aux inculpations odieuses, gratuitement faites au ministre, il étoit traité de factieux et condamné au silence. Cependant Pache accumuloit dans le département de la guerre toutes les fautes que sa foiblesse et son dévouement aux jacobins laissoient commettre À l'ineptie ou à la perfidie et à l'audace de ses agens; et la Convention ne pouvoit congédier Pache, car, dès qu'il s'élevoit une voix contre lui, les aboyeurs rétorquoient de Roland. Ainsi, la prolongation de sa lutte courageuse dans le ministère ne pouvoit plus an*éter les fautes du conseil , et elle syoutoit aux motifs de désordre dans la Convention. Il donna donc sa démission. La preuve qu'elle étoit nécessaire, c'est que la saine partie du Corps législatif, toute pénétrée qu'elle fi\t des vertus et des talens du ministre calomnié, n'osa pas faire la moindre observation à cet égard. Ce fut, sans contredit, une foiblesse; elle avoit besoin d'un homme juste et ferme au ministère de l'intérieur; c'étoit le meilleur appui qu'elle pût se conserver, et il falloit, en le perdant, qu'elle subit le joug des exagérés qui cherchoient à élever et soutenir une autorité rivale de la représentation nationale.
Roland maintenoit une commune usurpatrice; Roland imprimoit à tous les corps administratifs un mouvement uniforme, harmonique et régulier; il veilloit à l'approvisionnement de la grande famille ; il avoit su rétablir la paix dans tous les départemens; il v inspiroit cet ordre qui naît de la
justice, cette confiance qu'entretiennent une administration active , une correspondance affectueuse et la communication des lumières. Il auroit donc fellu soutenir Roland; mais puisque la foiblesse en ôtoit la faculté, lui qui connoissoit bien cette foiblesse n'avoit plus qu'à se retirer.
Le timide Garât, aimable homme de société, homme de lettres médiocre et détestable administrateur; Garât, dont le choix pour le ministère de la justice prouvoit la disette de sujets capables, disette dont on ne se fait pas une idée, et que comioîtront seuls ceux qui, occupant de grandes places, ont à chercher des coopérateurs ; Garât n'eut même pas l'esprit de rester dans le département où il y a le moins à faire , où sa pauvre santé , sa paresse naturelle et ses difficultés pour le travail, dévoient être moins sensibles; il passe à l'intérieur, sans aucune des connoissances qu'exige ce département, non-seulement dans la partie politique, mais relativement au commerce , aux arts , et à une foule de détails administratifs; il va remplacer, avec son ignorance et .son allure paresseuse, l'homme le plus actif de la République et le mieux versé dans les connoissances de ce genre. Bientôt le relâchement de la machine produisit la dislocation de ses parties et prouva la foiblesse du régulateur; les départemens s'agitèretit, la disette se fit sentir, la guerre civile s'alluma dans la Vendée; les autorités de Paris anticipèrent; les jacobins prirent les rênes du gouvernement; le mannequin Pache, renvoyé du ministère qu'il avoit désorganisé, fiit porté par la cabale à la mairie, où sa complaisance étoit nécessaire, et remplacé au conseil par l'idiot Bonchotte, aussi complaisant et plus sot que lui.
Roland avoit porté un coup terrible à ses adversaires en publiant, lors de sa retraite, des comptes tels qu'aucun ministre n'en avoit encore fourni. Les examiner et les sanctionner par un rapport étoit une justice qu'il devoit solliciter vainement ; car c'eût été reconnottre la fausseté des calomnies répandues contre lui, l'infamie de ses détracteurs, et la foiblesse de la Convention qui n' avoit osé le défendre.
Il falloit continuer de l'injurier sans en venir à la preuve, obscurcir, égarer l'opinion publique à son sujet au point de
|KMivoir le perdre impunément, et se défaire ainsi d*un incommode témoin de tant d'horreurs qu'il ftiut ensevelir on justifier pour conserver à leurs auteurs l'argent et l'autorké qu'elles leur ont acquis. Roland eut beau prier, publier, écrire sept fois en quatre mois à la Convention pour demander r examen et le rapport de sa conduite administrative; les jacobins continuèrent de faire crier par leurs affidés qu'il étoit un traitre; Marat prouva à son peuple qu'il falloit sa tête pour la tranquillité de la République : les conspirations échouées, reprises, avortées, toujours suivies, aboutirent enfin à l'insurrection du 31 mai, où le bon peuple de Paris, très-décidé à ne massacrer personne, fit d'ailleurs tout ce que voulurent bien lui dicter ses audacieux directeurs, son insolente commune et le comité révolutionnaire de messeigneurs les jacobins devenus fous , enragés ou stipendiés par les ennemis. Roland avoit écrit pour la huitième fois à la Convention, qui n' avoit pas fiait Ure sa lettre. Je me préparois à fiedre viser à la municipalité des passe-ports au moyen desquels je devois me rendre avec ma fille k la campagne, où m'appeloient mes affaires domestiques, ma santé, et beaucoup de bonnes raisons; je calculois, entre autres, combien il seroit plus facile à Roland seul de se soustraire à la poursuite de ses ennemis s'ils en venoient aux derniers excès, qu'il ne le seroit à sa petite femille réunie; la sagesse Touloit diminuer le nombre des points par lesquels il poovoit être accessible '. Mes passe-ports avoient été retardés k la
1 O n'étoit pM ma pliM forte raiioii; car, ennayé« du train den clioae«, je ii(* craigiioiis rien pour moi ; iiinoccnCe et coura(;eii4e , TinjustiGe pouroit m'<iUcindrc sann me flétrir; la «ubir étoit une épreuve que j'aToii quelque plaisir à défier; Riaii« une autre rai^ni, que j'écrirai j>eut-ètre un jour et qui mt toute (irrHonnelle , me déridoit au dé|>ai-l. (^Note de madame it.)
Cliain|»a|rneiix, dan.< Tédition de Tan VIII qu'il a puliliée d<»» Mémoires ^ fait «uivre cette note de» lignes MiiTanteft : « Je coonai« le motif d<mt rest farlci' la dtoyenne Roland; elle me TsTait confié; mais le temps ée le publier nVxt |ias encore venu. La malveillance n'eu emparerait : ce siècle est trop corrompu pour croii*e aux cfîbrt« de vertu dont la citoyenne Roland donna aloni des preuves, d'autant plus faîtes pour être admirées, (jQ'elles n'eurent aticune publiHté et qu'elles se com^entrèrent absolument dans rintérieur de sa maiM>n. •
PREMIERE DETECTION. l#i
section par les chicanes des zélés maradstes, aux yeux desquels j'ëtois suspecte; ils ne faisotent que de m' être délivrés, lorsqu'une attaque de coliques nerveuses, accompagnée d'honribles convulsions , seule indisposition que je connoisse, et à laquelle m'exposent les vives affections d'une éjqe forte commandant à un corps robuste, m'obligea de garder le lit. Sêjl jours s'écoulèrent; j'arrêtai de sortir le vendredi pour me rendre à la municipalité; le bruit du tocsin m'avertit que le moment n'étoit pas favorable. Tout annonçoit d^uis longtemps une crise nécessaire ; il est vrai que l'ascendant des jacobins ne la promettoit pas heureuse aux vrais amis de la liberté : mais les caractères énergiques haïssent l'incertitude; l'avilissement de la Convention, ses actes journaliers de fbiblesse et d'esclavage me paroissoient si afiBigeans que je trouvois les derniers excès presque préférables, parce qu'ils doivent servir à éclairer et décider les départemens. Le canon d'alarme et les agitations du jour excitoient chez moi cet intérêt qu'inspirent de gi*ands événemens, sans aucune émotion pénible. Deux ou trois personnes vinrent xftous entretenir, et l'une, plus particulièrement, invita Boland à se montrer à sa section, où il étoit bien vu et dont les sages dispositions étoient pour lui le meilleur gage de sûreté; il fut convenu c^endant qu'il ne couclieroit pas thez kii la nuit suivante : on ne parloit d'ailleurs que des bcmnes intentions des citoyens, qui se rangeoient sous les armes avec le dessein de s'opposer à tout acte de violence ; mais on n'ajoutoit pas qu'ils laisseroient tout préparer.
