MIS8I0!C DE ROLAUD A PARIS. SA LIAISON AVEC BRISSOT
Puisque les circonstances m'ont amenée à citer DumoiH riez, je dirai ce que je sais de lui, ce que j'en pense;. mai» cela me reporte au premier ministère de Roland , et m'enn gage à tracer ici comment cet homme austère fut nommé dans une place où les rois appellent rarement ses pareils. Je reprendrai donc les choses d'un peu loin, et je devrai aux loisirs de ma captivité de consigner des faits, ou de me rap^ pder des détails que, peut-être, je n'eusse jamais écriU sans elle.
Roland exerçoit les fonctions d'inspecteur du commerce et des manufactures dans la généralité de Lyon , avec ces coi>noissances et ces vues administratives qui auroîent dû distin* gaer le corps des inspecteurs, si le gouvernement eût sa maintenir l'esprit de leur institution, mais dont Roland don- Bott presque seul l'exemple. Au-dessus de sa place à tou» les égards, passiouié pour le travail et sensible à la gloire, îl assembloit dans le silence du cabinet les matériaux que sos expérience et son activité lui avoient fait recueillir, et il continuoit le Dictionnaire des manufactures pour la Nouvelle Encyclopédie. Quelques ouvrages de Brissot lui furent adressés de la part de l'auteur, comme un témoignage de l'estime que lui avoient inspirée les principes de justice et de liberté qu'il avoit remarqués dans les écrits de Roland. Ce témoignage fut reçu avec la sensibiUté naturelle aux auteurs , et celle d'un homme de bien qui se trouve loué par ses pareils; il donna lieu à une correspondance, d'abord fort rare, puis soutenue par celle d'un de nos amis qui fit à Paris la coonoissance de Brissot, et nous entretint de son personnel d'une manière avantageuse, comme offrant en pratique l'application de la théorie philosophique et morale renfermée dans ses écrits; enfin elle s'alimenta par la révolution de 1789; car les événemens , chaque jour multipliés , exerçoient vivement l'esprit et l'âme des philosophes préparés pour la liberté ; ils donnoient lieu à des communications intéressantes
entre ceux qu'avoient enflammés Famour de leurs semblables, et l'espoir de voir arriver pour tous le règne de la justice et de la félicité. Brissot ayant commencé à cette époque une feuille périodique, que l'excellence du misonnement fera souvent consulter, nous lui faisions passer tout ce dont les circonstances nous présentoient la publicité comme utile : bientôt la connoissance fut perfectionnée; nous devînmes confians et intimes, sans nous être encore vus.
Au milieu des crises inévitables dans ces temps de révolution, où les principes, les préjugés, les passions élèvent des barrières insurmontables entre les personnes qui jusque-là avoient paru se convenir, Roland fut porté à la municipalité de Lyon. Son existence, sa famille et ses relations paroissoient devoir l' attacher à l'aristocratie; son caractère, sa réputation le rendoient intéressant pour le parti populaire, auquel dévoient le consacrer sa philosophie et son austérité. Dès qu'il fut prononcé, il eut des ennemis d'autant plus ardens, que son imperturbable équité dénonça sans ménagement tous les abus qui s'étoient multipliés dans l'administration des finances de la ville. Elle offroit l'abrégé des dilapidations de celles de l'Etat, et Lyon se trouvoit endetté de quarante millions. Il falloit solliciter des secours; car les fabriques avoient souffert dans la première année de la révolution; vingt mille ouvriers avoient été sans |)ain durant l'hiver : il fut résolu de députer extraordinairement auprès de l'Assemblée constituante pour lui faire part de cette situation, et Roland fut envoyé. Nous arrivâmes à Paris le 20 février 1791. Je n'avois pas revu mon pays depuis cin(| ans; j'avois suivi la marche de la révolution, les travaux de l'Assemblée, étudié le caractère et les talens de ses membres les plus considérables, avec ini intérêt difficile à imaginer, et qu'on ne peut guère apprécier (|u avec la connoissance de ma trempe et de mon activité. Je courus aux séances; je vis le puissant Mirabeau', l'étonnant Cazalès, l'audacieux
^ Le .Hotil liomtiio, (1.111.4 la rcvolutioii, dont le génie pût cliri|>«'r «!«*«< bonimcH ft rn ini|M>Hi*r ù nnc a.<«.4cml)léf : grand |>ar »v* fiiv\\Uv*j petit |iai *t** viccH, maiji tonjoui-ji Mupérieur au vul{;airr, et immonqualilcment :«<>n maître dèi< qu'il vouloit prendre la |>eine de le ccMniuandin-. Il mourut
Maury , les astucieux Lametli , le froid Bamave ; je remarquai avec dépit, du côté des noirs, ce genre de supériorité que donnent dans les assemblées l'habitude de la re[)résentation, la pureté du langage, les manières distinguées; mais la force de la raison , le courage de la probité , les lumières de la philosophie, le savoir du cabinet et la facilité du barreau dévoient assurer le triomphe aux patriotes du côté gauche, s'ils étoient tous purs et pouvoient rester unis.
Brissot nous vint visiter; je ne connois rien de si plaisant que la première entrevue de personnes qui se sont liées par correspondance sans connoltre réciproquement leurs masques : on se regarde avec curiosité pour voir si les traits du visage répondent à la physionomie de l'àme, et si l'extérieur de la personne confirme l'opinion qu'on s'est formée d'elle. Les manières simples de Brissot, sa franchise, sa négligence naturelle , me parurent en parfaite harmonie avec l'austérité de ses principes ; mais je lui trouvois une sorte de légèreté d'esprit et de caractère qui ne convenoit pas également bien à la gravité de la philosophie; elle m'a toujours fait peine , et ses ennemis en ont toujours tiré parti. A mesure que je l'ai connu davantage, je l'ai plus estimé; il est impossible d'unir un plus entier désintéressement à un plus grand zèle pour la chose publique, et de s'adonner au bien avec plus d'oubli de soi-même ; mais ses écrits sont plus propres que sa personne à l'opérer, parce qu ils ont toute l'autorité que donnent à des ouvrages, la raison, la justice et les lumières , tandis que sa personne n'en peut prendre aucune , faute de dignité. C'est le meilleur des humains; bon époux, tendre père , fidèle ami , vertueux citoyen , sa société est aussi douce que son caractère est facile, confiant jusqu'à l'imprudence, gai, naïf, ingénu comme on l'est à quinze ans, il
hicntùt apreA : je crwA que cV*toit a propos pour sa {gloire et pour la liberté; inaii* leM évéucmeuU in*ont a|)pri8 à le regretter davantage. Il falloit le contre-poid^ d'un homme de cette force |)our 8*oppo8er à Taction d*iuie foule de roquetjt , et iiou« préserver de la domination des bandits.
(Cette note est écrite de la main de Bosc. Est-elle Texprcssion de Topinion personnelle de Rose; est-elle la copie d*un passage des Mémoires de madame Roland? Cette dernière supposition nous parait la seule que rende vraisemblable le caractère parfaitement loyal de Bosc.)
t30 KOTICES HISTORIQUES.
étoit feit pour vivre avec des sages et |)Oiir être la dupe des médians. Savant puhliciste, livré dès sa jeunesse à l'étude des rapports sociaux et des moyens de bonheur pour l'espèce humaine, il juge bien l'homme et ne connott pas du tout les liommes. Il sait qu'il existe des vices , mais il ne peut croire vicieux celui qui lui parle avec un bon visage ; et quand il a reconnu des gens pour tels , il les traite conune des fous qu'on plaint, sans se défier d'eux. Il ne peut pas haït; on diroit que son âme, toute sensible qu'elle soit, n'a point assez de consistance pour un sentiment aussi vigoureux. Avec beaucoup de connoissances , il a le travail extrêmement fiicile, et il compose un traité comme un autre copie une chanson; aussi Pœil exercé discenie-t-il dans ses ouvrages, avec un fond excellent, la touche hâtive d'un esprit rapide et souvent léger. Son activité , sa bonhomie , ne se refusant à rien de ce qu'il croit être utile, lui ont donné l'air de se mêler de tout, et l'ont fiait accuser d'intrigue par ceux qui avoient besoin de l'accuser de quebiue chose. Le plaisant intrigant que Pbomme qui ne songe jamais à lui ni aux siens, qui a autant d'incapacité que de répugnance pour s'occuper de ses intérêts, et qui n'a pas plus de honte de la pauvreté que de crainte de la mort, regardant l'une et l'autre comme le salaire accoutumé des vertus publiques. Je l'ai vu consacrant tout son temps a la révolution , sans autre but que de faire triompher la vérité et de concourir au bien général, rédigeant assidûment son journal dont il auroit pu fiaire aisément un objet de spéculation , se contenter de la modeste rétribution que lui donnoit son associé , qui passoit pour en tirer les profits, et qui a su faire sa petite fortune dans cette association, dont Brissot sortit aussi pau\Te qu'il y étoit entré. Sa femme, modeste comme lui, avec un grand bon sens et quelque force d'âme, s'affligeoit du dévouement de •on mari , non qu'elle manquât de gi'uérosité pour y applaudir et V contribuer, s'il dovoit être utile, mais persaudée f\ur la France n' étoit pas digne de la liberté, et que ceux qui vouloient la fonder se saorifioient en pure perte '. Elle avoit,
< Ces lignrA ont rcé ratiiré«t dans le rnaiiuicric.
PKEMŒllE DETENTION. %M
depuis le mariage, toujours tourné les yeux vers les États- Unis d'Amérique, comme le lieu dont le séjour ' convenoit à leurs goûts, à leurs mœurs, et dans lequel il étoit aisé de s'établir avec de très-foibles moyens de fortune. Brissot avoit fait un voyage en conséquence, et ils étoient sur le point d'y passer lorsque la révolution l'enchaîna. Né à Chartres, et camarade de Pétion , qui est de la même ville , Brissot se lia encore plus étroitement avec lui dans l'Assemblée constituante, où ses lumières et son travail aidèrent plusieurs fois son ami. Il nous le fit connoftre, ainsi que plusieurs députés que d'anciennes relations ou la seule conformité des principes et le zèle de la chose publique réunissoient fréquemment pour conférer sur elle. Il fiit même arrangé que l'on viendroit chez moi quatre fois la semaine dans la soirée, parce que j'étois sédentaire, bien logée, et que mon appartement se trouvoit placé de manière à n'être fort éloigné d'aucun de ceux qui composoient ces petits comités.
Cette disposition me convenoit parfeûtement ; elle me tenoit au courant des choses auxquelles je prenois un vif intérêt; elle favorisoit mon goût pour suivre les raisonnemens politiques et étudier les hommes. Je savois quel rôle convenoit à mon sexe , et je ne le quittai jamais. Les conférences se ten oient en ma présence sans que j'y prisse aucune part; placée hors du cercle et près d'une table, je travaillois des mains ou faisois des lettres tandis que l'on délibéroit; mais, eussé-je expédié dix missives, ce qui avoit Ueu quelquefois, je ne perdois pas un mot de ce qui se débitoit, et il m'arrivoit de me mordre les lèvres pour ne pas dire le mien.
Ce qui me frappa davantage et me fit une peine singulière , c'est cette espèce de parlage et de légèreté au moyen desquels des hommes de bon sens passent trois ou quatre heures sans rien résumer. Prenez les choses en détail , vous avez entendu soutenir d'excellents principes, donner de bonnes idées , ouvrir quelques vues ; mais en masse il n'y a point de marche tracée , de résultat fixe et de point déter-
' O pa.4Aa{;r : dont le séjour y y\M\\\\ï le fit connoître, c«t de la main de BoHc.
miné vers lequel il soit convenu que chacun parviendra de telle manière.
J'aurois quelquefois souffleté d'impatience ces sages que j'apprenois chaque jour à estimer pour l'honnêteté de leur âme» la pureté de leurs intentions; excellens raisonneurs tous, philosophes, savans pohtiques en discussion, mais n'entendant rien à mener les hommes , et par conséquent à influer dans une assemhlée; ils faisoient ordinairement en pure perte, de la science et de l'esprit.