Le sang me bout dans les veines lorsque j'entends vanter la boi^ des. Parisiens qui ne veulent plus de 2 septembre. Eh, juste Dieu! on n'a pas besoin de vous pour en exécuter on second, vous n'aurez qu'à le laisser faire conune le premier; mais vous étiez nécessaires pour recueillir les victimes, et vous vous prêtez complaisamment à les arrêter; vous étiez DëceMaires pour donner à l'action des tribuns qui vous gouvernent l'air d'une insurrection légitkne , et vous approuvez leurs entreprises; vous obéissez à leurs ordres, vous prêtez serment aux monstrueuses autorités qu'ils créent; vous envile Corps législatif de vos baïonnettes, et vous lui
IW NOTICES HISTORIQUES.
laissez dicter les décrets qu on veut lui faire rendre : ne venez donc plus vous glorifier de le défendre ; c'est vous qui Penchainez, c'est vous qui livrez à l'oppression ses membres les plus distingués par leurs vertus et leurs talens ; c'est vous qui les verriez avec une égale lâcheté conduire à l'échafaud par une procédure semblable à celle qui fit périr Sydney ; c'est vous qui répondrez de tant de forfaits à la France indignée; c'est vous qui servez les ennemis; c'est vous qui préparez le fédéralisme : croyez-vous que la fiére Marseille et la sage Gironde supportent l'outrage fait à leurs représentans et fraternisent jamais avec votre cité souillée de crimes? c'est vous qui la perdez, et qui bientôt gémirez inutilement au milieu de ses ruines , sur votre infâme pusillanimité !
Il étoit cin<| heures et demie du soir lorsque six hommes armés se présentèrent chez moi; l'un d'eux fit lecture à Roland d'un ordre du Comité révolutionnaire, en vertu duquel ils venoient le mettre en arrestation. — « Je ne connois point, dit Roland, de loi qui constitue l'autorité que vous me citez, et je n'obtempérerai point aux ordres qui émanent d'elle ; si vous employez la violence , je ne pourrai que vous opposer la résistance d'un homme de mon âge; mais je protesterai contre elle jusqu'au dernier instant. — Je n'ai pas ordre d'employer la violence, répliqua le personnage, et je vais faire part de votre réponse au Conseil de la commune; je laisse ici mes collègues. » — L'idée me vint aussitôt qu'il seroit bon de dénoncer ce fait à la Convention avec (|uelque éclat , afin de prévenir l'arrestation de Roland, ou de le faire promptement relâcher si elle s'eSîectuoit ; en communiquer le projet à mon mari , faire une lettre au président et partir, fiit l'affaire de quelques minutes. Mon domestique étoit absent; je laisse un ami, qui étoit à la maison , près de Roland ; je monte seule dans un fiacre à qui je recommande la plus grande vitesse, et j'arrive au Carrousel. La cour des Tuileries étoit remplie d'hommetf armés; je traverse et franchis l'espace au milieu d'eux en sautant comme un oiseau; vêtue d'une robe du matin, j'avois pris un châle noir et je m'étois voilée : par\'enue aux porte» des premières salles toutes fermées , je trouve des sentinelles
qui ne permettent pas d'entrer, ou qui se renvoient alternativement d'une porte à l'autre : j'insiste inutilement; enfin je m'avise de prendre le lan(;age qu'auroit pu tenir quelque dévote de Robespierre : — « Eh mais , citoyens ! dans ce jour » de salut pour là patrie, au milieu des traîtres que nous n avons à craindre , vous ne savez donc pas de quelle impor-' » tance peuvent être des notes que j'ai à faire passer au » président? Faites-moi venir un huissier pour que je les lui » confie. » — La porte s'ouvre, et j'entre dans la salle des pétitionnaires; je demande un huissier : — « Attendez qu'il en sorte un, » me répondent les sentinelles de l'intérieur : un quart d'heure s'écoule; j'aperçois Rôze, le même qui étoit venu m' apporter le décret de la Convention qui m'invhtoit à me rendre à sa barre , lors de la ridicule dénonciation de Viard, que je couvris de confusion *; je sollicitois d'y parottre en ce moment, et j'annonçois les dangers de Roland liés à la chose publique : mais les données n'étoient plus les mêmes , quoique mes droits fussent égaux ; autrefois invitée , aujourd'hui suppUante, comment obtenir de semblables succès? Rôze ^e charge de ma lettre , comprend le sujet et mon impatience; il part pour la remettre au bureau et en presser la lecture. Une heure se passe. Je me promenois à grands pas ; je portois mes regards dans la salle chaque fois qu'on en ouvroit la porte ; mais elle étoit aussitôt refermée par la garde : un bruit affreux se faisoit entendre par intervalles; Rôze reparoit : — « Eh bien! — Rien encore; il règne dans l'Assemblée un tumulte impossible à peindre ; des pétitionnaires, actuellement à la barre, demandent l'arrestation des vingt-deux; je viens d'aider Rabaud à sortir sans être vu; on ne veut pas qu'il fasse le rapport de la Commission des douze : il a été menacé; plusieurs autres s'échappent; on ne sait qu'attendre. — Qui donc préside en ce moment? — Héraut-Séchelles. — Ah! ma lettre ne sera pas lue; faitesmoi venir un député que je puisse entretenir. — Qui?: — Eh ! je
^ Nouf renvoyons au compte rendu du Moniteur de la séance du 7 décembre 179S de la Convention nationale, où on trouvera les détails de cette affaire, qui fut un triomphe pour madame Roland, triomphe hien court, héUs!
«94 NOTICES HISTORIOtFES.
ne connois beaucoup ou n'estime que les proscrits; dites k Verçnianx que je le demande. » — Rôze va le cherclier et le prévenir : il paroft après un fort long temps; nous causons durant un demi-quart d'heure ; il retourne au bureau , revient et me dit : — « Dans l'état où est l'Assemblée, je ne pois vous flatter, et vous ne devez g^uère espérer; si vous êtes admise à la barre, vous pourrez, comme femme, obtenir un peu plus de faveur; mais la Convention ne peut plus rien de bien. — Elle pourroit tout, m'écriai-je; car la majorité de Paris ne demande qu'à savoir ce qu'elle doit faire; si je suis admise, j'oserai dire ce que vous-même ne pouvez exprimer sans qu'on vous accuse; je ne crains rien au monde, et si je ne sauve pas Roland, j'exprimerai avec force des vérités qui ne seront pas inutiles à la République ; prévenez vos dignes collègues , un élan de courage peut faire un grand effet et sera du moins d'un grand exemple. » — J'étois effectivement dans cette disposition d'àme qui rend éloquent; pénétrée d'indignation, au-dessus de toute crainte, enflammée pour mon pays, dont je voyois la ruine, tout ce que j'aime au monde exposé aux derniers dangers, sentant fortement, m' exprimant avec facilité, trop fière pour ne pas le faire avec noblesse, j'avois les plus grands intérêts à traiter, quelques moyens pour les défendre, et j'étois dans une situation unique pour le faire avec avantage. — «Mais, dans tous les cas, votre lettre ne peut être lue d'une heure et demie d'ici; on va discuter un projet de décret en six articles : des pétitionnaires, députes par des sections, attendent à la }>arre; voyez quelle attente ! — Je vais donc chez moi savoir ce qui s'y est passé ; je reviens ensuite ; avertissez nos amis. — Ils sont absens pour la plupart ; ils se montrent courageusement quand ils sont ici, mais ils manquent d'assiduité. — C'est malheureusement trop vrai ! » — Je quitte Vergniaux, je vole chez Louvet ; j'écris un billet destiné à l'instruire de ce qui est et de ce que je prévois , je me jette dans un fiacre que je fais tourner vers mon logis; ses maudits chevaux n'avançoient point à mon gré : bientôt nous rencontrons des bataillons dont la marche nous arrête; je m'élance hors de la voiture, je paye le cocher, je fends les rangs, je m'échappe, c'étoit
PREMIÈRE ÛÉTENTION. 195
▼ers le Louvre ; j'accours dans ma maison» rue de la Harpe, ▼is-à-vis Saint-Côme. Le portier me dit tout bas que Roland est monte chez le propriétaire , au fond de la cour ; je m'y rends, j'étois à la nage; on m'apporte un verre de vin et l'on m'apprend que le porteur du mandat d'arrêt étant revenu sans avoir pu se faire entendre au conseil, Roland avoit continué de protester contre ses ordres ; que ces bonnes gens avoient demandé sa protestation écrite, et s'étoient retirés; d'après quoi Roland étoit venu traverser leur appartement et sortir de la maison par les derrières. J'en fais autant pour aller le trouver, l'instruire de ce que j'ai tenté et de ce que je me propose de suivre. Je me rends dans une maison où il n'étoit pas; je vais dans une autre où je le trouve; à la solitude des rues, d'ailleurs illuminées, je présume qu'il est tard, et je ne me dispose pas moins à retourner à la Conpvention ; j'aurois ignoré la retraite de Roland et parlé comme dans le premier cas ; j'allois repartir à pied sans m' apercevoir qu'il est plus de dix heures , que je suis sortie ce jour-là pour la première fois depuis mon indisposition qui vouloit le repos et les bains; on m'amène un fiacre. En approchant du Carrousel , je ne vois plus de force armée ; deux canons et quelques hommes ëtoient encore à la porte du Palais national; j* avance, la séance est levée!