Cependant j'ai vu projeter ainsi quelques bons décrets qui ont passé ; bientôt la coalition de la minorité de la noblesse acheva d' affaiblir le côté {gauche et opéra les maux de la révision. Il n'y avoit plus qu'un petit nombre d'hommes inébranlables qui osoient combattre pour les principes, et, sur la fin, il se réduisit presque à Buzot, Pétion et Robespierre. Celui-ci me paroissoit alors un honnête homme ; je lui pardonnois, en faveur des principes, son mauvais langage et son ennuyeux débit. J' a vois cependant remarqué qu'il étoit toujours concentré dans ces comités; il écoutoit tous les avis , donnoit rarement le sien , ou ne prenoit pas la peine de le motiver, et j'ai ouï dire que le lendemain, le premier u la tribune, il faisoit valoir les raisons (]u'il avoit entendu exposer la veille pai* ses amis ^ Cette conduite lui fut quelquefois reprochée avec douceur ; il se tiroit d'affiaire par des gambades, et on lui passoit sa ruse comme celle d'un amour-propre dévorant dont il étoit vraiment tourmenté. Cependant cela nuisoit un peu à la confiance, car s'il s'agissoit de proposer quehiue chose et de convenir des faits, ou de se distribuer les rôles en conséquence , on n' étoit jamais sûr que RobespieiTe ne viendroit pas, comme par l>outade,
1 Noii.4 trouvons ici, daiM le niaiiusrrit de* Mémoires, un paM.içe que Boso a raturé, |>n>bal»lenieMt parre qu*il y voyait, à tort Kelon iiouit., un ciouMc emploi aver len paj^cH qui suivent. Le voici : « Sa timidité, m frayeur dan< \e% dangcrit ne me frappèrent pa?* moiuA lors do la fuite du roi et de Taffaire du Champ de Mar8; maid j'en avoi:< pitié; la nature l'a fait si peureui «pi'il me «emliloit avoir doulilement du coura^^e à soutenir la lK>nne cau!«e; je nr calculois pan que la faveur |)opulaire, à laquelle il visoit déjà, lui offroit ce |M»iut d*appui qui soutenoit sa faiblesse et son ambition dans le parti qu'il prenoit contre la cour. ■
se jeter à la traverse ou prévenir inconsidérément les tentatives par Penvie de s'en attribuer l'honneur et feiire ainsi tout manquer. Persuadée alors que Robespierre aimoit passionnément la liberté, j'étois disposée à attribuer ses torts à P excès d'un zèle emporté ; cette sorte de réserve, qui semble annoncer ou la crainte de se laisser pénétrer parce qu'on n'est pas bon à connoftre, ou la défiance d*un homme qui ne trouve pas en soi-même de (juoi ajouter foi en la vertu d' autrui, et qui caractérise Robespierre, me faisoit de la peine, mais je la prenois pour de la timidité. C'est ainsi qu'avec un heureux préjugé en faveur de quelqu'un, on transforme les plus fâcheux indices en si(pies des meilleures qualités. Jamais le sourire de la confiance ne s'est repojsé sur les lèvres de Robespierre, tandis quelles sont presque toujours contractées par le rire amer de Penvie qui veut paroftre dédaigner. Son talent comme orateur étoit au-dessous du médiocre; sa voix triviale, ses mauvaises expressions, sa manière vicieuse de prononcer, rendoient son débit fort ennuyeux. Mais il défendoit les principes avec chaleur et opiniâtreté ; il y avoit du courage à continuer de le faire au temps où le nombre des défenseurs du peuple s' étoit prodigieusement réduit. La cour les haïssoit et les faisoit calomnier , les patriotes dévoient donc les soutenir et les encourager. J'estimois Robespien-e sous ce rapport, je le lui témoignois, et lors même qu il étoit peu assidu au petit comité, il venoit de temps en temps me demander à dtner. J'avois été frappée de la terreur dont il parut pénétré le jour de la fuite du roi à Varennes ; je le trouvai P après-midi chez Pétion, où il disoit avec inquiétude que la famille royale n avoit pas pris ce parti sans avoir dans Paris une coalition qui ordonneroit la Saint-Barthélémy des patriotes, et qu'il s'attendoit à ne pas vivre dans les vingt -quatre heures. Pétion et Brissot disoient au contraire que cette fuite du roi étoit sa perte, et qu'il falloit en profiter; que les dispositions du peupje étoient excellentes , qu'il seroit mieux éclairé sur la perfidie de la cour par cette démarche que n auroient pu faire les plus sages écrits; qu'il étoit évident pour chacun, par ce seul fait, que le roi ne vouloit pas de la constitution
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qu'il avoit jurée; que cétoit le moment de s'en assurer une plus homogène, et qu il feUoit préparer les esprits à la république. Robespierre, ricanant à son ordinaire et se mangeant les ongles, demandoit ce que cétoit qu'une république! Le projet du journal intitulé le Républicain (et dont il n'y a eu que deux numéros) fiit alors imaginé. Dumont le Genevois, homme d'esprit, y travailloit; du Ghàtelet, militaire, y prétoit son nom, et Gondorcet, Brissot, etc., se préparoient à y concourir.
L'arrestation de Louis XVI fit grand plaisir à Robespierre; il voyoit par là tous les malheurs prévenus, et cessoit de craindre pour lui; les autres s'en affligèrent; ils trouvoient que c'étoit la rentrée de la peste dans le gouvernement; que les intrigues alloicnt recommencer, et que refifervescencc du peuple, apaisée par le plaisir de voir retenir le coupable , ne serviroit plus à seconder les efforts des amis de la liberté. Ils jugeoient bien, et d'autant plus sûrement que la réconciUation de Lafayette avec les Lameth leur démontroit une coalition nouvelle qui ne pou voit avoir pour base P intérêt public. Il n étoit possible de la contre-balancer que par la force de T opinion manifestée d'une manière imposante; les patriotes n'ont jamais eu pour cela que leur plume et leur voix ; mais lorsque quelque mouvement populaire venoit les aider, ils l'accueilloient avec plaisir, sans regarder ni s'inquiéter assez comment il étoit produit. Il y avoit derrière la toile un intéressé que les aristocrates accusoient trop vivement pour que les patriotes ne fussent pas tentés de lui pardonner, tant qu'ils n'apercevroient que des chose.> qu'on pou voit tourner au profit commun ; d'ailleurs ils ne pouvoient se persuader que sa personne fût redoutable.
Il est fort difficile de ne point se passionner en révolution ; il est môme sans exemple d'en faire aucune sans cela ; on a de grands obstacles à vaincre, on ne peut y parvenir qu'avec une activité, un dévouement qui tiennent de l'exaltation , ou. qui la produisent. Dès lors on saisit avidement ce qui peut servir, et l'on perd la (acuité de prévoir ce qui pourra nuire. De là cette confiance, cet empressement à profiter d'un mouvement subit, sans remonter à son origine
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pour bien savoir comment on doit le diriger; de là cette indélicatesse, si je peux ainsi parler, dans la concurrence d'agens qu'on n'estime pas, mais qu'on rlaisse foire parce qu'ils semblent aller au même but. D'Orléans n'étoit sûre» ment pas à craindre isolément, mais son nom, ses alliances, sa richesse et son conseil lui prétoient de grands moyens ; il avoit certainement une part secrète à toutes les agitations populaires; les hommes purs le soupçonnoient , mais cela leur paroissoit un ferment nécessaire pour soulever une masse inerte ; il leur suffisoit de n'y pas avoir part , et ils se flattoient de rendre tout utile au public ; d'ailleurs ils croyoient plus au désir qu' avoit d'Orléans de se venger d'une cour qui l' avoit dédaigné et qu'il étoit bien aise d'humiUer, qu'à des desseins d'élévation pour luinnéme.
Les jacobins proposèrent une pétition à l'Assemblée pour lui demander le jugement du traître qui avoit fui, ou l'inviter à recueillir le vœu du peuple sur le traitement qu'il pouvoit mériter, et déclarer, en attendant, qu'il avoit perdu la confiance de celui de Paris. Laclos, cet homme plein d'esprit, que la nature avoit £ait pour de grandes combinaisons , et dont les vices ont consacré toutes les facultés à l'intrigue; Laclos , dévoué à d'Orléans et puissant dans son conseil , fit cette proposition aux jacobins, qui l'accueillirent, et près de <|ui elle fut appuyée par un détachement de quelques centaines de motionnaires et de coureuses, tombés du Palais- Royal dans le lieu de leurs séances , à dix heures du soir. Je les y vis arriver. La société délibéra avec cette foule, qui donna aussi son suffrage ; elle arrêta les bases de la pétition, et nomma, pour la rédiger, des commissaires au nombre desquels étoient Laclos et Brissot. Ils travaillèrent dans la nuit même, car il avoit été arrêté qu'une députation de la société porteroit, dès le lendemain, cette pétition au Champ de Mars pour y être communiquée |i ceux qui désireroient en prendre connoissance et voudroient y apposer leur signature. Laclos prétexta un mal de tête, résultat du défaut de sommeil, qui ne lui permettoit pas de tenir la plume ; il pria Brissot de la prendre, et, en raisonnant avec lui de la rédaction, il proposoit, comme dernier article, je ne sais plus
quelle clause qui rappeloit la royauté et ménageoit une porte à d'Orléans. Brissot, étonné, la repoussa vivement, et l'autre, fort habile, l'abandonna avec l'air de n'en avoir pas pesé toute la conséquence ; il sentoit bien qu'il pourroit touours l'y faire glisser, et véritablement elle s'est trouvée dans l'imprimé qu'on a répandu comme projet arrêté par les acobins.
Mais lorsque la société, assemblée le lendemain matin pour examiner la rédaction et faire l'envoi de la pétition, apprit que l'Assemblée nationale avoit fixé le sort du roi, elle expédia ses commissaires au Champ de Mars pour annoncer au peuple que le décret étant porté sur l'affaire du roi, il n'y avoit plus lieu à la pétition proposée. J'étois au Champ de la Fédération, où la curiosité m' avoit conduite ; il n'y avoit pas plus de deux ou trois cents personnes éparses autour de l'autel de la patrie, sur laquelle des députés des cordeliers, des sociétés fraternelles, portant des piques avec des écriteaux déclamatoires, haranguaient les assistans et alimentoient l'indi{jnation contre Louis XVI. On annonça que, les jacobins retirant leur pétition, il failoit que les citoyens zélés en fissent une autre et se rassemblassent le lendemain à cet effet. Ce fut alors que les partisans de la cour, sentant la nécessité d'en imposer par la terreur, combinèrent les moyens de frapper un grand coup. Les menées furent préparées en conséquence ; la proclamation inopinée et la brusque exécution de la loi martiale opérèrent ce qu'on a justement appelé le massacre du Champ de Mars. Le peuple efPrayé n'osa plus remuer; partie de la garde nationale, séduite ou trompée, secondant Lafayette par dévouement à la cour ou par une aveugle confiance dans son prétendu patriotisme , servoit elle-même de rempart contre ses concitoyens. Le drapeau de la mort fut appcndu à l'hôtel commun , et toute la révision se fit sous son influence. L'érection des feuiilans avoit été arrangée presque en même temps pour affoibHr les jacobins, et certes, toute la marche de la coalition à cette époque prouva combien la cour et ses partisans et oient supérieurs à leurs adversaires en combinaisons d'intrigues.
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Je ne connois pas d'eflroi comparable à celui de Robespierre dans ces circonstances. On parloit effectivement de lui Caire son procès, probablement pour l'intimider; on disoit qu'il s'ourdissoit une trame aux feuillans contre lui et les commissaires à la rédaction de la pétition des jacobins. Nous nous inquiétâmes véritablement sur son compte, Roland et moi. Nous nous fîmes conduire cbez lui au fond du Marais, à onze heures du soir, pour lui offrir un asile; mais il avoit déjà quitté son domicile. Nous nous rendîmes chez Ruzot pour lui dire que, sans abandonner les jacobins, il leroit peut-être bien d'entrer aux feuillans pour juger de ce (jui s'y passoit, et s'y trouver prêt à défendre ceux qu'on vouloit persécuter. Buzot hésite quelque temps. « Je ferois tout, dit-il, pour sauver ce malheureux jeune homme (en pariant de Robespierre), quoique je sois loin de partager r opinion de certaines personnes sur son compte; il songe trop à lui pour tant aimer la liberté ; mais il la sert , et cela me suffit. Néanmoins le public doit passer avant lui ; je serois inconséquent à mes principes, et j'en donnerois une fausse idée si je me rendois aux feuillans ; j'ai de la répugnance à un rôle qui me donneroit deux visages. Grégoire y est allé, il nous insti*uira de ce qui s'y passe , et enfin on ne peut rien contre Robespierre sans faire agir TÂssemblée ; là , je serai toujours pour le défendre. Quant à moi, qui ne vais guère aux jacobins, parce que l'espèce m'afflige et me paroft plus hideuse dans ces bruyantes assemblées, je vais m'y rendre assidûment tant que durera la persécution qui s'élève contre une société que je crois utile à la liberté. » Buzot se peignoit dans ces paroles , et il agit comme il parle , avec rectitude et vérité; c'est le caractère de la probité même, revêtue des formes douces de la sensibilité. Je l'avois distingué, dans ce petit comité, par le grand sens de ses avis et cette manière bien prononcée qui appartient à l'homme juste. Il ne logeoit pas fort loin de nous ; il avoit une femme qui ne paroissoit point à son niveau , mais ([ui étoit honnête , et nous nous Vf mes fréquemment. Lorsque les succès de la mission de Roland relative aux dettes de la commune de Lyon nous permirent de retourner en Beaujolois , nous restâmes en cor-
S38 NOTICES HISTORIOUES.
respondance ayec Buzot et Robespierre ; elle fat plus sonrie avec le premier, il reçoit avec nous phis d'analogie, une pliLs grande base k l'amitié et un fonds aotranent riche pour l'entretenir. Elle est derenue intime, inaltérable. Je dirai ailleurs comment cette Eaison s'est resserrée.
ROLASD EST rOKTK AUX AFFAIVES PAS LES ASI8 DE BRISSOT.
La misnon de Roland le retint sept mois à Paris; nous quittâmes cette cité k la mi-septembre, après que Roland eut c^tenu pour Lyon tout ce que cette ville pouvoit désirer, et nous passâmes l'automne à la campagne, occupés des vendanges.
L'un des derniers actes de l' Assemblée constituante fut la suppression des inspecteurs. Nous examinâmes si n<ms proidrîons le parti de rester à la campagne, ou s'il ne seroit pas mieux d'aller passer l'hiver à Paris, pour y &ire valoir les droits de Roland à une retraite, après quarante années d'emploi, et y suivre en même temps son travail encyclopédique, toujours plus fÎEMâle k rédiger an foyer des lumières, parmi les savans et les artistes, cpi'au fond d'un désert.