Le jour d'une insurrection, lorsque le son du tocsin cesse à peine de frapper les airs, lorsque deux heures avant quarante mille hommes en armes environnoient la Convention, et que des pétitionnaires menaçoient ses membres à la barre, l'Assemblée n'est pas permanente! — Elle est donc entièrement subjuguée? elle a donc fait tout ce qu'on lui a ordonné? Le pouvoir révolutionnaire est donc si puissant qu'elle n'ose le balancer, et qu'il n'a plus besoin d'elle? «Citoyens, dis-je à quelques sansculottes groupés près d'un canon , cela s'est^il bien passé ? — Oh ! à merveille ! ils se sont embrassés et l'on a chanté l'hymne des Marseillais, là, à l'arbre de la liberté. — Est-ce que le côté droit s'est apaisé? — Parbleu! il falloit bien qu'il se rendit à la raison. — Et la commission des douze ? — Elle est f . . . dans le fossé. — Et ces vingt-deux? — Ah! la municipaUté les fera
arrêter. — Bon ! est-ce qu'elle le peut? — Jamigué, est-ce qu'elle n'est pas souveraine? il faut bien qu'elle le soit pour redresser les b... de traîtres et soutenir la république. — Mais les départemens seront-ils bien aises de voir leurs
représentans — Qu'appelez-vous? Les Parisiens ne font
rien que d'accord avec les départemens, ils Font dit à la Convention. — Gela n'est pas trop sûr, car, pour savoir leur vœu, il aurait fallu des assemblées primaires. — Est-ce qu'il en a fallu au 10 août? et les départemens n'ont -ils pas approuvé Paris? ils feront de même; c'est Paris qui les sauve. — Ce pourroit bien être Paris qui se perd. »
J'avois traversé la cour, et je gagnois mon fiacre en finissant ce dialogue avec un vieil sansculotte, assurément bien payé pour endoctriner les dupes. Un joli chien se pressoit dans mes jambes. « Est-ce à vous ce pauvre animal? me dit mon cocher avec un accent de sensibilité fort rare dans ses pareils , et qui me frappa singulièrement. — Non , je ne le connois pas , lui répUquai-je gravement comme s'il s'agissait d'une personne, et songeant déjà à tout autre chose. Vous m'arrêterez aux galeries du Louvre. » Je voulois y voir un ami avec lequel je me proposois d'aviser aux moyens de faire sortir Roland de Paris. Nous n'avions fait que vingt pas, la voiture s'arrête. « Qu'est-ce donc? dis-je au cocher. — Eh! il m'a quitté comme un sot , tandis que je voulois le garder pour mon petit garçon, qui s'en amuseroit bien. Petit! petit! viens donc ! — Je me souvins du chien ; je trouvai doux et aimable d'avoir pour cocher, à cette heure, un bon honune père et sensible : Tâchez de l'attraper, lui criai-je, vous le mettrez dans la voiture et je vous le garderai. » Le bon homme , tout joyeux , prend le chien , ouvre la portière et me donne compagnie. Cette pauvre bête paraissoit sentir qu'elle trouvoit protection et asile; je fus bien caressée, et je me rappelai ce conte de Saadi, qui nous peint un vieillard las des hommes, rebuté de leurs passions, retiré dans une forêt où il s'étoit fait une habitation dont il animoit le séjour par quelques animaux qui payoient ses soins des témoignages affectueux d'une reconnaissance à laquelle il s'était borné, faute d'en trouver autant chez ses semblables.
Pasquier venoît de se coucher ; il se lève. Je lui propose mes moyens. Nous convenons qu'il se rendra chez moi le lendemain après sept heures, et que je lui indiquerai où prendre son ami. Je rentre dans ma voiture ; elle est arrêtée par la sentinelle du poste de la Samaritaine. « Un peu de patience, me dit tout bas le bon cocher en se retournant sur son siège, c'est l'usage à cette heure. » — Le sergent arrive, ouvre la portière : « Qui est là? — Une citoyenne. — D'où venez-vous? — De la Convention. — Ah! c'est bien vrai, glisse le cocher, comme s'il eût eu peur que l'on ne me crût pas. — Où allez-vous? — Chez moi. — N'avez-vous pas de paquets? — Je n'ai rien, voyez. — Mais la séance est levée.
— Oui , dont bien me fâche , car j'avois à faire une pétition.
— Une femme, à cette heure, c'est inconcevable, c'est bien imprudent. — Sans doute cela n'est pas ordinaire et n'a rien pour moi d'agréable; il falloit bien que j'eusse de grands motifs. — Mais madame, toute seule? — Gomment, monsieur, seule ! ne voyez- vous pas avec moi l'innocence et la vérité? que faut- il de plus? — Allons, je me rends à vos raisons. — Et vous faites bien, répliquai-je d'un ton plus doux, car elles sont bonnes. »
Les chevaux étaient si fotigués qu'il fallut que le cocher les tirât par la bride pour leur faire monter ma rue. J'arrive , je le paye. J'avois déjà monté huit ou dix marches, un homme qui s'étoit fourré, je ne sais comment, sous la porte cochère sans que le portier l'aperçût, est sur mes talons et me prie de le conduire au citoyen Roland , chez lui. a J'y consens , si vous avez quelque chose d'utile à communiquer, mais à lui c'est impossible. — C'est qu'on veut absolument le mettre ce soir en arrestation. — Ils seront bien habiles s'ils en viennent à bout! — Vous me faites plaisir, car c'est un bon citoyen qui vous parle. — A la bonne heure. » Et je monte sans trop savoir qu'en penser.
Pourquoi, dans ces circonstances, rentrâtes -vous dans votre maison ? pourroit-on me demander.
Cette question n'est point déplacée , car la calomnie m'avoit aussi attaquée , et la malveillance pou voit s'exercer sur moi; mais, pour y bien répondre, il faudroit, en dévelop-
în KOnCBS HISTORIQUES.
pant entièrement Pëtat de mon àme , entrer dans des détails que je réserve pour un antre instant ; je n'indiquerai donc que les résultats. J'ai naturellement de l' aversion pour tout ee qui n'est pas conforme à la marche évidente, grande et hardie, convenable à l'innocence. Le soin de me soustraire à l'injustice me coûte plus que de la subir. Dans les deux derniers mois du ministère de Roland , nos amis nous près» aèrent souvent de quitter l'hôtel, et parvinrent trois fois à nous foire coucher dehors; ce fot toujours malgré moi. (Tétoit un assassinat que Ton craignoit alors; je trouvois qu'il étoit difficile de se porter à violer l'asile d'un fonctionnaire public, et que si des scélérats pouvoient tenter ce crime, il n' étoit pas inutile qu'il se consommât; que, dans tous les cas, le ministre devoit être à son poste, parce que, là, sa perte crieroit vengeance et instruiroit la répubUque, tandis qu'il étoit possible de Patteindre dans ses allées et venues, avec autant de profit pour les auteurs de l'entre» prise , moins d'effet pour la chose publique et de gloire pour la victime. Je sais que ce raisonnement est ridicule pour quiconque met sa vie avant tout ; mais celui-là qui la compte pour <|uelque chose en révolution ne comptera jamais pour rien vertu , honneur et patrie. Aussi je ne voulus plus quitter l'hôtel eu janvier ; le lit de Roland étoit dans ma chambre, pour que nous courussions le même sort , et j'avois un pisto* let sous mou chevet, non pour tuer ceux qui viendroient nous assassiner, mais pour me soustraire à leurs indignités s'ils vouloient mettre la main sur moi.
Sortis' de place, l'obligation n'étoit plus la même, et je trouvois fort bon que Roland évitât la foreur populaire ou les serres de ses ennemis. Quant à moi , leur intérêt de nuire ne pouvoit être aussi grand ; me foire tuer seroit un odieux dont ils ne voudroient point se couvrir; m'arréter ne leur serviroit guère et ne seroit pas pour moi un si grand malheur. S'ils a voient quelque honte et vouloient revêtir des formes, m' interroger, commencer cette aflbire; je ne serois pas embarrassée de les confondre ; cela même pourroit servir
^ Cet 1, suppnDK* dans les éditions précédentes, n*est-il pas caractérittiipMÎ
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à éclairer plutôt sur le compte de Roland ceux qui ne sont véritablement qu'abusés. S'ils en venoient à recommencer un 2 septembre, c'est que les députés honnêtes seroient aussi en leur puissance, et que tout seroit perdu à Paris. Dans ce cas, j'aime mieux mourir que d'être témoin de la ruine de mon pays ; je m'honorerai d'être comprise parmi les glorieuses victimes immolées à la rage du crime. La fureur assouvie sur moi seroit moins violente contre Roland, qui, une fois sauvé de cette crise, pourroit encore rendre de (grands services dans quelques parties de la France. Ainsi, de deux choses l'une , ou je ne risque que la prison ou une procédure que je rendrai utile à mon pays , à mou mari , ou, si je dois périr, ce ne sera que dans une extrémité où la vie me seroit odieuse.
J'ai une jeune fille aimable; je l'ai nourrie, je l'ai élevée avec l'enthousiasme et la sollicitude de la maternité ; je lui ai donné des exemples qu'on n'oublie plus à son âge, et elle sera une bonne femme avec ({uelques talents. Son éducation peut s'achever sans moi; son existence offrira à son père des consolations, mais elle ne connoitra ni mes vives affections, ni mes peines, ni mes plaisirs; et cependant, si j'avois à renaître avec le choix des dispositions, je ne voudrois pas changer d'étoile, je demànderois aux dieux de me reodre celle dont ils m'ont formée. Depuis la sortie du ministère, je m'étois tellement retirée du monde que je ne voyois presque plus personne. Les maîtres d'une des maisons où j'aurois pu me celer étoient à la campagne ; dans une autre, il y avoit un malade qui rendoit difficile l'admission d'un nouvel hôte ; celle où Roland s'étoit caché ne pouvoit me recevoir sans une gène extrême , et il eût été trop marquant, peut-être impoUtique, de se trouver dans le même lieu. Enfin, j'aurois souffert de laisser mes gens à l'abandon. Je rentrai donc chez moi , je calmai leurs niquiétudes , déjà trèsvives ; j'embrassai mon enfant , et je pris la plume pour faire un billet que je destinois à être porté de grand matin à mon mari.
J'étois assise à peine que j'entends frapper chez moi ; il étoit environ minuit. Une nombreuse députation de la com-
mune se présente et me demande Roland. « Il n'est pas chez lui. — Mais , me dit le personnage qui portoit le hausse-col d'officier, où peut-il être? quand reviendra-t-il ? vous devez connoltre ses habitudes et pouvoir juger de son retour? — J'ignore, lui répliquai-je , si vos ordres vous autorisent à me ftdre de semblables questions , mais je sais que rien ne peut m' obliger à y répondre. Roland a quitté sa maison tandis que j'étois à la Convention; il n'a pu me faire ses confidences, et je n'ai rien de plus à dire. »
La bande se retira fort mécontente. Je m'aperçus qu'elle laissoit sentinelle à ma porte et garde à celle de ma maison ; je présumai qu'il n'y avoit plus qu'à prendre des forces pour soutenir ce qui pouvoit arriver. J'étois accablée de fatigue. Je me fis donner à souper ; je finis mou billet , le confiai à ma fidèle bonne, et me couchai. Je dormois profondément depuis une heure, lorsque mon domestique entra dans ma chambre, pour m' annoncer que des messieurs de la section me prioient de passer au cabinet. « J'entends ce que cela veut dire, répliquai-je; allez, mon enfant, je ne les ferai pas attendre. » Je saute en bas du lit, je m'habille; ma bonne arrive et s'étonne de ce que je prends la peine de mettre autre chose qu'un peignoir, a C'est qu'il feut être décemment pour sortir, » observai-je. La pauvre fille me fite avec des yeux qui se remplissoient de pleurs. Je passe dans l'appaitement.
« Nous venons , citoyenne , vous mettre en arrestation et apposer les scellés. — Où sont vos pouvoirs? — Les voici, dit un homme, en tirant de sa poche un mandat du comité révolutionnaire*, sans motif d'arrestation, pour me conduire à l'Abbaye. — Je puis, comme Roland, vous dire que je ne connois pas ces comités, que je n'obtempère pas à leurs ordres, et que vous ne me sortirez d'ici que par la violence. — Voilà un autre ordre, » se hâta d'exprimer, d'un ton avantageux, un petit homme à foce ingrate; et il m'en lut un de la commune qui portoit également , sans déduction de motif, l'arrestation de Roland et de son épouse. Je déli-
^ Elle a voulu dire du comité d'insurrection de la commune da 31 mai.
bërai , durant sa lecture , si je pousserois la résistance aussi loin qu'il ëtoit possible, ou si je prendrois le parti de la rësiçnation. Je pou vois me prévaloir de la loi qui défend les arrestations nocturnes, et, si l'on insistoit sur la loi qui autorise la municipalité à saisir les personnes suspectes, rétorquer par l'illégalité de la municipalité même, cassée, recréée par un pouvoir arbitraire. Mais ce pouvoir, les citoyens de Paris le sanctionnent en quelque sorte; mais la loi n'est plus qu'un nom dont on se sert pour mieux insulter aux droits les plus reconnus ; mais la force règne , et si j'oblige à la déployer, ces brutaux ne connaîtront point de mesure : la résistance est inutile et pourroit m' exposer.
« Gomment comptez -vous procéder, messieurs? — Nous avons envoyé chercher le juge de paix de la section , et vous voyez un détachement de sa force armée.» Le juge de paix arrive ; on passe dans mon salon , on appose les scellés partout , sur les fenêtres , sur les armoires au linge ; un homme vouloit qu'on les mit sur un forté-pianq. On lui observe que c'est un instrument. Il tire un pied de sa poche, il en mesure les dimensions , comme s'il lui donnoit quelque destination. Je demande à sortir les objets composant la garderobe de ma fille, et je fais pour moi-même un petit paquet de nuit. Cependant cinquante, cent personnes entrent et sortent continuellement, remplissent deux pièces, environnent tout et peuvent cacher les malveillans qui se proposeroient de dérober ou de déposer quelque chose. L'air se charge d'émanations infectes ; je suis obligée de passer près de la fenêtre de l'antichambre pour y respirer. L'officier n'ose point commander à cette foule de se retirer; il lui adresse par fois une petite prière qui n'en produit que le renouvellement. Assise à mon bureau, j'écris à un ami sur ma situation, et pour lui recommander ma fille. Gomme je pUois la lettre : « Il faut, madame, s'écrie M. Nicaud (c'étoit le porteur d'ordre de la commune), lire votre lettre et nommer la personne à qui vous l'adressez. — Je consens à la lire, voyez si cela vous suffit. — Il vaudroit mieux dire à qui vous l'écrivez. — Je n'en ferai rien ; le titre de mon ami
202 NOTlCtlS UISTORigtES.
n'est point tel en ce moment que je Teuilie tous nommer ceux à qui je le confie. » Et je déchirai ma lettre. Comme je tournois le dos, ils en ramassèrent les morceaux pour les fermer sous les scellés. J'eus envie de rire de ce sot acharnement ; il n'y a voit point d'adresse.
Enfin , à sept heures du matin , je laissai ma fille et mei^ gens, après les avoir exhortés au calme et à la patience; je sentois leurs pleurs m'honorer plus que Poppression ne pouvoit me consterner. « Vous avez là des persomies qui vous aiment, dit un de ces commissaires. — Je n'en ai jamais eu d'autres près de moi, » répliquai-je; et je descendis. Je trouvai deux haies d hommes armés, depuis le has de l'escalier jusqu'au fiacre aiTùté de l'srutre côté de la rue, et une foule de curieux. J'avançai gravement à petits pas, considérant cette troupe lâche ou abusée. La force armée suivit la voiture sur deux files ; ce malheureux peuple, qu'on trompe et qu'on égorge dans la personne de ses vrais amis, attiré par le spectacle, s'arrétoit sur mon passage, et quelques femmes crioient a A la guillotine ! » « Voulez -vous qu'on lève les portières? me disent obligeamment les cornmissaii^es. — Non, messieurs, l'innocence, tout opprimée qu'elle soit, ne prend jamais l'attitude des coupables; je ne crains les regards de pei^onne, et je ne veux me soustraire à ceux de qui que ce soit. — Vous avez plus de caractère que beaucoup d'hommes; vous attendez paisiblement justice. — Justice ! si elle se faisoit, je ne serois pas actuellement en votre pouvoir; mais une procédure inique me couduiroit à l'écliafaud que j'y monterais ferme et tranquille, comme je me rends à la prison. Je gémis pour mou pays ; je regrette les erreurs d'après lesquelles je l'ai cru propre à la liberté , au bonheur ; mais j'apprécie la vie : je n'ai jamais craint que le crime, je méprise l'injustice et la mort. » Ces pauvres conunissaires ne comprirent pas grand^clio;>e à ce langage, et le trouvèrent probablement fort aristocratique.