Noas revînmes à Paris dans le courant de décembre. Les constituans étoient retournés chez eux ; Pétion avoit passé à la mairie, et les sollicitudes de cette place l'occupoient tout entier ; il n'y avoit plus de point de ralliement, et nous vîmes beaucoup moins Brissot lui-même. Toute notre attentioo se concentroit dans l'intérieur. L'activité de Roland lui faisoit projeter un journal des arts utiles , et nous cherchions dans les douceurs de l'étude une distraction aux afiaires pubUques, dont Fétat nous paroissoit affligeant. Cependant plusieurs députés de F Assemblée législative se rassembioient quelquefois chez Tun d'eux, place Vendôme, et Roland, dont oo estimoit le patriotisme et les lumières , fot invité k s'y rendre ; Féloignement Feu dégoùtoit, il y alla très-peu. L'un de nos amis, qui s'y trouvoit fréquemment, nous apprit, vers la mi-mars, que la ccmr intimidée cherchoit, dans son embarras, à foire quelque chose qui hii rendit de la popularité;
PREMIERE DETE:ÇT!0N. 939
«p'elle ne s*éloigneroit pas de prendre des ministres jacobins, et que les patriotes s^occupoient à faire tomber son choix sur des hommes graves et capables ; ce qui importoit d'au* tant plus que cela même pourroit être un piège de la part de la cour, qui ne seroit pas fâchée qu'on lui poussât de mauvaises têtes dont elle eût droit de se plaindre ou de se moquer. Il ajouta que quelques personnes avoient songé à Roland, dont r existence dans le monde savant, les connoissances administratives et le caractère connu de justice et de fermeté ofiFroient de la consistance. Roland alloit alors assez souvent à la société des jacobins, et se trouvoit employé dans leur comité de correspondance. Cette idée me parut creuse et ne fit guère d'impression sur mon esprit.
Le 21 du même mois, Brissot vint me trouver un soir, m*e répéta les mêmes choses d'une manière plus positive, demandant si Roland consentiroit à se charger de ce fardeau; je lui répliquai que m'en étant entretenue avec lui, par conversation , lors de la première ouverture qui en avoit été faite, il m' avoit paru qu'en appréciant les difficultés, même les dangers, son zèle et son activité ne répugnoient point à cet aliment; que cependant il falloit y regarder de plus près. Le courage de Roland ne s'effraya pas, le sentiment de ses forces lui inspiroit la confiance d'être utile à la liberté, à son pays, et cette réponse fut rendue à Brissot le lendemain.
Le vendredi 23, à onze heures du soir, je le vis entrer chez moi avec Dumouriez , qui , sortant du conseil , venoit apprendre à Roland sa nomination au ministère de l'intérieur et le saluer son collègue. Ils restèrent un quart d'heure; on donna le rendez^-vous pour prêter serment le lendemain. — « Voilà un homme, dis-je à mon mari après leur départ, en pariant de Dumouriez que je yenois de voir pour la première fois, qui a F esprit délié, le regard faux, et dont peut-être il faudra plus se défier que de personne au monde ; il a exprimé une grande satisfaction du choix patriotique dont il étoit chargé de faire l'annonce ; mais je ne serois pas étonnée qu'il te ftt renvoyer un jour. » — Effectivement, ce seul aperçu de Dumouriez me faisoit trouver une si grande dissonnance
avec Roland, qu'il ne me sembloit pas qu'ils pussent longtemps aller ensemble. Je voyois, d'un côté, la droiture et la franchise en personne, la sévère équité sans aucun des moyens des courtisans, ni des ménagemens de l'honuiie du monde; de l'autre, je croyois reconnoltre un roué très-spirituel, un hardi chevalier qui devoit se moquer de tout, hormis de ses intérêts et de sa gloire. Il n'étoit pas difficile de conclure que de tels élémens dévoient se repousser.
Roland, ministre, eut bientôt, avec son incroyable activité, sa faciUté pour le travail et son grand esprit d'ordre, classé dans sa tête toutes les parties de son département. Mais les principes et les habitudes des chefs de bureau rendoient le travail infiniment pénible; il fialloit être sur ses gardes et dans une extrême contention pour qu'il n'échappât rien de contradictoire ; il feUoit lutter perpétuellement avec ses agens. Il sentoit bien la nécessité de les changer; mais il étoit trop sage pour le faire avant de s'être famiUarisé avec les choses , et assuré des personnes qu'il pourroit substituer. Quant au conseil , ses séances ressembloient davantage à des causeries de compagnie qu'à des déUbérations d'hommes d'Etat. Chaque ministre y portoit les ordonnances et proclamations à la signature , et celui de la justice présentoit les décrets à la sanction. Le roi lisoit la Gazette, foisoit à chacun des questions sur ce qui lui étoit personnel, témoignoit ainsi avec assez d'adresse ce genre d'intérêt dont les grands savoient se faire un mérite ; raisonnoit en bonhomme sur les affaires en général , et protestoit à tout propos , avec l'accent de la franchise, de son désir de faire marcher la Constitution. J'ai vu Roland et Clavière presque enchantés, durant trois semaines, des dispositions du roi, le croire sur sa parole, et se réjouir en braves gens de la tournure que dévoient prendre les choses. — « Bon Dieu! leur disois-je, lorsque je vous vois partir pour le conseil dans cette disposition confiante , il me semble toujours que vous êtes prêts à faire une sottise.» — Je n'ai jamais pu croire à la vocation constitutionnelle d'un roi né sous le despotisme, élevé pour lui et habitué à l'exercer; il auroit fallu que Louis XVI fût un homme fort au-dessus du vulgaire par son esprit, pour vou-
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loir sincèrement la Constitution qui restreignoit son pouvoir; et s'il avoit été cet homme , il n'auroit pas laissé survenir las événemens qui ont amené la Constitution.
La première fois que Roland parut à la cour, la simplicité de son costume , son chapeau rond et les rubans qui nouoient ses souliers firent Fétonnement et le scandale de tous les valets, de ces êtres qui, n'ayant d'existence que par l'étiquette, croyoiént le salut de l'empire attaché à sa conservation. Le maître des cérémonies s' approchant de Dumouriez d'un air inquiet , le sourcil froncé , la voix basse et contrainte, montrant Roland du coin de l'œil : — «Eh! monsieur, point de boucles à ses souliers! — Âh! monsieur, tout est perdu, » répliqua Dumouriez avec un sang-froid à faire éclater de rire.
Il y avoit conseil quatre fois la semaine ; les ministres convinrent de manger ensemble chez l'un d'eux le jour de ses séances; je les recevois tous les vendredis. De Grave étoit alors à la guerre ; c' étoit un petit homme à tous égards : la nature l' avoit fait doux et timide, ses préjugés lui commandoient la fierté, son cœur lui inspiroit d'être aimable; et dans l'embarras de tout conciHer, il n' étoit véritablement rien. Il me semble le voir marcher en courtisan sur les talons, la tête haute sur son foible corps, montrant le blanc de ses yeux bleus , qu'il ne pouvoit tenir ouverts après le repas qu'à l'aide de deux ou trois tasses de café, parlant peu, comme par réserve, mais parce qu'il manquoit d'idées; définitivement perdant si bien la tête au milieu des affaires de son département, qu'il demanda à se retirer. Lacoste, vrai commis de bureau de l'ancien régime, dont il avoit l'encolure insignifiante et gauche, l'air froid et le ton dogmatique, ne manquoit point de ces moyens que donne la triture des affaires; mais son extérieur concentré cachoit une violence de caractère dont les emportemens dans la contradiction alloient jusqu'au ridicule; il n' avoit d'ailleurs ni l'étendue de vues, ni l'activité nécessaires à un administrateur. Duranthon, qu'on avoit fait venir de Bordeaux pour la justice, étoit honnête, dit-on, mais très-paresseux; il avoit l'air vain, et ne m'a jamais paru qu'une vieille femme par son carac-
ut ISOTIGES HISTOUIQUES.
tère peureux et son important radotage. CiaTiére, précède au ministère par une réputation d'habileté dans la fiiiance, a , je crois , dans ce genre , des connoissances dont je ne suis pas juge. Actif et travailleur, irascible par tempérament, opiniâtre, comme le sont ordinairement les hommes qui vivent beaucoup dans la solitude du cabinet, pointilleux et difficile dans la discussion , il devoit se heurter avec Roland , sec et tranchant dans la dispute , et non moins attaché à ses opinions : ces deux hommes sont faits pour s'estimer, sans s'aimer jamais, et ils n'ont pas manqué leur destination. Dumouriez avoit plus qu'eux tous ce qu'on appelle de l'esprit, et moins qu'aucun de moralité. Diligent et brave, bon général, habde courtisan, écrivant bien, s'énonçant avec facilité, capable de grandes entreprises, il ne lui a manqué que plus de caractère pour son esprit, ou une tête plus froide pour suivre le plan qu'il avoit conçu. Plaisant avec ses amis, et prêt à les tromper tous; galant auprès des femmes, mais nullement propre à réussir auprès de celles cp'un commerce tendre pourroit séduire, il étoit fiait pour les intrigues ministérielles d'ime cour corrompue. Ses qualités brillantes et l'intérêt de sa gloire ont persuadé qu'il pouvoit être utilement employé dans les armées de la République; et peut-être eùt-il marché droit, si la Convention eût été sage; car il est trop habile pour ne pas agir comme un homme de bien , lorsque sa réputation et son intérêt l'y engagent.
De Grave étoit remplacé par Servan, honnête homme dans toute l'étendue du terme, d'une trempe ardente, de mœurs pures, avec toute l'austérité d'un philosophe, et la bonté d'une âme sensible; patriote éclairé, militaire courageux, ministre vigilant, il ne lui auroit fallu que plus de froideur dans l'esprit et plus de force dans le caractère.
Les troubles religieux, les dispositions des ennemis ayant nécessité des décrets décisifs, les refus de leur sanction achevèrent de dévoiler Louis XVI , dont la bonne foi étoit déjà devenue bien suspecte à ceux de ses ministres qui avoient été portés à la supposer réelle. D'abord le refus ne fut pas formel : le roi vouloit réfléchir; il remettoit la sanction au
PREMIERE DETECTION. IkZ
conseil suivant, et trouvoit toujours des raisons pour la remettre encore. Ces lenteurs donnèrent lieu aux ministres de se prononcer avec vigueur. Roland et Servan particu* liérement insistèrent sans relâche, et dirent les vérités les plus frappantes avec une grande énergie.
Leur situation devenoit critique; la chose publique étoit en péril ; il falloit que des ministres vraiment patriotes obtinssent ce (]ui devoit la sauver, ou se retirassent, pour ne pas concourir à sa ruine. Roland proposa à tous ses collègues une lettre au roi dans cet esprit. Clavière chicana sur les expressions. Duranthon, qui aimoit sa place, ne se soucioit |>as de risquer de la perdre, s'il y avoit encore moyen de la conserver sans être im traître avéré. Lacoste ne goût oit pas les grandes mesures, et la volonté du roi lui paroissoit, au fond, la meilleure de toutes les règles. Dumouriez laissoit discuter et songeoit à son jeu; il avoit à se venger de ce qu'il regardoit comme une tracasserie; voici le fait.
Certaine rumeur qui n'est point encore l'opinion publique, mais qui la précède et l'annonce, s'élevoit contre Bonnecarrère, que Dumouriez avoit fait directeur gaiéral du département des afiiaires étrangères. Il avoit la réputation, les talens, le caractère et les mœurs d'un intrigant; du moins c'est ainsi que j'ai entendu parler de lui des hommes probes, qui citoient quelques détails de sa vie et gémissoient du choix que Dumouriez avoit fait de sa personne.
Le bruit se répandit de je ne sais quelle place accordée oo quelque a£Baire arrangée par Bonnecarrère au prix de cent mille livres, dont partie devoit être remise à madame de Beauvert. C'étoit la maftresse de Dumouriez, vivant chez loi, où elle fiaisoit les honneurs de sa table, au grand scandale des hommes sensés , des amis des mœurs et de la liberté. Car cette licence de la part d'un homme public chargé d'affaires d'État, marque trop bien le mépris des bienséances; et madame de Beauvert , sœur de Rivarol , très-connu sous mi mauvais jour, étoit environnée des suppôts de l'aristocratie, fort peu recommandables à tous égards. La conduite de Dumouriez, n'eût-elle pas été déjà blâmable en principes, étoit encore impolitique et propre à le rendre suspect.
Je voyois souvent, avec Brissot, plusieurs autres membres de l'Assemblée lé(pslative; ils se trouvoient quelquefois chez moi avec les ministres et entretenoient avec eux ce genre de liaison nécessaire parmi les hommes qui, tou3 voués à la chose publique, ont besoin de s'entendre et de s'éclairer pour la mieux sentir. L'histoire de Bonnecarrère fut dénoncée ù l'un d'eux; on citoit les personnes, l'objet, le notaire chez qui le dépôt avoit été fait , ou qui étoit indiqué pour le recevoir. Ces détails me sont échappés ; je nie rappelle seulement que deux hommes estimables vinrent les attester chez moi, devant trois ou quatre députés, dont l'un, ami de Dumouriez , avoit désiré les entendre de leur bouche. Il fut arrêté de réitérer à Dumouriez, avec une sorte de solennité, les représentations qui lui avoient déjà été faites dans le particulier sur la nécessité, pour la chose publique et pour lui-même, de mieux accorder sa conduite et le choix de ses agens avec les principes politiques qu'il disoit professer. L'entretien en conséquence eut lieu en présence de ses collègues et de trois ou quatre députés. Roland, usant des droits que lui donnoient son âge et son caractère, fit sentir à Dumouriez combien il importoit qu'il se conduisit avec plus de mesure et d'austérité; chacun convenoit que le dernier trait de Bonnecarrère dcvoit achever de l'éclairer sur son compte et le déterminer ù le remplacer. Dumouriez, qui s'accommodoit fort de son talent et s'inquiétoit peu de la moralité , reçut fort légèrement les observations de ses amis et finit par les repousser avec humeur. De ce moment, il cessa de voir les députés, fut plus froid avec ses collègues, et ne songea plus, sans doute, qu'à faire sauter ceux dont la gravité lui déplaisoit davantage. Je pressentis l'effet de cette conférence , et je dis à Roland : — « Si vous étiez un intrigant capable de vous conduire d'après les erreurs de l'ancienne cour et de son régime, je dirois que le moment est venu de perdre Dumouriez, pour éviter qu'il vous joue quelques mauvais tours.» — Mais les honnêtes gens n'entendent rien à cette petite guerre , et Roland étoit aussi incapable d'y avoir recours, qu'il eût été peu propre à la faire.
Le retard de la sanction devenoit un refus ; on touchoit au
terme du délai. Nous sentîmes que le conseil n'ayant pas assez de nerf et d'ensemble pour se prononcer en masse, il convenoit à l'intéfjrité , au coura(}e de Roland de s'avancer seul, et nous arrêtâmes entre nous deux sa fameuse lettre au roi : il l'avoit portée avec lui au conseil pour la lire hautement le jour où le roi, pressé de nouveau sur la sanction, se résuma à demander que chacun de ses ministres lui donnât son opinion écrite et sifpiée, et passa rapidement à traiter d'autres affaires. Roland revint chez lui, joignit à sa lettre quelques lignes d'envoi, et fit remettre le touttiux mains du roi, le 11 juin au matin. Le lendemain 12, à huit heures du soir, je vois arriver Servan d'un air joyeux : — « Félicitezmoi, me dit-il, j'ai l'honneur d'être chassé. — Mon mari, lui répliquai-je , doit donc le partager sous peu , et je suis piquée que vous soyez le premier. » — Il me raconta que s'étant rendu le matin chez le roi pour quelques objets particuliers , il l'avoit entretenu avec chaleur de la nécessité du camp des vingt mille hommes , s'il vouloit véritablement s'opposer aux projets des ennemis; que le roi lui avoit tourné le dos de fort mauvaise humeur, et que Dumouriez sortoit à l'instant de l'hôtel de la guerre, où il étoit venu lui prendre le portefeuille en conséquence d'un ordre dont il étoit porteur. — « Dumouriez? Il joue là un vilain rôle, mais qui ne me surprend pas. » — Les trois jours précédens il avoit été souvent aux Tuileries en longue conférence avec la reine, prés de laquelle il n'est pas inutile de remarquer que Bonnecarrère avoit quelque appui par les femmes. Roland, averti que Servan étoit chez moi, quitte les personnes auxquelles il donnoit audience, apprend la nouvelle, et fait inviter ses collègues (Dumouriez excepté) à le venir trouver.
Il lui paroissoit qu'il ne falloit pas attendre le renvoi, et que celui de Servan étant prononcé , il convenoit à ceux qui professoient les mêmes principes d'offrir leur démission, à moins que le roi ne rappelât Servan et renvoyât Dumouriez, avec lequel ils ne dévoient plus s'asseoir au conseil. Je ne doute pas que si les quatre ministres se fussent ainsi comportés, la cour n'eôt été un peu embarrassée pour les remplacer, que Lacoste et Duranthon ne se fussent honorés, et
députés; j'ignore celui qui Ta proposée le premier, et par qui elle a été transmise à la cour. Roland n'en a pas su davantage, et ne s'en est pas plus inquiété que moi. Quand il fut question de remplacer de Grave à la guerre , les ministres et les députés patriotes n'imaginoient point sur qui faire tomber le choix; les militaires connus passoient presque tous pour les ennemis de la Constitution. Roland songea à Servan, qui étoit au service et y avoit mérité la croix de Saint-Louis, dont les principes n'étoient pas douteux, puisqu'il les avoit exposés avant la révolution dans un ouvrage estimé {le Soldat citoyen) ; nous le connoissions personnellement pour l'avoir vu à Lyon, où il avoit la réputation méritée d'un honmie sage et actif; enfin il avoit perdu en 1790 une charge à la cour, où M. Guynard-Saint-Priest n'aimoit pas son civisme; les membres du conseil se réunirent, d'après ces considérations, pour le proposer au roi, qui l'accepta.
Lorsque mon mari fut au ministère, je m'imposai la loi de ne faire ni recevoir de visites et de n'inviter à manger aucune femme. Je n'avois pas de grands sacrifices à faire à cet égard ; car n'étant pas de résidence habituelle à Paris, mon cercle n'y étoit pas fort étendu ; d'ailleurs je ne m'étols livrée nulle part à la grande société , parce que j'aime l'étude autant que je hais le jeu, et que je m'ennuie des sots. Habituée à passer mes joui*s dans l'intérieur de mon domestique , je partageois les travaux de Roland , et je cultivois mes goûts particuUers. C'étoit donc à la fois conserver ma manière d'être, et prévenir les inconvéniens dont une foule intéressée environne les personnes qui tiennent aux grandes places, que d'établir cette sévérité dans mon hôtel. Je n'y ai jamais eu proprement de cercle de société. Je reccvois à dîner, deux fois la semaine, des ministres, des députés, celles des personnes avec lesquelles mon mari avoit besoin de s'entretenir ou de conser>'er des relations. On causoit d'afOaûres devant nsoi, parce que je n'avois ni la manie de m'en mêler, ni d'entourage qui inspirât la défiance. De toutes les pièces d'un vaste appartement, j'avois choisi, pour l'habiter journellement, le plus petit salon formant cal>inet, où j^avois mes livres et un bureau. Il arrivoit souvent que des amis ou des coU^jues
ayant besoin de parler confidentiellement au ministre, au lieu d'aller chez lui, où ses commis et le public Tenvironnoient, se rendoient chez moi et me prioient de l'y faire appeler. Je me suis ainsi trouvée dans le courant des choses , sans intrigue ni vaine curiosité : Roland y avoit l'agrément de m'en entretenir ensuite dans le particulier, avec cette confiance qui a toujours régné entre nous, et qui y a mis en communauté nos connoissances et nos opinions; il arrivoit aussi que les amis qui n'avoient qu'un avis à communiquer, un mot à dire, toujours certains de me trouver, s'adressoient à moi pour me charger de le lui rendre au premier instant.
On avoit senti le besoin de balancer l'influence de la cour, de l'aristocratie, de la liste civile et de leurs papiers, par des instructions populaires d'une grande publicité. Un journal , placardé en aflBches , parut propre à cette fin ; il felloit trouver un honmie sage et éclairé, capable de suivre les événemens et de les présenter sous leur vrai jour, pour en être le rédacteur. Louvet, déjà connu comme écrivain, homme de lettres et politique , fut indiqué , choisi , et accepta ce soin : il falloit aussi des fonds; c'étoit une autre affaire. Pétion lui-même n'en avoit point pour la police ; et cependant, dans une ville comme Paris, et dans un tel état des choses où il importoit d'avoir du monde pour être informé à temps de ce qui arrive ou de ce qui se prépare, c'étoit absolument nécessaire. Il eût été difficile de l'obtenir* de l'Assemblée; la demande n'eût pas manqué de donner l'éveil aux partisans de la cour et de rencontrer des obstacles. On imagina que Dumouriez , qui avoit , aux affaires étrangères , des fonds pour dépenses secrètes, pourroit remettre une somme par mois au maire de Paris pour la poUce , et que sur cette somme seroient prélevés les frais du journal en affiches que surveilleroit le ministre de l'intérieur. L'expédient étoit simple, il fut arrêté. Telle a été l'origine de la Sentinelle.
C'est dans le courant de juillet que voyant les affaires empirer par la perfidie de la cour, la marche des troupes ctrangères et la foiblesse de l'Assemblée, nous cherchions où pourroit se réfugier la liberté menacée. Nous causions sou-
150 NOTICES IIISTORIQCES.
vent avec Barbaroux et Ser\'an de Texcellent esprit du Midi, de réner(;ie des départemens dans cette partie de la France, et des fecilitës que présenteroit ce local pour y fonder une «république, si la cour triomphante venoit à subjuguer le Nord et Paris. Nous prenions des cartes géographiques; nous tracions la ligne de démarcation : Servan étudioit les positions militaires; on calculoit les forces, on examinoit la nature et les moyens de reversement des productions; chacun rappeloit les lieux ou les personnes dont on pouvoit espérer de l'appui, et répétoit qu'après une révolution qui avoit donné de si grandes espérances , il ne falloit pas retomber dans l'esclavage, mais tout tenter pour établir quelque part un gouvernement libre. — «Ce sera notre ressource, disoit Barbaroux , si les Marseillois que j'ai accompagnés ici ne sont pas assez bien secondés par les Parisiens pour réduire la cour; j'espère cependant qu'ils en viendront à bout, et que nous aurons une convention qui donnera la République pour toute la France. »
Nous jugeâmes bien, sans qu'il s'expliquât davantage, qu'il se préparoit une insurrection; elle paroissoit inévitable, puisque la cour faisoit des préparatifs qui annonçoient le dessein de subjuguer. On dira que c'étoit [>our se défendre; mais l'idée de l'attaque, ou ne seroit venue à personne, ou n'auroit pas pris parmi le peuple, si elle eût fait sincèrement exécuter la Constitution; car en lui voyant tous ses défauts, les plus fermes républicains ne vouloient qu'elle pour l'instant, et auroient attendu des améliorations de l'expérience et du temps.
II est vrai qu'à l'époque des révolutions, il se trouve toujours, particulièrement chez les peuples corrompus et dans les grandes villes, une classe d'hommes privés des avantages de la fortune , avides de ses faveurs et cherchant à les extorquer à tous prix , ou habitués à les suppléer par des moyens peu licites. Si la hardiesse de l'esprit, l'audace du caractère, quelques talens naturels, distinguent l'un d'entre eux, il devient chef ou directeur d'une bande turbulente qui se recrute bientôt de tous les sujets qui , n'ayant rien à perdre , sont prêts à tout oser ; de toutes les dupes qu'ils ont l'art de
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faire, et enfin des individus que sèment parmi eux les politiques ou les puissances intéressés à fomenter lea divisions pour affoiblir ceux qu'elles agitent, et pour les tourner ensuite à leur profit.
Les sociétés patriotiques, ces rassemblemens d'hommes réunis pour délibérer sur leurs droits et leurs intérêts, nous ont présenté, au raccourci, le tableau de ce qui se passe dans la grande société de l'État.
Ce sont d'abord quelques hommes ardens , vivement pénétrés des dangers publics, et cherchant de bonne foi à les prévenir; les philosophes se joigne(it à eux, parce que cette association leur parott nécessaire pour le renversement de la tyrannie et la propagation des principes utiles à leurs semblables. Effectivement de grandes vérités se développent et deviennent communes, des sentimens généreux s'animent et se répandent; l'impulsion est donnée aux cœurs et aux esprits. Alors s'avancent des individus qui, revêtant les principes et adoptant le langage propre à les foire accueillir, cherchent à capter la bienveillance publique pour acquérir des places ou du crédit. Ils enchérissent sur la vérité pour se faire remarquer davantage; ils frappent les imaginations par des peintures exagérées; ils flattent les passions de la multitude, toujours prompte à admirer te gigantesque ; ils la |)ortent à des mesures dans lesquelles ils se rendent utiles, afin de se foire croire toujours nécessaires , et ils finissent par travailler à rendre suspects les hommes sages ou éclairés dont le mérite les effraye, et dont ils ne pourroient soutenir la concurrence. La calomnie, d'abord grossièrement employée par eux, apprend, dans les humiliations qu'elle reçoit, à s'ériger en système; elle devient un art profond, dans lequel eux seuls et leurs pareils peuvent réussir.
Sans doute beaucoup de gens de cette trempe s'étoient jetés dans le parti populaire contre la cour, prêts à servir celle-ci pour son argent , puis à la trahir si elle devenoit plus foible. La cour affectoit de croire tels tous ceux qui s'opposoient à ses vues, et se plaisoit à les confondre sous le titre de factieux. Les vrais patriotes laissoient aller cette meute bruyante comme des chiens d'arrêt, et peut-être n'étoient
pas fâchés de s'en ser\'ir comme d'enfans perdus qui se livrent à l'ennemi. Ils ne calculoient pas, dans leur haine du despotisme, que s'il est permis en poHtique de laisser foire de bonnes choses par de méchantes gens, ou de profiter de leurs excès pour une fin utile , il est infiniment dangereux de leur attribuer l'honneur des unes , ou de ne pas les punir des autres.
Tout le monde connott la révolution du 10 août; je n'en sais pas plus que le public à cet égard ; car instruite de la grande marche des affaires tant que Roland a été homme public, et la suivant avecjntérét, même lorsqu'il n'étoit plus en place, je n'ai jamais été confidente de ce qu'on peut appeler les petites manœuvres, de même qu'il n'a jamais été agent de cette espèce.
ROLAIID RRIITItE AUX AFFAIRES APRÈS LE 10 AOUT. — SA COITDriTB.