Nous arrivons à l'Abbaye, ce théâtre de scènes sanglantes dont les jacobins, depuis (|uelque temps, prêchent le renouvellement avec tant de ferveur. Cinq à sLx lits de camp.
occupes par autant d'hommes dans une chambre obscure, forent les premiers objets qui s'oSrirent à ma vue, après avoir passé le guichet ; on se lève, on s'agite, et mes guides me font monter un escalier étroit et sale. Nous par>'enons chez le concierge, dans une espèce de petit salon assez propre, où il m'offire une bergère. « Où est ma chambre? demandai -je à sa femme, grosse personne d'une bomie figure. — Madame , je ne vous attendois pas , je n'ai rien de préparé, mais vous resterez ici en attendant. » Les commissaires passent dans la pièce voisine, font inscrire leur mandat d donnent leurs ordres verbaux. J'appris dans la suite qu'ils étoioit très- sévères et qu'ils les firent renouveler plusieurs fois depuis, mais sans oser les donner par écrit. Le concierge savoit trop bien son métier pour suivre à la lettre ce qui n'est point obligatoire ; c'est un homme honnête , actif, obligeant, qui met dans l'exercice de ses fonctions tout ce que la justice et l'humanité peuvent faire désirer. « Que Toulez-vous pour votre déjeuner? — Une bavaroise à l'eau. » Les commissaires se retirent en me disant que si Roland n'est point coupable, il n'auroit pas dû s'absenter. « Il est trop étrange qu'on puisse soupçonner tel homme qui a rendu de si grands services à la liberté ; il est trop odieux de voir calomnier et persécuter avec acharnement le ministre dont la conduite est si franche, dont les comptes sont si clairs, pour qu'il n'ait pas dû se soustraire aux derniers excès de l'envie. Juste comme Aristide, sévère comme Caton, ce sont ses vertus qui lui ont donné des ennemis. La rage de ceux-ci neconnott pas de mesure; qu'elle s'exerce sur moi, je la brave et me dévoue ; lui doit se conserver pour son pays , auquel il peut encore rendre de grands services. » Uu salut de confosion fot la réponse de ces messieurs. Us sont partis; je déjeune tandis que l'on range à la hâte la chambre à coucher où l'on me fait passer. « Vous pourrez, madame, demeurer ici tout le jour, et si je ne pouvois vous faire préparer un local ce soir, parce que j'ai beaucoup de monde , on dress^roit un lit dans le salon. »
La femme du concierge, qui me parioit ainsi, ajoute quelques réflexions obligeantes sur les regrets qu'elle éprouve
toutes les fois qu'elle voit arriver des personnes de son sexe; car, ajoute -t- elle, « toutes n'ont pas l'air serein comme madame. » Je la remercie en souriant ; elle m'enferme.
Me voilà donc en prison , me dis-je. Ici je m'assieds et me recueille profondément. Je ne donnerois pas les momens qui suivirent pour ceux que d'autres estimeroient les plus doux de ma vie ; je ne perdrai jamais leur souvenir. Ils m'ont fieût goûter, dans une situation critique , avec un avenir orageux, incertain, tout le prix de la force et de l'honnêteté dans la sincérité d'une bonne conscience et d'un {jrand courage. Jusque-là, poussée par les événemens, mes actions, dans cette crise, avoient été le résultat d'un vif sentiment qui entraîne : quelle douceur que d'en justifier tous les effets par la raison! Je rappelai le passé, je calculai les événemens futurs , et si je trouvai , en écoutant ce cœur sensible , quelque affection trop puissante, je n'en découvris pas une qui dût me faire rougir, pas une qui ne servit d'aliment à mon courage, et qu'il ne sût encore dominer. Je me consacrai, pour ainsi dire, volontairement à ma destinée, quelle qu'elle pût être; je défiai ses rigueurs, et m'établis dans cette disposition où l'on ne cherche plus que le bon emploi du présent, sans inquiétude ultérieure. Mais cette tranquillité pour ce qui m'étoit personnel , je ne tentai même pas de l'étendre au sort de mon pays et de mes amis ; j'attendois le journal du soir et j'écoutois les cris des rues avec une avidité inexprimable. Cependant je pris des renseignemens sur ma nouvelle manière d'être et les facultés qui m'étoient laissées. Puis-je écrire? puis-je voir quelqu'un? quelle est la dépense à faire ici? ce furent mes premières questions. Lavacquerie (le concierge) me fit connaître les recommandations qui lui avoient été faites, et la liberté que lui laissoient des ordres de cette nature. J'écrivis à ma fidèle bonne de venir me voir; il fut convenu qu'elle ne feroit part à personne de cette facilité.
La première visite que je reçus à l'Abbaye, le jour même de mon arrivée, fut celle de Grandpré. Il accourut le cœur pénétré. Jamais témoignages d'intérêt ne me parurent plus touchants et plus honorables que ceux qu'il m'a prodigués;
il y méloit le sentiment d'une noble reconnoissance , et j'y trouvois le prix d'une bonne action.
a II faut, me dit -il, écrire à l'Assemblée; n'y avez -vous pas déjà songé ? — Non , et maintenant que vous m'y faites penser, je ne vois pas comment j'y ferai lire ma lettre. — Je m'y emploierai de mon mieux. — Eh bien^ je vais écrire. — Faites, je serai de retour dans deux heures. » Il part, et j'écris.
La citoyenne Roland à la Convention nationale.
De la prison de F Abbaye, le i«' juin 03.
«Législateurs,
» Je viens d'être arrachée de mon domicile, des bras de ma fille, âgée de douze ans, et je suis détenue à l'Abbaye en vertu d'ordres qui ne portent aucun motif de mon arrestation. Ils émanent d'un comité révolutionnaire, et des commissaires de la commune qui accompagpnaient ceux du comité, m'en ont exhibé du conseil général, qui n'en contiennent également aucun ' .
» Ainsi, je suis présumée coupable aux yeux du public, j'ai été traduite dans les prisons avec éclat, au milieu d'une force armée imposante, d'un peuple abusé, dont quelques individus m'envoyoient hautement à l'échafaud, sans que l'on ait pu indiquer à personne, ni ni'amioncer à moi-même d'après quoi j'étois présumée telle et traitée en conséquence. Ce n'est pas tout ; le porteur des ordres de la commune ne s'en est prévalu qu'auprès de moi , et pour me faire signer son procès-verbal. En quittant mon appartement, j'ai été remise aux conmiissaires du comité révolutionnaire ; ce sont ceux qui m'ont amenée à l'Abbaye ; ce n'est que sur leur mandat que j'y suis entrée. Je joins ici copie certifiée de ce mandat, signé d'un seul individu sans caractère. Les scellés ont été apposés partout chez moi; durant leur apposition, qui a duré de
' O qui a été substitué. (^Note de madame B.)
(On trouvera plus loin Texplication de cette substitution conseillée par Grandpré et Champagneux.)
trois à sept heures du matin , la foule des citoyens rempli»soit mon appartement , et, s'il s'étoit trouvé dans leur nombre quelque malveillant avec le dessein de placer furtivement de coupables indices dans une bibliothèque ouverte de toutes parts , il en auroit eu la facilité.
» Déjà , hier, le même comité avoit voulu foire mettre en arrestation F ex-ministre que les lois ne rendent comptable qu'à vous des faits de son administration, et qui ne cesse d'en solliciter de vous le jugement.
» Roland avoit protesté contre l'ordre, et ceux qui l'avoient apporté s'étoient retirés. Il est sorti lui-même de sa maison, pour éviter un crime à l'erreur, dans le temps où je m'étois rendue à la Convention pour l'instruire de ces tentatives ; mais je fis inutilement remettre à son président une lettre (|ui n'a pas été lue. J'allois réclamer justice et protection ; je viens les réclamer encore avec de nouveaux droits, puisque je suis opprimée. Je demande que la Convention se fasse rendre compte des motifs et du mode de mon arrestation; je demande qu'elle statue sur elle, et, si elle la confirme, j'invoque la loi qui ordonne l'énoncé du délit, de même que l'interrogatoire dans les premières vingt-quatre heures de la détention. Je demande enfin le rapport sur les comptes de l'homme irréprochable qui offre l'exemple d'ime persécution inouïe, et qu'on semble destiner à donner la leçon terrible pour les nations, de la vertu proscrite par l'aveugle prétention.
» Si mon crime est d'avoir partagé la sévérité de ses principes , l'énergie de son courage et son ardent amour pour la lilierté , je me confesse coupable ; j'attends mon châtiment. Prononcez , lé(;islateurs ; la France , la liberté , le sort de la république et le vôtre tiennent nécessairement aujourd'hui à la répartition de cette justice dont vous êtes les dispensateurs. »
L'agitation dans laquelle j'avois passé la nuit précédente me faisoit ressentir une fatigue extrême ; je désirois avoir ce soir même une chambre; je l'obtins, et j'en pris possession à dix heures. Lors(|ue j'entrai entre quatre murs assez sales.
aa milien desquels ëtoit un grabat sans rideaux , que j'aperçus une fenêtre à double grille, et que je fus frappée de cette odeur qu'une personne accoutumée à un appartement trè^propre trouve toujours dans ceux qui ne le sont pas , je jugeai que c'étoit bien une prison cpi'il s'agissoit d'habiter, et que ce n'étoit pas du local qu'il me falloit attendre quelque agrément. Cependant l'espace étoit assez grand; il y avoit une cheminée, la couverture du lit. étoit passable, on me donnoit un oreiller, et, en appréciant les choses sans faire de comparaison, j'estimai que je n'étois point mal. Je me couchai, bien résolue de demeurer au lit tant que je m'y trouverois bien. J'y étois encore à dix heures du lendemain, lorsque Grandpré arriva; il avoit l'air non moins touché, mais plus inquiet que la veille; il promenoit ses regards dans cette vilaine chambre qui me paraissoit déjà passable, car j'y avois dormi.
a Comment avez-vous passé la nuit? me demanda-t-il avec des yeux humides. — J'ai été fréquemment réveillée par le bruit ; je me rendormois chaque fois qu'il s'apaisoit , même en dépit du tocsin que j'ai cru entendre ce matin. Eh! ne le sonne-t-on pas encore? — Mais je l'ai cru aussi, ce n'est rien. — Ce sera ce qu'il platt aux dieux ; si l'on me tue, ce sera dans ce lit; je suis si lasse que j'y attendrai tout. N'y a-t-il rien de nouveau contre les députés? — Non. Je vous rapporte votre lettre ; nous avons pensé avec Jaiiy * qu'il felloit en adoucir le commencement. Voilà ce qu'on vous propose d'y substituer ; et puis il faudroit faire un mot au ministre de l'intérieur, pour qu'il adressât officiellement votre lettre; cela me donneroit un nouveau droit d'en solliciter la lecture. » Je prends la minute , je réfléchis et je lui dis : « Si je croyois que ma lettre fût lue telle qu'elle est, je la laisserois, dût-elle n'être suivie pour moi d'aucun succès, car on ne peut guère se flatter d'obtenir justice de l'Assemblée ; les vérités qu'on lui adresse ne sont pas pour elle , qui ne sauroit les mettre en pratique aujourd'hui , mais il faut les dire pour que les départemens les entendent. »
< C'est le petit nom par lerpicl madame Roland désigne M. Ghampagneux.
Je conçois que mon début puisse empêcher la lecture de la lettre ; dés lors c'est folie de le laisser. Je substituai donc aux trois premiers alinéas ce qui m'étoit proposé. Quant à l'intervention du ministre, je sens qu'elle rend la marche plus régulière, et, quoique Garât ne mérite guère que je lui fasse l'honneur de lui écrire, je saurai le faire sans m' avilir. Je traçai ces lignes :
» Au ministre de l'intérieur.
« Le ministère dont vous êtes chargé, citoyen, vous donne la surveillance pour l'exécution des lois et la dénonciation de leur violation par les autorités qui les méconnoû»sent. Je crois que votre justice s'honorera de fedre passer à la Convention les réclamations que j'ai besoin de faire entendre contre l'oppression dont je suis la victime. »
Levée à midi, j'examinai comment je m'établirois dans mon nouveau logis ; je couvris d'un linge blanc une petite vilaine table que je plaçai près de ma fenêtre et que je destinai à me servir de bureau, résolue de manger plutôt sur le coin de la cheminée pour me conserver propre et rangée la table de travail. Deux grosses épingles de tête fichées dans les planches me servirent de porte-manteau. J'avois à ma poche le poëme de Thompson, ouvrage que je chéris à plus d'un titre. Je fis une note de ce que j'aurois à me procurer; d'abonl les Vies des hommes illustres de Plutarque, qu'à l'âge de huit ans je portois à l'église au lieu d'une Semaine sainte, que je n'avois pas relues à fond depuis cette époque; l'Histoire anglaise de David Hume, avec le Dictionnaire de Sheridan, pour me fortifier dans cette langue; j'aurois préféré suivre Macaulay, mais celui qui m' a voit prêté les premiers volumes de cet auteur u'étoit sûrement pas dans sa maison, et je n'aurois su où demander cet ouvrage, que déjà je n'avois pu trouver chez les libraires. Je souriois moi-même à mes préparatifs, car il y avoit une grande agitation; le rappel battoit à chaque instant, et j'i[jnorois ce que ce pouvoit être. Ils ne m'empêcheront pas de vivre jusqu'au dernier instant, me disoî»je;
PREMIÈRE DETET^TIQN. 209
plus heureuse de ma conscience qu'ils pe seront animés de leur fureur, s'ils viennent, je vais à eux, et je sors de la vie comme on entre dans le repos.
La femme du concierge vint m' inviter à passer chez elle, où elle avoit fait mettre mon couvert pour que je dtnasse en meilleur air; je m'y rendis. J'y vis ma fidèle bonne; lorsqu'elle se jeta dans mes bras, baignée de pleurs, oppressée de sanglots, l'attendrissement et la tristesse me saisirent; je me reprochai presque d'être paisible , en songeant à l'inquiétude de ceux qui m'étoient attachés , et , me représentant les angoisses de tel et tel, je sentis un serrement de cœur inexprimable. Pauvre fille ! que de pleurs je lui ai fait verser ; et que ne rachète point un attachement semblable au sien ! Elle me brusque quelquefois dans la vie ordinaire, mais c'est lorsqu'elle me croit trop négligente de ce qui peut servir à mon bonheur, à ma santé; lorsque je souffre, c'est elle qui gémit et moi qui la console. Il falloit bien suivre cette habitude. Je lui prouvai qu'en s' abandonnant à sa douleur, elle se rendoit moins capable de m' être utile; qu'elle m'étoit plus nécessaire au dehors que dans la prison, où elle me prioit de permettre qu'elle restât; qu'à tout prendre, je n'étois pas si malheureuse qu'elle l'imaginoit, et cela est vrai.
J'ai expérimenté, toutes les fois que j'ai été malade, une sorte de calme tout particulier, et qui tient sans doute à une façon de voir, ainsi qu'à la loi que je me suis faite d'adoucir toujours la nécessité, loin de me révolter contre elle. Du moment où je me mets au lit, il me semble que tout devoir cesse, et qu'aucune sollicitude n'a de prise sur moi; je ne suis plus tenue qu'à être là et à y demeurer avec résignation, ce que je fais de fort bonne grâce. Je donne carrière à mon imagination; j'appelle les impressions douces, les souvenirs agréables, les sentimens heureux; plus d'efforts, plus de calculs , plus de raison ; toute à la nature , et paisible comme elle, je souffre sans impatience ou me repose et m'égaye. Je trouve que la prison produit sur moi à peu près le même effet que la maladie ; je ne suis tenue aussi qu'à être là , et qu'est-ce que cela me coûte? ma compagnie n'est pas si maavaise.
tlO NOTICES HISTOniQUES. ^
J'appris bientôt qu'il me falloit délo(;er ; les victimes akon» doient. La chambre où Ton ra'avoit placée pouvoit cooteiiîr plus d'un lit, et, pour me laisser seule, on éloit obligé de me resserrer dés ce soir dans un petit cabinet ; déoiëDagement en conséquence. La fenêtre de ce nouvel appartement donne , je crois , au-dessus de la sentinelle qui garde la porte de la prison ; toute la nuit j'entendis crier d'une voix tonnante : « Qui vive? — tue ! — brigadier! — patrouille ! » Les maisons étoient illuminées , et au nombre, à la fréquence des patrouilles, il étoit aisé de juger que l'on craignoit des mouvemens ou qu'il y en avoit eu. Je me levai de bon matin, je m'occupai de mon ménage, c'est-à-dire de laire mon lit , de nettoyer mon réduit et d'établir la propreté chez moi comme sur ma personne. Je voyois bien qu'en réclamant ces soins ils ne me seroient pas refusés , mais je jugeois parfiutement qu'en les payant beaucoup il foudroit néanmoins beaucoup aussi les attendre, et qu'ils seroient toujours fort superficiels. Il y avoit donc tout à gagner en les prenant soi-même : je serois mieux, plus tôt servie, et les petits cadeaux que je ferois seroient d'autant plus sentis qu'ils seroient gratuits. J'attendois avec impatience d'entendre tirer les gros verrous de ma porte pour demander le journal. Je l'ai lu ; le décret d'arrestation est rendu contre les vingtdeux ; le papier me tombe des mains , et je m'écrie dans un transport de douleur : « Mon pays est perdu ! ... »
Tant que je m'étois crue seule, ou à peu prés, sous le joug de l'oppression, fiére et tran(|uilie, je formois des vœux et conservois quelque espoir pour les défenseurs de la liberté. L'erreur et le crime l'ont emporté; la représentation nationale est violée , son unité est rompue ; tout ce qu'il y avoit dans son sein de remarquable par la probité , unie au caractère et aux talents , est proscrit ; la commune de Paris commande au corps législatif ; Paris est perdu ; les brandons de la guerre civile sont allumés ; l'ennemi va profiter de nos divisions; il n'y aura plus de liberté pour le nord de la France, la république entière est livrée à d'affreux déchiremeus. Sublimes illusions, sacrifices généreux, espoir, bonheur, patrie, adieu! Dans les premiers élans de mon jeune
PREMIERE DETEiNTION. 2M
cœur, je pleurois à douze ans de n'être pas née Spartiate ou Romaine ; j'ai cru voir dans la révolution française l'application inespérée des principes dont je m'étois nourrie. La liberté , me disois-je , a deux sources : les bonnes mœurs qui font les sages lois, et les lumières qui nous ramènent aux imes et aux autres par la connoissance de nos droits ; mon âme ne sera plus navrée du spectacle de l'humanité avilie, l'espèce va s'améliorer, et la félicité de tous sera la base et le gage de celle de chacun. Brillantes chimères, séductions qui m'aviez charmées, l'ef&ayante corruption d'une immense cité vous fait évanouir. Je dédaignois la vie , votre perte me la fait haïr, et je souhaite les derniers excès des forcenés. Qu'attendez-vous, anarchistes, brigands? vous proscrivez la vertu , versez le sang de ceux qui la professent ; répandu sur cette terre, il la rendra dévorante et la fera s'ouvrir sous vos pas.