Rappelé au ministère à cette époque, il y rentra avec de nouvelles espérances pour la liberté. Il est grand dommage, disions-nous, que le conseil soit gâté par ce Danton qui a une réputation si mauvaise ! Quelques amis , à qui je le répétois à l'oreille , me répondirent : — a Que voulez-vous? il a été utile dans la révolution, et le peuple l'aime; on n'a pas besoin de faire des mécontens, il faut tirer parti de ce qu'il est. » — C'étoit fort bien dit; mais il est plus aisé de ne point accorder à un homme des moyens d'influence que de l' empêcher d'en abuser. Là commencèrent les fautes des patriotes ; dès que la cour étoit abattue , il falloit former un excellent conseil dont tous les membres, irréprochables dans leur conduite, distingués par leurs lumières, imprimassent au gouvernement une marche respectable, et aux puissances étrangères de la considération. Placer Danton, c'étoit introduire dans le gouvernement ces hommes (|ue j'ai peints plus haut , qui le tourmentent quand ils ne sont pas employés par lui, qui le détériorent et l'avilissent dès qu'ils participent à son action. Mais qui donc auroit fait ces réflexions? qui eût osé les communi(|uer et les appuyer hautement? Cétoit l'Assemblée ou sa commission des vingt et un qui déterminoit
les choix ; il y avoit là beaucoup d'hommes de mérite , et pas un chef, pas un de ces êtres à la Mirabeau, propre à commander au vulgaire , à ralUer en un faisceau les volontés des sages et à les présenter avec l'ascendant du génie qui se fait obéir dès qu'il se manifeste.
On ne savoit qui mettre à la marine; Gondorcet parla de Monge, parce qu'il l' avoit vu résoudre des problèmes de géométrie à l'Académie des sciences, et Monge fut élu. C'est une espèce d'original qui feroit bien des singeries à la manière des ours que j'ai vus jouer dans les fossés de la ville de Berne : on n'est pas plus lourdement Pasqiiin et moins fait pour être plaisant. Autrefois tailleur de pierres à Mézières , où l'abbé Bossut l'encouragea et lui fit commencer l'étude des mathématiques, il s'est avancé à force de travail, et avoit cessé de voir son bienfaiteur dès qu'il avoit espéré de devenir son égal. Bonhomme au demeurant, ou sachant en acquérir la réputation dans un petit cercle dont les plus malins personnages ne se seroient pas amusés à faire voir qu'il n'étoit qu'épais et borné. Mais enfin il passoit pour être honnête homme, ami de la révolution, et l'on étoit si las des traîtres, si embarrassé de trouver des gens capables, que l'on commençoit par s'accommoder de ceux qui étoient sûrs. Je n'ai pas besoin de parler de son ministère , le triste état de notre marine ne prouve que trop aujom*d'hui son ineptie et sa nullité.
Le premier soin de Roland fut d'opérer dans ses bureaux le renouvellement dont il avoit senti le besoin ; il s'environna d'hommes laborieux, éclairés, attachés aux principes; et n'eût-il fait que cela seul, il auroit produit un grand bien dans cette partie du ministère. Il se hâta d'écrire à tous les départemens avec cette force que donne la raison, cet empire qui appartient à la vérité , cette onction qui résulte du sentiment; il leur montroit dans la révolution du 10 août les nouvelles destinées de la France, la nécessité pour tous les partis de se réunir à la justice qui prévient tous les excès , à la liberté qui fait le bonheur de tous , au bon ordre qui seul peut l'assurer, et au corps législatif comme chargé d'exprimer la volonté générale. Les corps administratifs qui paru-
i54 NOTICES HISTORIQUES.
rent hésiter furent suspendus ou cassés. Une grande expédition dans les affaires, la correspondance la plus active c^ la plus étendue répandirent de toutes parts un même esprit, ranimèrent la confiance et vivifièrent l'intérieur.
Danton ne laissoit guère passer de jours sans venir chez moi ; tantôt c'étoit pour le conseil , il anrivoit un peu avant Pheure, et passoit dans mon appartement ou s'y arrétoit un peu après, ordinairement avec Fabre d'Eglantine; tantôt il venoit me demander la soupe, d'autres jours que ceux où j'avois coutume de recevoir, pour s'entretenir de quelque affeire avec Roland.
On ne sauroit Caire montre de plus de zèle, d'un plus (prand amour de la liberté , d'un plus vif désir de s'entendre avec ses collègues pour la servir efficacement. Je regardois cette figure repoussante et atroce; et quoique je me disse bien qu'il ne folloit juger personne sur parole , que je n'étois assurée de rien contre lui, que l'homme le plus honnête devoit avoir deux réputations dans un temps de partis, qu'enfin il falloit se défier des apparences, je ne pouvois appliquer l'idée d'un homme de bien sur ce visage. Je n'ai jamais rien vu qui caractérisât si parfaitement l'emportement des passions brutales, et l'audace la plus étonnante < demivoilée par l'air d'une grande jovialité, l'affectation de la franchise et d'une sorte de bonhomie. Mon imagination, assez vive , se représente toutes les personnes qui me firappeut, dans l'action que je crois convenir à leur caractère; je ne vois pas durant demi-heure une physionomie un peu hors du vulgaire, sans la revêtir du costume d'une profession, ou lui donner un rôle dont elle m'inspire ou me rappelle l'idée. Cette imagination m'a souvent figuré Danton, un poignard à la main, excitant de la voix et du geste une troupe d'assassins plus timides ou moins féroces que lui; ou bien, content de ses forfaits, indiquant par le geste qui caractérise Sardanapale ses habitudes et ses penchans. Assurément je défie un peintre exercé de ne pas trouver dans la personne de Danton toutes les convenances désirables pour "^^rtte composition.
Si j'avois pu m' astreindre à une marche suivie, au lieu
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d'abandonner ma plume à l'allure vagabonde d'un esprit qui se promène sur les ëvénemens , j'aurois pris Danton au com mencement de 1 789 , misérable avocat , chargé de dettes plus que de causes , et dont la femme disoit « que sans le secours d'un louis par semaine qu'elle recevoit de son père, » eUe ne pourroit soutenir son ménage; je l'aurots montré naissant à la section, qu'on appeloit alors un district, et s'y feisant remarquer par la force de ses poumons ; grand sectateur des d'Orléans, acquérant une sorte d'aisance dans le cours de cette année, sans qu'on vtt de travail qui dût la procurer, et une petite célébrité par des excès que Lafayette vouloit punir, mais dont il sut se prévaloir avec art en se faisant protéger par la section qu'il avoit rendue turbulente. Je l'observerois , déclamant avec succès aux sociétés populaires , se faisant le défenseur des droits de tous, et annonçant qu'il ne prendroit de places appointées qu'après la révolution; passant néanmoins à celle de substitut du procureur de la commune, préparant son influence aux jacobins sUr les débris de celle des Lameth; paroissant au 10 août avec ceux qui revenoient du château, et arrivant au ministère comme un tribun agréable au peuple, à qui il fieilloit donner la satisfaction de le mettre dans le gouvernement. De cette époque, sa marche fut aussi rapide que hardie ; il s'attache par des libëraUtés, ou protège de son crédit ces honmies avides et misérables que stimulent le besoin et les vices ; il désigne les gens redoutables dont il faudra opérer la perte; il gage les écrivains ou inspire les énergumènes qu'il destine à les poursuivre; il enchérit sur les inventions révolutionnaires des patriotes aveugles ou des adroits fripons ; il combine , arrête et fatit exécuter des plans capables de frapper de terreur, d'anéantir beaucoup d'obstacles, de recueillir beaucoup d'argent et d'égar«* l'opinion sur toutes ces choses. Il forme le corps électoral par ses intrigues , le domine ouvertement par ses agens, et nomme la députation de Paris à la Convention, dans laquelle il passe. 11 va dans la Belgique augmenter ses richesses ; il ose avouer une fortune de quatorze cent mille livres, afRcher le luxe en préchant le sans-culottisme, et dormir sur des monceaux de cadavres, ses victimes.
Quant à Fabre d'Eglantine, affublé d'un froc, armé d*un stylet, occupé d'ourdir une trame pour décrier l'innocence ou perdre le riche dont il convoite la fortune, il est si parfieiitement dans son rôle , que quiconque voudroit peindre le plus scélérat tartuffe n'auroit qu'à fiaire son portrait ainsi costumé.
Ces deux hommes cherchoient beaucoup à me fiaire causer en me parlant patriotisme ; je n'a vois rien à taire ou à dissimuler à cet égard. Je professe également mes principes devant ceux que je crois les partager, ou que je soupçonne n'en pas avoir d'aussi purs; c'est confiance à l'égard des uns, fierté vis-à-vis des autres; je dédaigne de me cacher, même sous le prétexte ou l'espérance de mieux pénétrer autrui. Je pressens les hommes par le tact , je les juge par leur conduite comparée dans ses différens temps avec leur langage ; mais moi, je me montre tout entière et ne laisse jamais douter qui je suis.
Dès que l'Assemblée eut rendu, de son propre mouvement, un décret qui attribuoit cent mille livres au ministre de l'intérieur pour impression d'écrits utiles, Danton et Fabre surtout me demandèrent, par forme de conversation, si Roland étoit en mesure à cet égard, s'il avoit des écrivains prêts à employer, etc. Je répondis qu'il n' étoit point étranger à ceux qui s'étoient déjà fait connottre ; que les ouvrages périodiques, rédigés dans un bon esprit, indiquoient d'abord ceux qu'il convenoit d'encourager; qu'il s'agissoit de voir leurs auteurs , de les réunir quelquefois pour qu'ils s'instruisissent des faits dont il importeroit de répandre la connoissance, et se conciliassent sur la manière d'amener plus efficacement les esprits à un même but.
Que si , lui Fabre , lui Danton , en connoissoient particulièrement quelques-uns, il falloit qu'ils les indiquassent, et qu'ils vinssent avec eux chez le ministre de l'intérieur, où l'on pourroit, une fois la semaine, par exemple, s'entretenir de ce qui devoit , dans les circonstances , occuper essentiellement les écrivains. — « Nous avons le projet, me répliqua Fabre, d'un journal en affiche, que l'on intitulera : Compte rendu au Peuple souverain, et qui présentera le tableau de
la dernière révolution ; Camille Desmoulins, Robert, etc., y travailleront. — Eh bien, il fiant les amener à Roland. » — Il s'en garda bien et ne parla plus du journal, qui commença cependant dès que l'Assemblée eut donné au conseil deux millions pour dépenses secrètes. Danton dit à ses collègues qu'il falloit que chaque ministre pût en user dans son département; mais que celui des affaires étrangères et de la guerre ayant déjà des fonds pareils, il convenoit que ceux-ci restassent à la disposition des quatre autres, qui auroient ainsi chacun tant de cent mille livres. Roland s'éleva fortement contre cette proposition ; il prouva que l'intention de l'Assemblée avoit été de donner au pouvoir exécutif, dans ces momens de crise, tous les moyens dont il pouvoit avoir besoin pour agir avec célérité ; que c'étoit le conseil collectivement qui devoit déterminer l'emploi de ces fonds d'après la demande et pour les objets présentés par chacun; 'que pour lui particulièrement il déclaroit ne vouloir en faire aucun usage sans en justifier au conseil , à qui il appartenoit d'en connottre , et à qui ils étoient confiés ' . Danton répliqua, jura, connue il avoit coutume de faire, parla de révolution, de grandes mesures, de secret, de liberté; les autres, séduits peut-être par le plaisir de tripoter chacun à sa fantaisie, se rangèrent à son avis, contre toute justice, politique et délicatesse, malgré les réclamations de Roland et sa vigoureuse insistance, dont l'austérité déplut. Danton se pressa de toucher cent mille écus au Trésor public , dont il fit ce que bon lui sembla; ce qui ne l'empêcha pas d'obtenir de Servan soixante mille livres, de Lebrun' davantage, sur les fonds secrets de leurs départements , sous différens prétextes. Jamais il n'a fourni de compte à l'Assemblée ; il s'est contenté de lui attester qu'il l' avoit rendu au conseil; et à ce conseil, il s'est borné à dire, dans une séance où Roland n'étoit pas, pour cause d'indisposition, qu'il avoit donné vingt mille francs à tel, dix à tel autre, et ainsi du reste, pour la révolution, à cause de leur patriotisme , etc.
* Il n*a jamais dépense sur ces fonds que douze cents livres dans une ordonnance au profit de Hell^ ex-constituant, }K>ur frais d'instruction populaire en allemand, dans les départements du Rhin. (Note de madame H,)
C'est ainsi que Servan me l'a répété. Le conseil, interrogé par l'Assemblée sur la question de savoir si Danton avoit rendu des comptes, répondit simplement que oui. Mais Danton avoit acquis tant de puissance , que ces hommes timides craignoient de l'offenser. Aussitôt après la retraite du brave Servan, Danton ne trouvant plus d'opposition dans les bureaux de la guerre, empoisonna l'armée de cordeliers, aussi lâches qu'avides, qui fiavorisèrent les pillages et les dilapidations, qui rendirent les soldats aussi féroces aux Français qu'aux ennemis, qui firent détester la révolution aux peuples voisins par les excès de tout genre auxquels ils se livrèrent au nom de la République, et qui, préchant partout l'insubordination, préparèrent les revers éprouvés depuis.
D'après cela, on ne sera point étonné que Danton, voulant envoyer en Bretagne mi homme à lui , sous prétexte de visiter les ports et d'examiner les inspecteurs , déterminât le ministre de la marine à lui donner une commission; mais comme ces sortes de commissions doivent être signées de tous les membres du conseil , Roland s'y refusa. — « De deux choses Tune, dit-il à Monge, ou vos employés à la marine font leur devoir, ou ils ne le font pas, et c'est ce que vous pouvez parfoitement juger. Dans ce dernier cas , il faut les renvover sans miséricorde; dans le premier, pourquoi les décourager et les insulter , en leur envoyant un étranger qui ne tient point à cette partie et qui leur proUveroit votre défiance? Cette opération n'a rien qui convienne au caractère d'administrateur; je ne signe pas cette conrunission. » — La séance du conseil se prolongea ; les papiers pour les signatures se pressoient sur la fin : Roland s'aperçoit qu'il vient d'apposer la sienne à la suite de celles de tous ses collègues , sur cette commission rejetée qu'on venoit de lui glisser : il la biffe, et se récrie contre Monge, qui, d'un air effaré, lui réplique tout bas : — « C'est Danton cjui le veut ; si je le refuse, il me dénoncera à la commune, aux cordeliers, et il me fera pendre. — Eh bien, moi, ministre, je périrai avant que de céder à de semblables considérations. »
Le |>orteur de cette commission fut arrêté en Bretagne,
par ordre d'une administration que sa conduite indisposa , et & qui la signature biffée de Roland avoit paru un juste motif d'examiner de près le porteur : il y avoit contre lui des plaintes graves; mais c'étoit à la fin de l'année, lorsque la montagne prenoit ouvertement la défense de tous les anarchistes; et elle fit décréter que Guermeur seroit mis en liberté.
Je me suis laissé entraîner par les circonstances; je reprends la liaison des fiaits.
Danton et Fabre cessèrent de venir me voir dans les derniers jours d'août; ils ne vouloient pas sans doute s'exposer à des yeux attentifs lorsqu'ils chantoient les matines de septembre, et ils avoient assez jugé ce qu'étoient Roland et ses entours. Un caractère ferme, élevé et franc, des principes sévères, manifestés sans ostentation, mais sans gène, une conduite égale et soutenue, se dessinent d'abord à tous les yeux. Ils conclurent que Roland étoit un honnête homme» avec lequel il n'y avoit rien à faire en entreprises de leur genre; que sa femme n'offroit aucune prise par laquelle on pût influer sur lui; que tout aussi ferme dans ses principes, elle avoit peut-être de cette sorte de pénétration propre à son sexe dont les gens faux ont à se défier davantage; peutêtre aussi augurèrent-ils qu'elle pouvoit quelquefois tenir la plume, et qu'en somme un tel couple, fort de raison, de caractère, avec quelques talens, pouvoit nuire à leurs desseins et n' étoit bon qu'à perdre. La suite des événemens, éclairés d'ailleurs par une foule de détails qu'il me seroit difficile d'exposer aujourd'hui, mais dont il me reste un vif sentiment, donne à ces conjectures toute l'évidence de la démonstration.
On avoit imaginé , comme l'une des premières mesures à prendre par le conseil, l'envoi dans les départemens de commissaires chargés d'éclairer sur les événemens du 10 août» et surtout d'exciter les esprits aux préparatifs de défense, à la levée rapide de recrues nécessaires à nos armées contre les ennemis sur les firontières , etc. Dès qu'il fut question de leur choix, en même temps que de la proposition de leur envoi, Roland demanda jusqu'au lendemain pour réfléchir
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aux sujets qu'il pouvoit indiquer. — a Je me charge de tout, s'écria Danton; la commune de Paris nous founiira d'excellens patriotes.» — La majorité paresseuse du conseil lui confia le soin de les indiquer, et le lendemain il arriva au conseH avec les commissions toutes dressées ; il ne s'agit plus que de les remplir des noms qu'il présente et de signer. On examine peu; on ne discute point, et on signe. Voilà donc un essaim d'honunes peu connus , intrigans de sections ou braillards de clubs, patriotes par exaltation et plus encore par intérêt, sans autre existence, pour la plupart, que celle qu'ils prenoient ou espéroient acquérir dans les agitations publiques, mais très-dévoués à Danton, leur protecteur, et fieicilement épris de ses mœurs et de sa doctrine licencieuse; les voilà représentans du conseil exécutif dans les départemens de la France.
Cette opération m'a toujours semblé l'un des plus grands coups de parti pour Danton, et la plus humiliante école pour le conseil.
Il faut se représenter la préoccupation de chaque ministre au milieu des affaires de son département, dans ces temps d'orages, pour concevoir que des hommes honnêtes et capables se soient conduits avec cette légèreté. Le fait est qu'un travail excessif surchargeoit les ministres de l'intérieur, de la guerre et même de la marine , et que les détails absorboieiit trop les fecultés pour laisser à chacun le temps' de i*éfléchir sur la grande politique. Il faudroit que le conseil fut composé d'hommes qui n'eussent qu'à délibérer et non pas à administrer. Danton se trouvoit au département qui donne le moins à faire ; d'ailleurs il s'embarrassoit fort peu de remplir les devoirs de sa place et ne s'en occupoit guère ; les commis tournoient la roue; il confioit sa griffe, et la manœuvre se suivoit telle quelle sans qu'il s'en in<|uiétàt. Tout son temps , toute son attention étoient consacrés aux combinaisons, aux intrigues utiles à ses vues d'agrandissement de pouvoir et de fortune. Continuellement dans les bureaux de la guerre , il faisoit placer aux armées les gens de son bord ; il trouvoit moyen de les intéresser dans les foumit€ires et les marchés ; il ne négligeoit aucune partie dans laquelle il pût
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avancer ces hommes, lie d'wie nation corrompue dont ils deviennent l'écume dans les bouleversemens politiques, et sur laquelle ils dominent durant quelques instans; il en augmentoit son crédit et se formoit une faction bientôt devenue puissante, car elle règ;ne aujourd'hui.
Les ennemis s'avançoient sur notre territoire, leurs progrès devenoient alarmans ; les hommes qui veulent conduire le peuple, et qui ont étudié les moyens de l'influencer, savent fort bien que la terreur est un des plus puissans. Cette affection soumet absolument les individus qui l'éprouvent à ceux qui ne se laissent pas dominer par elle ; combien plus grand est l'avantage de ceux qui l'inspirent à dessein par des prétextes ou des faux bruits ! Assurément cette combinaison avoit été feite par les instigateurs des journées de septembre ; ils dévoient avoir le double but de produire un mouvement à la foveur duquel la violation des prisons , le massacre des détenus, leur foumissoient l'occasion de satisfaire des haines particulières, d'exécuter un pillage dont le produit flattoit leur cupidité , et de répandre cette sorte de stupeur durant laquelle le petit nombre des hardis ambitieux jettent les fdndemens de leur puissance. Les agens inférieurs n'étoient pas difficiles à gagner par l'appât du profit, le prétexte d'immoler de prétendus traîtres , dont on auroit les conspirations à redouter, devoit séduire quelques mauvaises têtes, tromper le peuple, et servir à justifier l'action dont il résulteroit pour les directeurs le dévouement de leurs satellites bien payés, rattachement de tous ceux qui auroient part au gain avec les chefs, la soumission du peuple intimidé, surpris, on persuadé de la force ou de la justice d'une opération à laquelle on sauroit l' enchaîner en la présentant comme son ouvrage. Aussi quiconque osa, par la suite, s'élever contre ces attentats fut proclamé calomniateur de Paris, désigné comme tel à la fureur de certaine classe de ses habitans, appelé fédéraliste et conspirateur. Voilà le crime des vingt-deux , joint au tort irrémissible de leur supériorité.
Le bruit de la prise de Verdun se répandit le 1*' de septembre avec éclat, avec effroi; les habitués des groupes disoient les ennemis en marche vers Ghàlons; il ne falloit
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plus , à les entendre , que trois journées pour arrirer à Parô, et le peuple, qui ne s'informe que de la distance, sans cad» culer tout ce qui est nécessaire à la marche d'une année pour ses vivres, son bagage, son artillerie, tout ce qui rend enfin son allure si différente de celle d'un particulier, voyoit déjà les troupes étrangères dans la capitale fumante et ravagée.
Rien ne fut négligé de tout ce qui étoit propre à enflammer l'imagination, grossir les objets, accroître les dangen»; il ne fut pas difficile d'obtenir de l'Assemblée quelques mesures propres à seconder de telles vues. Les visites domiciliaires, sous le prétexte de rechercher les armes cachées, de découvrir les gens suspects, ces visites, si fréquentes depuis le 10 août, furent arrêtées comme dispositions générales , et fisûtes au milieu de la nuit. Elles donnèrent lieu à des arrestations nouvelles et nombreuses, à des vexations inouïes. La commune du 10, composée en grande partie de ces hommes qui, n'ayant rien à perdre, ont tout à gagner dans les révolutions ; cette commune , déjà coupable de mille excès, avoit besoin d'en commettre de nouveaux, car c^est par l'accumulation des crimes que s'assure l'impunité. Les malheurs de la patrie sout solennellement aimoncés ; le drapeau noir, signe de détresse, est élevé sur les tours de l'église métropolitaine; le canon d'alarme est tiré. La commune feit proclamer à son de trompe le rendez-vous général des citoyens pour le dimanche 2, au Champ de Mars, afin de rémiir autour de l'autel de la patrie les zélés défenseurs qui voudroient partir sur-le-champ pour sa défense. Cependant , elle tait ordonner la clôture des barrières , et personne n'est frappé de ces dispositions contradictoires. On parle de conspiration tramée dans les prisons par les aristocrates (ou riches), qui y étoient renfermés en grand nombre, de l'inquiétude du peuple et de sa répugnance à abandonner ses foyers, en laissant derrière lui ces loups dévorans qui, bientôt déchaînés, se jetteroient sur ce qu'ils auraient laissé de plus cher.
Aux premiers signes d'agitation, le ministre de F intérieur, qui a la surveillance générale de l'ordre, mais non
l'exercice immédiat du pouvoir, ni l'emploi de la force, écrivit d'une manière pressante à la commune, dans la personne du maire, pour lui représenter tout ce qu'elle devoit déployer de vigilance. Il ne s'en tint pas à cette mesure ; il s'adressa au commandant général pour lui recommander de fortifier les postes et de veiller sur les prisons. Il fit plus encore, en apprenant qu'elles étoient menacées, il le requit formellement de les faire soigneusement garder, appelant sur sa tête la responsabilité des événemens, et, pour donner plus d'effet à une réquisition à laquelle étoit bornée son autorité, il la fit imprimer et afficher à tous les coins de rue : c'étoit avertir les citoyens de* veiller eux-mêmes si le commandant oublioit son devoir.
Sur les cinq heures du soir du dimanche 2, moment à peu prés, où les prisons furent investies, ainsi que je l'ai appris depuis, environ deux cents hommes arrivèrent à l'hôtel de l'intérieur; ils demandent à grands cris le ministre et des armes.
Du fond de mon appartement je crois entendre quelques clameurs. Je sors, et, des pièces qui donnent sur la grande cour, j'aperçois le rassemblement ; je vais à l'antichambre, je m'informe du sujet. Roland étoit sorti, mais ceux qui le demandoient ne se payoient pas de cette raison et vouloient absolument lui parler. Les domestiques s'opposoient à ce que ces gens montassent, en leur répétant la vérité. J'ordonnai qu'on allât de ma part inviter dix d'entre eux à monter. Ils entrent; je leur demandai paisiblement ce qu'ils vouloient; ils me dirent qu'ils étoient de braves citoyens, prêts à partir pour Verdun, mais qu'ils manquoient d'armes ; qu'ils venoient en demander au ministre et qu'ils vouloient le voir. — Je leur observai que jamais le ministre de l'intérieur n'avoit eu d'armes à sa disposition ; que c'étoit du département de la guerre et chez le ministre de ce département qu'il falloit en demander. — Ib réphquèrent qu'ils y a voient été ; qu'on leur avoit dit qu'il n'y en avoit pas ; que tous ces ministres étoient de f... traîtres, et qu'ils demandoient Roland. — « Je suis fâchée qu'il soit sorti, car il vous convaincroit par ses bonnes raisons. Venez visiter l'hôtel avec
moi; vous tous assurerez qu'il n'est pas chez lui, qu'il n'y a d'armes nulle part, et vous réfléchirez qu'il ne doit pas non plus y en avoir. Retournez à l'hôtel de la guerre, ou faites à la commune vos justes plaintes, et, si vous voulez que Roland vous parle, rendez- vous à l'hôtel de la marine, tout le conseil y est assemblé, »
Ils se retirèrent. Je me plaçai au balcon sur la cour ; je vis mi furieux en chemise, les manches retroussées au-dessus du coude, le sabre à la main, déclamant contre les trahisons des ministres. Mes dix députés se répandent parmi la foule et déterminent enfin la retraite au son du tambour , mais emmenant avec eux le valet de chambre comme un otage ; ils le firent courir dans les rues durant une heure, puis le laissèrent aller.
Je montai sur-le-champ en voiture pour me rendre à la Marine et prévenir mon mari de ce qui venoit de se passer. Le conseil n'étoit pas encore formé. Je trouvai un cercle nombreux, plusieurs députés; le ministre de la guerre, celui de la justice n'étant point arrivés, les autres étoient au salon comme société. Je racontai l'anecdote ; chacun la commenta diversement ; elle fut prise par la plupart comme le résultat fortuit des circonstances et de l'effervescence des esprits.
Que fedsoit alors Danton? Je ne l'ai su que plusieurs jours après ; mais c'est bon à dire ici pour rapprocher les feûts. Il étoit à la mairie dans le comité dit de surveillance, d'où sortoit l'ordre des arrestations si multipliées depuis quelques jours; il venoit d'y embrasser Marat, après la parade d'une feinte brouillerie de vingt -quatre heures. Il monte chez Pétion, le prend en particulier, lui dit, dans son langage toujours relevé d'expressions énergiques : « Savez-vous de quoi ils se sont avisés? Est-ce qu'ils n'ont pas lancé un mandat d'arrêt contre Roland ! — Qui cela? demanda Pétion. — Eh! cet enragé de comité. J'ai pris le mandat; tenez, le voilà; nous ne pouvons laisser agir ainsi. Diable ! contre un membre du conseil ! » Pétion prend le mandat , le lit , le lui rend en souriant et dit : « Laissez faire, ce sera d'un bon effet. — D'un bon effet ! répliqua Danton qui examinoit curieusement
le maire. Oh! je ne souffrirai pas cela, je vais les mettre à la raison. » Et le mandat ne fiit pas mis à exécution. Mais qui est-ce qui ne se dit pas que les deux cents. hommes dévoient avoir été envoyés chez le ministre de rintérieur par les auteurs du mandat? Qui est-ce qui ne soupçonne point que l'inutilité de leur tentative, apportant du retard à l'exécution du projet, pût feire balancer ceux qui l'avoient conçu? Qui est-ce qui ne voit pas dans la démarche de Danton auprès du maire celle d'un conjuré qui veut pressentir l'effet du coup, ou se faire l'honneur de l'avoir paré, lorsqu'il se trouve manqué d'ailleurs, ou rendu douteux par d'involontaires délais?