Le cours des choses avoit dû me faire pressentir l'événement, mais j'avois peine encore à croire que le calcul des dangers n'arrêtât pas la masse de la Convention , et je n'ai pu éviter d'être frappée de cet acte décisif qui sonne l'heure de sa dissolution.
Une froide indignation couvre actuellement, pour ainsi dire, tous mes sentimens. Indifférente autant que jamais sur ce qui me concerne , j'espère faiblement pour les autres , et j'attends les événemens avec plus de curiosité que de désir : je ne vis plus pour sentir, mais pour connottre. Je ne tardai pas d'apprendre que le mouvement commandé pour faire rendre le décret d'arrestation avoit donné des inquiétudes sur les prisons; c'étoit la cause de la garde sévère et bruyante de la nuit ; aussi les citoyens de la section de l'Unité n'avoient pas voulu se rendre au rappel qui les envoyoit autour de l«'i Convention; tous restèrent chez eux pour veiller sur leurs propriétés et sur la prison située dans leur enceinte. Je vis le motif de l'air inquiet et alarmé de Grandpré , qui me confessa ses craintes le lendemain. Il s'étoit rendu à l'Assemblée pour y faire lire ma lettre , et durant huit heures consécutives il avoit, ainsi que plusieurs députés, inutilement réitéré ses instances auprès du bureau. Il étoit évident que
212 iSOTICES HISTORIQUES.
je n'obtiendrois pas cette lecture. Je remarquai sur le Moniteur que ma section^ celle Beaurepaire, s'ëtoît prononcée en ma feveur, même depuis ma détention ; j'imaginai de lui écrire , et je le fis en ces termes :
« Citoyens,
« J'apprends par les papiers publics que vous aviez mis sous la sauve-garde de votre section Roland et son épouse ; je l'ignorois lorsque j'ai été enlevée de chez moi, et le porteur des ordres de la commune m'a présenté, au contraire, la force armée dont il étoit accompagné comme celle de la section qu'il avoit requise ; c'est ainsi qu'il l'a exprimé dans son procès-verbal. Du moment où j'ai été fermée à l'Abbaye, j'ai écrit à la Convention , et je me suis adressée au ministre de l'intérieur pour qu'il lui fit passer mes réclamations. Je sais qu'il a obtempéré à ma demande et que ma lettre a été remise, mais elle n'a point été lue. J'ai l'honneur de vous en adresser une copie certifiée. Si la section croit digne d'elle de servir d'interprète à l'innocence opprimée, elle pourroit députer à la barre de la Convention pour y foire entendre mes justes plaintes et ma demande. Je soumets cette question à sa sagesse. Je n'y joins aucune prière : la vérité n'a qu'un langage, c'est l'exposé des faits. Les citoyens qui veulent la justice n'aiment pas qu'on leur adresse des supplications , et l'innocence n'en sait poin^ faire.
« P. S. Voici le quatrième jour de ma détention , et je n'ai pas été interrogée. J'obser>'e que l'ordre d'arrestation ne porto it aucun motif, mais qu'il exprimoit que je serois interrogée le lendemain. »
Quelques jours se passèrent sans que j'entendisse parler de rien ; je n'étois toujours point interrogée. J'avois pourtant reçu beaucoup de visites d'administrateurs à plats visages et sales cordons, se disant appartenir les uns à la police, les autres à je ne sais quoi ; grands sans-culottes à cheveux puants, zélés observateurs de l'ordre du jour, venant savoir si les prisonniers étoient satisfaits de leur traitement. Je m'étois exprimée vis-à-vis de tous avec F énergie et la dignité
PREMIERE DETENTION. Si3
convenables à T innocence opprimée ; j'avois aperçu deux ou trois honunes de bon sens, qui me comprenoient sans oser m' appuyer, et j'étois à dîner lorsqu'on vint m'en annoncer cinq ou six autres d'une seule fournée. La moitié s'avance; celui qui portoit la parole me parut, avant d'avoir ouvert la bouche, un de ces bavards à tête vide qui jugent de leur mérite par la volubilité de leur langue.
« Bonjour, citoyenne. — Bonjour, monsieur. — Étes-vous contente de cette maison? n'avez-vous pas de plaintes à faire sur votre traitement , ou de demandes à former sur quelque chose? — Je me plains d'être ici, je demande à en sortir. — Est-ce que votre santé est altérée? Vous vous ennuyez un peu? — Je me porte bien, et je ne m'ennuie pas. L'ennui est la maladie de ceux qui ont l'àme vide et l'esprit sans ressources; mais j'ai un vif sentiment de l'injustice ; je réclame contre celle qui m'a fait arrêter sans motif et détenir sans être interrogée. — Ah ! dans un temps de révolution , il y a tant à foire qu'on ne peut suffire à tout. — Une femme à qui le roi Philippe faisoit à peu près cette réponse, lui répliqua : « Si tu n'as pas le temps de me faire justice, tu n'as donc « pas le temps d'être roi ! » Prenez garde de forcer les citoyens opprimés à dire la même chose au peuple, ou plutôt aux. autorités arbitraires qui l'égarent. — Adieu, citoyenne. — Adieu. » Et mon bavard de s'en aller faute de savoir répondre à des raisons. Ces gens m'ont eu l'air d'être venus pour voir la figure que j'avois en cage , mais ils feroient bien du chemin avant d'y trouver aussi sots qu'eux.
J'ai dit que je m'étois informée de la manière de vivre dans ces lieux, non que je mette un grand prix à ce qu'on appelle les commodités de la vie ; je sais user d'elles sans scrupule quand il n'y a pas d'inconvénient à le faire, mais toujours avec modération, et je me passe de tout sans difficulté. C'est par un esprit d'ordre naturel que j'ai besoin de savoir ce qui constitue ma dépense, et de la régler suivant ma situation.
On m'apprit que Roland, au ministère, avoit trouvé excessive la quotité de cinq livres allouées par tête de prisonnier pour la dépense de chaque jour, et qu'il l' avoit réduite à
deux livres ; mais Textréine au{jinentation des denrées, triplées de valeur depuis quelques mois, rend ce traitement assez médiocre ; car la nation ne donnant que les quatre murs et la paille, on prélève d'abord vin{][t sols pour indemnité au concierge de ses frais de chambres, c'est-à-^lire du lit et des meubles quelconques. Il faut, sur les vingt sols qui restent, s'éclairer, payer son feu, s'il est besoin d'en faire faire» et se nourrir; c'est insuffisant; mais on est libre, comme de raison , d'ajouter tout ce qu'on veut à sa dépense. Je n'aime point à en faire une grande pour ma personne , et j'ai quelque plaisir à exercer mes forces dans les privations. L'envie m'a pris de faire une expérience et de voir jusqu'où la volonté humaine peut réduire les besoins; mais il faut procéder par gradation, c'est la seule manière d'aller loin. J'ai commencé, au bout de quatre jours, par retrancher les déjeuners, et substituer au café, au chocolat, du pain et de l'eau , j'ai établi qu'on ne me serviroit qu'un plat de viande commune avec quelque lierbage à mon df ner ; le soir, un peu de légumes, point de dessert : j'ai bu de la bière pour me déshabituer du vin, puis je l'ai quittée elle-même. Cependant, comme ce régime a un but moral, et que j'aurois autant d'aversion que de mépris pour une économie inutile, j'ai commencé par donner une somme pour les malheureux à la paille, afin d'avoir le plaisir, en mangeant le matin mon pain sec, de songer que de pauvres diables me devront de joindre quelque chose au leur pour leur dfner. Si je reste ici six mois, je veux en sortir grasse et fraîche, n'ayant plus besoin que de soupe et de pain, et ayant mérité quelques bénédictions incognito. J'ai fait aussi, mais dans on autre esprit, quelques présens aux gens de service de la prison. Quand on est ou paroft sévèrement économe dans sa dépense, il faut être généreux à l'égard d'autrui pour se le faire pardonner, surtout dans une situation où ceux qui vous entourent comptent leur gain sur cette dépense. Je ne demande ni soins, ni marchandises; je ne fais rien venir; je n'emploie personne : il est clair que je serai la plus maussade prisonnière pour les domestiques, qui étabUssent leurs petits profits sur les commissions et les fournitures dont on les
charge; il convient donc que j'achète l'indépendance où je me mets d'eux; c'est la rendre plus parfaite et me faire aimer en sus.
J^ai reçu quelques visites de l'excellent Ghampagneux et de l'estimable Bosc. Le premier, père d'une nombreuse famille, attaché à la liberté par principes, en avoit professé la saine doctrine dès le commencement de la révolution, dans un journal destiné à l'instruction de ses concitoyens; un esprit judicieux , des mœurs douces , un grand amour du travail le caractérisent. Roland, au ministère, l'appela pour le mettre à la tête de la première division du département ' de l'intérieur; c'est l'un des meilleurs choix qu'il ait faits. Au reste, il n'a pas moins bien réussi dans celui de plusieurs antres chefs, tels que l'actif et franc le Camus, l'habile Fépoul, etc. Jamais bureaux ne furent mieux montés; c'est à leur parfaite organisation que Garât doit la faculté de supporter un fardeau qui passe ses forces; c'est à l'honnêteté, à la capacité de tels agens qu'il est redevable de la tranquillité dont on le laisse jouir : il l'a senti, et il disoit aveC' raison « qu'il abandonneroit la partie s'il étoit obligé <le faire des changemens dans ses bureaux. » Il sera forcé de l'abandonner malgré cela , car tous les talens des seconds ne suppléent pas au manque de caractère d'un ministre; la foiblesse est le pire de tous les défauts dans ceux qui gouvernent, particulièrement au miUeu des factions. Garât et Barère, simples particuliers, ne seroient jugés manquer ni d'esprit, ni d'honnêteté; mais l'un chargé du pouvoir exécutif, et l'autre législateur, perdroient tous les Etats du monde par leurs demi-mesures : leur manie prétendue coneiliatoire leur fait toujours prendre la Ugne oblique qui mène droit au précipice et à la confusion. La conciliation des hommes d'État doit être toute dans le mode, je veux dire dans la manière de traiter avec ceux qu'ils emploient; ils doivent se servir des passions mêmes et des défauts de ceux qu'Us dirigent ou avec qui ils traitent; mais rigoureux dans les principes , fermes et rapides dans l'action , jamais obstacles ni considérations ne doivent les faire plier au premier égard, ni dévier au second.
SÎO NOTICES HISTORIQUES.
lequel il suit leur marche au corps électoral d'où Philipi>e sortit député. Buzot, dont la constante éneqpe s'est attiré la haine des fectieux , saisit le premier instant qui lui parut favorable pour demander le bannissement des Bourbons, mesure qu'il regarda comme indispensable du moment où la Convention voulut se charger du jugement de Louis. Roland ni moi n'avons jamais vu d'Orléans ; j'ai même évité de recevoir chez moi Sillery, qu'on me disoit être un homme bon et aimable, parce que ses relations avec d'Orléans me le rendoient suspect. Je me souviens, à ce sujet, de deux lettres fort piquantes, l'une de madame de Sillery à Louvet, après qu'il eut appuyé la motion de Buzot. « Voici, me dit Louvet, en me la communiquant, une preuve que nous ne sommes pas dans l'erreur, et que le parti d'Orléans n'est point une chimère. Madame Sillery ' ne m'écriroit point en de pareils termes si ce n'étoit une chose convenue avec les intéressés; et, s'ils craignent si fort le bannissement, il faut bien qu'ils y voient le renversement de quelques projets. » Effectivement, la lettre de madame Sillery, fort étudiée, avoit pour but de dissuader Louvet de son opinion, de le persuader que les principes républicains dans lesquels les enfams d'Orléans avoient été élevés les en rendoient les partisans les plus zélés, et qu'il étoit impolitique et cruel de sacrifier des sujets certainement utiles à d'absurdes préjugés. L'autre lettre étoit la réponse de Louvet; spirituelle et digne, elle exprimoit avec force et politesse les motifs de son opinion; il y disoit, entre autres, que les principes monarchi(|ues , les préjugés nobiliaires et autres exposés par madame Sillery elle-même dans ses ouvrages, étoient loin de le rassurer sur ceux de ses élèves, et il persistoit, avec la fierté d'un homme libre, dans une opinion (|ui lui étoit inspirée par l'amour de son pays.
Quant aux prétendus conciliabules chez la femme de Buzot, rien au monde n'est si ridicule. Buzot, que j'avoLs beaucoup vu lors de l'Assemblée constituante, avec lequel j'étois demeurée en correspondance d'amitié; Buzot, dont
' Madame di* Sillery p*t connue dans Ici lettres sons le nom de madame de Genliii.
PREMIERE DETENTION. 2tl
les principes purs, le courage, la sensibilité, les mœurs douces, m'inspiroient infiniment d'estime et d'attachement, venoit fréquemment à l'hôtel de l'intérieur; je ne suis allée qu'une seule fois chez sa femme depuis leur arrivée à Paris pour la Convention, et ils n'avoient aucune espèce de relation avec Dumouriez. Indignée de ces sottises, je pris la plume et j'écrivis à Dulaure , rédacteur du Thermomètre du jour, homme bon, que j'ai vu jusqu'au moment où la montagne le séduisit '.
La citoyenne Roland au député Dulaure, auteur du Thermomètre du jour.
De la prison de l'Abbaye, le 9 juin 1793.
« Si quelque chose pouvoit étonner encore l'innocence, lorsqu'elle se trouve déjà sous le joug de l'oppression, je vous dirois , citoyen , que je viens de lire avec la plus grande surprise les absurdités consignées dans votre numéro de ce jour, sous le titre ^Interrogatoire de Philippe d'Orléans, que le hasard m'a fait tomber entre les mains. Il seroit fort étrange, si l'expérience n'avoit prouvé que c'est seulement fort audacieux, que les personnes qui, les premières, ont craint, dénoncé, poursuivi une faction d'Orléans, fussent présentées comme l'ayant formée elles-mêmes !
» Le temps éclairera sans doute ce mystère d'iniquité; mais en attendant sa justice , qui peut être lente au milieu d'une si effroyable corruption , la vôtre me paroft obligée à publier en même temps que les questions d'un interrogatoire propres à semer des soupçons, les réponses qui doivent y avoir été faites, et pouvoir servir à les apprécier.
» Cette justice est d'autant plus rigoureuse, que la calomnie et la persécution s'attachent aux pas des personnes nommées dans ces questions; qu'elles sont, pour la plupart, dans les liens d'un décret arraché |)ar l'audace et la prévention, à la foiblesse et à l'erreur. Je suis moi-même détenue
1 J*ai appris (lepiiis que les derniers excès de la montagne Tavoient éclairé et ramené. (^Sote de madame B.)
t» NOTICES HISTORIQUES.
depuis huit jours , en vertu d'un mandat qui ne porte aucun motif d'arrestation ; je n'ai pas été interrogée ; je n'ai pu faire entendre mes plaintes à la Convention ; et lorsqu'on est parvenu à lui annoncer qu'elles avoient été soustraites, on l'a fiût passer à l'ordre du jour, sous le prétexte que cela ne la regardoit pas. Quoi donc! des autorités nouvelles agissent arbitrairement, les autorités constituées se taisent devant dies, et les injustices qu'elles commettent ne doivent pas être représentées à la Convention? Ce n'est point au corps législatif qu'il faut adresser ses réclamations, lorsqu'il ne reste plus que lui à qui les faire? Et l'on s'intéresse aux détenus par ordre du tribunal de Marseille; et moi, détenue ici par un comité révolutionnaire, je n'ai plus de droits! — Et la commune fait répéter dans les journaux que les prisons de Paris ne renferment que des assassins , des voleurs et des contre-révolutionnaires! — Citoyen! je vous ai connu; je
vous crois honnête : combien vous gémirez un jour!
Je vous fais passer quelques minutes dont je vous prie de prendre lecture : je vous invite à donner place dans votre journal à la lettre que je n'ai [)u faire lire à la Convention ; vous me devez cette justice, toutes les circonstances le démontrent assez; et si vous pouviez ne le pas sentir, il seroit inutile d'insister.
M P, S, Ni Roland ni moi n'avons jamais vu Philippe d'Orléans : je dois ajouter que j'ai toujours entendu les députés nommés dans Tinterrogatoire (cité au Thermomètre de ce jour) [irofesser pour ce personnage un mépris semblable à celui (|u'il m'inspire; et qu'enfin si nous nous sommes entretenus à sou sujet, c'a été eu raisonnant sur les craintes qu'il pouvoit inspirer aux vrais amis de la liberté, et sur la nécessité de le faire bannir par cette raison. »