Les ministres sortirent du conseil après onze heures. Nous n'apprîmes que le lendemain matin les horreurs dont la nuit avoit été le témoin, et qui continuoient de se commettre dans les prisons. Le cœur navré de ces abominables forfeitâ^, de l'impuissance de les arrêter, de l'évidente complicité de la commune et du commandant général ' , nous convînmes
1 Graadpré, qui par sa place est tenu de rendre compte au ministre de l*intérieur de l*état des prisons, avoit trouvé leurs tristes habitants dans le plus grand elBroi dans la matinée du 2 septembre; il avoit fait beaucoup de démarches pour faciliter la sortie de plusieurs de ceux-ci, et avoit réussi pour un assez bon nombre; mais les bruits qui s*étoicnt répandus tenoient ceux qui restoient dans la plus grande perplexité* Ce citoyen estimable, de retour à l'kôtel, attend les ministres à Tissue du conseil. Danton paroît le premier; il l'approche, lui parle de ce qu*il a vu, retrace les démarches, les réquisitions faites à la force armée par le ministre de l'intérieur, le peu d*égard qu'on semble y avoir, les alarmes des détenus, et les soins que lui , ministre de la justice, devoit prendre pour eux. Danton, importuné de la représentation malencontreuse, s'écrie avec sa voix beuglante et un geste approprié à l'expression : • Je me f... bien des prisonniers ! qu'ils deviennent ce qu'ils pourront ! • et il passe son chemin avec humeur. C'étoit dans le second antichambre, en présence de vingt personnes qui frémirent d'entendre un si rude ministre de la justice. Danton jouit de ses crimes , après avoir suc!cessivement atteint les divers degrés d'influence, et persécuté, fait proscrire la probité qui lui déclaroit la guerre, le mérite dont il redoutoit l'ascendant; il règne. Sa voix donne à l'assemblée l'impulsion; son intrigue entretient le peuple en mouvement, et son génie gouverne le comité dit de salât public, dans lequel réside toute la puissance du gouvernement. Aussi la désorganisation est )>artout; les hommes sanguinaires dominent, la plus «Toelle tyrannie accable les Parisiens, et la France, déchirée, avilie sous
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qu'il ne restoit à un ministre honnête homme que de les dénoncer avec le plus grand éclat; d'intéresser l'Assemblée à les arrêter, de soulever contre eux l'indignation des hommes honnêtes , de se laver ainsi du déshonneur d'y participer par le silence, et de s'exposer s'il le fialloit au poignard des assassins, pour éviter le crime et la honte d'être en aucune feçon leur complice. « Il n'en est pas moins vrai, dis-je à mon mari, que les résolutions du courage sont aussi convenables à la sûreté qu'à la justice ; on ne réprime Tandace qu'avec la fermeté. Si la dénonciation de ces excès n'étoit pas un devoir, elle seroit un acte de prudence; les gens (|ui les commettent doivent vous haidr, car vous aTes feit vos efforts pour les entraver ; il ne vous reste qu'à vous feire craindre et à leur en imposer. » Roland écrivit à l'Assemblée cette lettre du 3 septembre, qui devint aussi fameuse que celle qu'il avoit adressée au roi. L'Assemblée l'accueillit avec transport; elle en ordonna l'impression, l'envoi, l'affiche; elle y applaudit comme louent et applaudissent les gens f cibles aux signes d'un courage qu'ils ne sauroient imiter, mais qui les touche et réveille en eux quelque espoir.
Je me souviens d'avoir lu un petit ouvrage fort aristocratique, fait à Londres depuis cette époque par Pelletier, je crois ; l'auteur s'étonnoit beaucoup de ce que le même homme qui avoit manqué si audacieusement à son roi eût montré par la suite tant de justice et d'humanité. Il faut que l'esprit de parti rende bien inconséquent, ou que la vertu soit si rare que l'on ne veuille plus y croire. L'ami de ses semblables et de la liberté hait aussi puissamment et dénonce avec une égale vigueur la tyrannie royale ou populaire, le despotisme du trône et l'astuce des cours , les désordres de r anarchie et la férocité des brigands.
Ce même jour, le 3 septembre , un homme , autrefois con-
an tel maître, ne peut plus chanfjer <ftie d'oppreaseurs. Je »ens sa main rirer l(^ §en qui m'enchaînent , comme j'ai reconnu son inspiration dans la preinittre sortie de Marat contre moi. Il a besoin de perdre ceux qui le connoijMcnt et ne lui rcssenililciit paii. (Cette note c^t tout entière de b main de Bosc, qui l'a sans doute transcrite de l'orignal.)
frère de Roland, et auquel j'avpis cru devoir l'honnêteté de l'inviter à dtner, s'avisa de m' amener V orateur du genre humain, sans m' avoir prévenue ni demandé si je le trouverois bon. Je vis dans son procédé le manque d'usage d'un bonhomme que le bruit de l'orateur avoit séduit. Je fis honnêteté à Glootz , dont je ne connoissois que les déclamations ampoulées» et sur lequel je n'avois d'ailleurs aucune note défavorable ; mais un de mes amis le voyant me dit à l'oreille : « On introduit chez vous un insupportable parasite que je suis fâché d'y voir. » Les événemens du jour faisoient le sujet de la conversation. Glootz prétendit prouver que c'étoit une mesure indispensable et salutaire ; il débita beaucoup de lieux communs sur les droits des peuples , la justice de leur vengeance et l'utilité dont elle étoit pour le bonheur de l'espèce; il parla longtemps et très-haut, mangea davantage, et ennuya plus d'un auditeur. Bientôt nommé député, il revint quelquefois de lui-même, cherchant sans gêne la première place et le meilleur morceau. Une politesse extrême et froide , que j'accompagnai du soin de servir toujours plusieurs personnes avant lui, dut promptement lui apprendre qu'il étoit jugé ; il le sentit , ne revint plus , et se vengea par des calomnies. Je n'aurois pas parlé de ce vil personnage sans le rôle distingué qu'il a joué parmi les détracteurs des gens de bien, et l'art avec lequel il a concouru à faire du fédéralisme un épouvantai! pour les sots ou un titre de proscription contre les bons esprits qui n'adoptoient pas sa chimère de république universelle.
La dernière fols qu'il vint chez moi, il mit en jeu sa marotte, rebattit toutes ses extravagances sur la possibilité d'une convention formée des députés de tous les coins du monde. Les uns répliquèrent par des plaisanteries ; Roland , ennuyé du pédantisme et du bruit avec lequel Glootz soutenoit son opinion et prétendoit la faire adopter, eut la bonté de lui pousser trois ou quatre syllogismes après lesquels il lui tourna le dos. La conversation se tempéroit et se divisa; Buzot, dont l'esprit judicieux ne s'amuse pas longtemps à combattre des moulins à vent, s'étonnoit de ce qu'on traitoit le fédéralisme comme une hérésie politique ; il observoit que la Grèce,.
si célèbre, si féconde en {>[rands hommes et en hauts faits, étoit composée de petites républiques fédérées ; que les États- Unis , qui de nos jours offiroient le tableau le plus intéressant d'une bonne organisation sociale, formoient un composé du même genre, et qu'il en étoit ainsi de la Suisse. Quk la vérité, dans le moment actuel et la situation de la France, l'unité étoit importante à conserver pour elle, parce qu'elle offroit ainsi une masse plus imposante aux ennemis du dehors, et un ensemble d'action précieux à conserver pour la confection des lois qui dévoient lui assurer une constitution; mais qu'on ne pouvoit se dissimuler qu'il y auroit toujours du relâchement dans les liens politiques qui uniroient un Provençal avec un Flamand ; qu'il étoit difficile de faire régner sur une si grande surface cet attachement qui fiait la force des républiques, parce qu'enfin l'amour de la patrie n'est pas précisément celui de la terre qu'on habite, mais des citoyens avec lesquels on vit et des lois qui les régissent, sans quoi les Athéniens n'eussent pas transporté leur existence sur des vaisseaux en abandonnant leur ville; qu'on ne peut bien aimer que ceux qu'on connolt, et que jamais r enthousiasme d'hommes séparés par deux cents Ueues ne peut être commun , uniforme et vif comme celui des habitans d'un petit territoire.
Ce sont ces réflexions sages , trouvées telles par la plupart de ceux qui les écoutoient , qui furent traduites et dénoncées par Glootz comme une conjuration de fédérer la France et de détacher les départemens de Paris; il présenta Buzot comme le plus dangereux des conspirateurs , Roland comme leur chef, et les députés qui venoient le plus souvent chez moi , comme les feuteurs de ce projet liberticide. Je ne sais si un fol tel que Glootz peut avoir été de bonne foi dans ses craintes ; je ne saurois me le persuader , et je crois seulement qu'il a trouvé dans la fabrication de son mensonge une occasion de venger son amour-propre irrité de n'avoir pas été admiré; un sujet de déclamations dans son genre, trèsconvenable à la bouffissure de son style et au désordre de son imagination ; un moyen de nuire à des hommes dont la raison doit lui déplaire , et de faire cause commune avec ceux dont
les vices lui sont agréables; en supposant même qu'il n'ait * pas la mission secrète de brouiller la France, à l'aide des enragés , pour faire plus beau jeu aux Prussiens, ses compatriotes.
Cependant les massacres continuèrent à l'Âbbaye, du dimanche au soir au mardi matin; à la Force, davantage; à Bicétre, quatre jours, etc. Je dois à mon séjour actuel dans la première de ces prisons, d'avoir appris des détails qui font frémir, et que je n'ai pas le courage de tracer. Mais \me anecdote que je ne passerai point sous silence, parce qu'elle concourt à démontrer que c'étoit un projet bien lié, c'est qu'y ayant dans le faubourg Saint-Germain une maison de dépôt où l'on met les détenus que l'Abbaye ne peut recevoir quand elle renferme trop de monde, la police choisit pour les transférer le dimanche au soir, l'instant d'avant le massacre général : les assassins étoient prêts ; ils se jetèrent sur les voitures ; il y avoit cinq ou six fiacres , et à coups de sabres et de piques, ils percèrent, ils tuèrent ceux qui les remplissoient , au milieu de la rue , au bruit terrible de leurs cris douloureux. Tout Paris fut témoin de ces horribles scènes, exécutées par un petit nombre de bourreaux (ils n' étoient pas quinze à l'Abbaye, à la porte de laquelle étoient, pour toute défense, malgré les réquisitions feites à la commune et au commandant, deux gardes nationaux). Tout Paris laissa
faire tout Paris fiit maudit à mes yeux, et je n'espérai
plus que la liberté s'établit parmi des lâches , insensibles aux derniers outrages qu'on puisse faire à la nature, à l'humanité; froids spectateurs d'attentats que le courage de cinquante hommes armés auroit facilement empêchés.
La force publique étoit mal organisée, comme elle l'est encore; car les brigands ont bien soin, quand ils veulent régner, de s'opposer à tout ordre qui puisse les entraver; mais faut-il connoftre son capitaine et marcher en compagnie réglée , quand il s'agit de voler au secours de victimes qu'on égorge? Le fait est que le bruit d'une prétendue conspiration dans les prisons, tout invraisemblable qu'il fÙt, l'annonce affectée de l'inquiétude et de la colère du peuple, retenoient chacun dans la stupeur et lui persuadoient, au fond de sa maison.
t70 ROnCES HISTORIQUES.
que c'étoit le peuple qui a^pssoît, lorsque, de compte £ût, il n'y avoit pas deux cents brigands pour la totalité de cette in£ftme expédition. Aussi ce n'est pas la première nuit qui m'étonne ; mais quatre jours ! — et des curieux alloient voir ce spectacle! — Non, je ne connois rien, dans les amiales des peuples les plus barbares, de comparable à ces atrocités. La santé de Roland en fut altérée ; la contention du g^enre ner> Tcux étoit telle que son estomac ne pouvoit rien recevoir, et la bile arrêtée se répandit à la surface de la peau ; il étoit jaune et foible avec une égdle activité , ne pouvant dormir ni manffer , et ne cessant de travailler ' . Il ignoroit encore avoir été l'objet d'un mandat d'arrêt; je Pavob appris et me serois bien gardée de le lui faire connoltre; c'eût été fournir un aliment à une affection assez profonde : je ne sais qui s'avisa de lui en parler la semaine suivante. 11 faut conrenir qu'il hii est arrivé, par la suite, de citer quelquefois ce fait particulier, de manière que ses ennemis affectèrent de répandre <}u'il ne s'étoit soulevé contre ces exécutions que par la crainte qu'il avoit eu d'être compris parmi ceux qui en avoient été les victimes, tandis qu'il ne faisoit que joindre à la juste horreur <ju' elles lui avoient inspirée, l'indignation d'avoir été compté au nombre de ceux qui dévoient les subir.
Danton fut celui qui s'efiforça le plus de présenter l'opposition de Roland à ces événemens comme le fruit d'une imagination ardente , et de la terreur dont il étoit gratuitement frappé. Ce trait m'a toujours paru fort significatif.
L'histoire conservera sans doute l'infâme circulaire du comité de sur\'eillance de la commune, renfermant Tapol(>(;ic des journées de septembre et l'invitation d'en célébrer de semblables par toute la France ; circulaire expédiée avec provision dans les bureaux et sous le contre-seing du ministre de la justice.
Les circonstances faisant juger l'inconvénient d'amener à Paris les prisonniers d'Orléans, dont la translation avoit été ordonnée , et qui Aéjk étoient en chemin , le ministre de Tinté-
' I.O!« li|rn<Mi suivantes ont été raturées sur le manuscrit : ■ Je me souviiMi* tl'jviHr vu \v scMisililo Gors.iA, touché dv son étal, ne |iouToîr retenir (]uel(|urs pleurs, en l'invitant à modérer Tindignation dont il étoit pénétré. •
rieur donna des ordres, d'après l'avis du conseil, pour les conduire h Versailles; on envoya une nombreuse escorte; des hommes qui jouoient l'horreur pour les assassinats de Paris obtinrent, sous ce manteau, d'en faire partie, et dirigèrent la boucherie qui s'exécuta dans les charrettes, à l'arrivée des prisonniers à Versailles.
L'or, l'argent, les portefeuilles, les bijoux et autres effets précieux, en grande quantité dans les prisons à cette époque, par la condition et la richesse de ceux qui les peuploient, furent pillés, comme on peut le croire.
Des dilapidations bien plus considérables avoient été faites par les membres de la commune, après le 10 août, soit au château des Tuileries , soit dans les maisons royales des environs où elle envoya des commissaires, soit chez les particuliers dits suspects, où elle avoit fiait apposer les scellés.
Elle avoit reçu de grands dépôts; elle avoit feit enlever des trésors; nul compte ne paroissoit, et le ministre de l'intérieur ne pouvoit obtenir les renseignemens qu'il avoit droit d'exiger sur ces objets. Il se plaignit à l'Assemblée; il le fit aussi de la négligence du commandant général dont il réclamoit inutilement de plus nombreux factionnaires pour le poste du Garde-meuble : cependant des brigands se permettoient tout; on avoit, en plein jour, sur les boulevards et dans les marchés , arraché des montres , des boucles de sou- Uers, des pendans d'oreilles. L'Assemblée, comme de coutume, trouva fort bon le zèle du ministre, le chargea de lui faire un rapport sur l'état de Paris , et ne prit point de mesures.
Le vol du Garde-meuble s'efFectUa ; des millions passèrent aux mains de gens qui dévoient s'en servir pour perpétuer l'anarchie, source de leur domination.
Le jour qui s'ouvrit après ce vol important, d'Églantine vint chez moi à onze heures du matin; d'Églantine, qui avoit cessé d'y parottre lors des matines de septembre ; d'Églantine, qui, la dernière fois qu'il y étoit venu, m' avoit dit, comme par un sentiment profond de l'état critique de la France : — a Jamais les choses n'iront bien si l'on ne concentre les pouvoirs ; il huit que le conseil exécutif ait la dictature , et que
ce soit son président qui Fexerce. » — D'Églantine ne me trouva pas; je venois de sortir avec madame Pétion : il m'attend deux heures ; je le trouve dans la cour à mon arrivée, il monte avec moi sans que je l'engage à le fiaire; il reste une heure et demie sans que je l'invite à s'asseoir; il se lamente , d'un ton bien hypocrite , sur le vol de cette nok qui prive la nation de véritables richesses : il demande si Ton n'a point quelques renseignemens sur les auteurs; il s'étonne de ce qu'on n'ait rien pressenti à cet égard; il parle ensuite de Robespierre, de Marat, qui avoient commencé de déchirer Roland et moi, comme des tètes chaudes qu'il &lIoit laisser aller, comme d'hommes bien intentionnés, très-zélés* qui s'efiBarouchoient de tout, mais desquels il ne felloit pas s'inquiéter. Je le laissai dire , parlai fort peu et ne m'ouvris sur rien : il se retira ; je ne l'ai plus jamais revu.
«J'ai reçu ce .matin chez moi, dis-je, un des voleurs du Garde-meuble, qui venoit voir s'il n'étoit pas soupçonné. — Qui donc? — Fabre d'Eglantine. — Gomment sais-tu... — Gomment ! Un coup si hardi ne peut-il être que l'ouvrage de l'audacieux Danton ; j'ignore si jamais cette vérité sera mathématiquement prouvée, mais je la sens vivement, et Fabre n'est venu faire que le rôle de son complice et de son espion.» — J'ai appris, sept mois après, que l'on retenoit dans les prisons de Beauvais un grand co(|uin nommé Lcforl qui avoit été saisi avec des effets du Garde-meuble, et qui chargeoit Danton ; mais on n'ose le faire paroitre parce que sa fection est trop puissante , on aime mieux le garder pour un temps où il sera possible de faire justice, si jamais ce temps arrive pour la génération présente. Gertes, les gens qui ont fait une insurrection pour renverser la conunissioo des douze de la Gonvention , parce qu'elle tenoit les fils d*un de leurs complots, sauront bien étouffer le témoin ou renverser le tribunal qui s'aviseroit de les inculper. Il n'y eut d'arrêtés et de punis que de petits garçons voleurs employés comme des manœuvres à l'affaire du Garde-meuble, san» être initiés dans le secret de son entreprise; ils avoient été avertis qu'il y avoit une grande aubaine dont ils pourroient profiter en prêtant les mains à l'enlèvement de riches effets;
ils ëtoient (primpés par le dehors de la colonnade, avoient enlevé et remis beaucoup de choses , mettant en poche pour eux tant que faire se pouvoit; cinq ou six de ce^ gredius furent exécutés sans donner aucune lumière sur la trame dont ils n'étoient que des agens bien secondaires '.
J'ai dit que Marat commençoit à nous déchirer. Il faut savoir que du moment où l'Assemblée avoit mis des fonds à la disposition du ministre de l'intérieur pour impression d'écrits utiles, Marat, qui, le lendemain du 10, avoit fait enlever, par son peuple, quatre presses à l'Imprimerie royale pour s'indemniser de celles que la justice lui avoit précédemment fait retirer, Marat écrivit à Roland pour lui demander quinze mille livres, afin de le mettre en état de publier d'excellentes choses ; Roland répondit que la somme étoit trop considérable pour la délivrer sans connoKre l'objet auquel elle devoit servir; que si Marat vouloit lui envoyer ses manuscrits, il ne s'attribueroit pas le droit de les juger, mais les soumettroit au conseil pour savoir s'il convenoit de les publier aux frais de la nation. Marat répliqua assez mal, comme il sait fedre, et envoya un fatras de manuscrits dont la seule vue faisoit peur ; il y avoit un traité des Chaines de l'esclavage; je ne sais quoi encore, marqué à son coin; c'est sofiisant pour l'apprécier.
J'avois quelquefois douté que Marat fût un être subsistant; je fiis persuadée alors qu^il n'étoit pas imaginaire : j'en parlai à Danton, je lui témoignai l'envie de le voir, et lui dis de me l'amener; car il faut connottre les monstres, et j'étois curieuse de savoir si c'étoit une tète désorganisée ou un mannequin bien soufHé« Danton s'en défendit comme d'une chose bien inutile, même désagréable, puisqu'elle ne m'offriroit qu'un original qui ne répondroit à rien; au ton de l'excuse, je jugeai qu'il n'auroit point égard à cette fantaisie, lors même que j'aurois insisté; je n'eus pas l'air d'y avoir sérieusement songé.
' Le« pages qui précèdent ont été supprimées par Bosc. Nous les avons rétablies pour rester fidèle à notre rôle d*éditeur consciencîeui des Mémoires de madame Boiand, et, bien entendu, sans prendre parti ni pour ni contre ses allégations à Tégard de Danton.
S7V NOTICES HISTORIQrES.
Le conseil trouva que les manuscriu de Marat dévoient être remis à Danton, qui sauroit bien s'arranger avec lui; c'étoit couper le nœud gordien au lieu de le dénouer. Le ministre de T intérieur ne devoit point employer les fonds publics à solder un extravagant; la prudence exigeoit qii*3 ne s'en fit pas un ennemi ; le refus pur et simple du conseil auroit tout concilié.
Commettre ce soin à Danton , c'étoit lui donner un nouveau moyen de s'attacher ce chien enragé, de le feire courir et mordre ceux contre lesquels il lui plairait de Pexciter. Trois semaines et plus s'étoient écoulées, les journées de septembre étoieiit passées; Marat avoit eu l'impudence d'afiiclier la demande des quinze mille livres à d'Orléans, en se plaignant du ministre qui avoit eu l'incivisme de ne pas Icn lui donner, lorsf|u'il fit un placard contre moi nonunément. Je n'y fus pas trompée. — « Voilà, dis-je à mon mari, do Danton tout pur; il veut vous attaquer, il commence par rôder autour de vous; puis, avec son esprit, il a la bêtise d'imaginer que je serai sensible à ces sottises, que je prendrai la plume pour y ré{>ondre; qu'il aura. le plaisir de traduire une femme sur la scène, et de jeter ainsi du ridicule sur riifinime public à qui je suis attachée. Ces gcns*là {>euvent avoir (|iici<|ue opinion de mes Facultés, mais ils ne sauroient juger mon âme; ils n'ont qu'à me calomnier tant qu'il leur plaira, ils ne me feront pas bouger, ni me plaindre, ni m'en soucier. »
Uoland fit son rapport sur l'état de Paris le 22 septembre: il l'ut exact et vigoureux ; c'est dire qu'il peignoit les désordres r|ui y avoient été conmiis et les iiiconvéniens de laisser plus longtemps les autorités constituées dans l'insubordination la plus grande, dans l'exercice de l'arbitraire le plus dangereux.
Il rendit justice au zèle de la commune du 10, à l'utilité dont elle avoit été pour la révolution de ce jour; mais il lit voii- rjuc l'usage prolongé des moyens révolutionnaires prodiiisoit exactement le contraire de ce qu'on espéroit obtenir par eux, puis<{u'on ne détruisoit la tyraïuiie que pour foirr n-^jner la justice et l'ordre également incompatibles avec
l'anarchie ; et il démontroit la justice et la difficulté d'obtenir des comptes de cette commune, à laquelle il en avoit inutilement demandé. L'Assemblée, saine par l'esprit, mais incapable et foible par caractère, applaudit» fit imprimer, ordonna peu de chose et ne rectifia rien. Il n'est guère possible d'ima(pner une situation plus pénible que celle d'un homme équitable et ferme, à la tête d'une grande administration dans laquelle il parolt avoir une puissance considérable, et se charge effectivement d'une grande responsabilité; témoin journalier d'abus révoltans dont il n'a pourtant que la dénonciation, et sur lesquels l'autorité législative qu'il éclaire ne sait ou n'ose prendre un parti. Casser la commune, ordonner l'élection dans les règles d'une nouvelle municipahté, organiser la force publique et lui faire nommer un commandant par les sections, étoient véritablement les seules mesures propres à rétablir dans Paris l'ordre sans lequel on y citeroit vainement les lois , et faute duquel une convention y seroit nécessairement soiunise à l'autorité municipale , qui ne connoissoit aucun frein. Dans cet état de choses, j'aurois mieux aimé que Roland consacrât ses talens à sa patrie comme député, qu'en qualité de membre d'un conseil sans énergie et de ministre dHin gouvernement sans action. Je ne dissimulai pas cette façon de penser à quelques personnes faites pour l'apprécier; car le vulgaire n'auroit rien compris à la préférence d'une existence modeste sur le traitement et l'entourage d'une place ministérielle; et faute d'y voir clair, il auroit fait de sottes suppositions.
Le département de la Sonmie, que Roland avoit longtemps habité , le nomma son représentant. Cette nomination excita des regrets presque universels ; on trouvoit absurde et fiàcheux de voir ôter du gouvernail un homme intègre, éclairé , courageux , difficile à remplacer, pour le faire passer dans une assemblée où tant d'autres pouvoient voter utilement sans une égale -capacité. Roland n'avoit point à hésiter; il écrivit à l'Assemblée en conséquence, en la priant de nommer à sa place, et lui indiquant la personne qu'il croyoil pouvoir lui succéder. L'agitation fiit extrême à cette nouvelle ; on se récria de toutes paits , et l'on opina pour qu'il
fût invité à rester au ministère. La Convention s'étoit déji formée du grand nombre de députés à l'Assemblée législative qui s'y trouvoient nommés , et de ceux des députés les premiers arrivés, où ceux-ci prenoient place dans P Assemblée législative ; c'est ce que je ne me rappelle pas parfaitement à ce moment, où je n'ai près de moi aucune espèce de reoseignemens, mais Danton étoit présent ' . Il s'éleva avec beaucoup de chaleur contre cette invitation ; son impétuosité trahit sa haine, lui fit dire beaucoup de choses ridicules, et, entre autres , qu'il feudroit donc aussi m' adresser l'invitation, parce que je n'étois pas inutile au ministère de Roland. Les murmures de la désapprobation repoussèrent ses propos envieux , mais le décret ne fiit pas rendu , quoique le désir général fût bien marqué. La démission ne fut pas non plus acceptée, et le ministre demeura dans la possibilité de choisir encore. La foule des députés se porta chez lui pour l'engager à ne pas quitter le ministère; on le pressa vivement comme pour un sacrifice qu'il de voit à son pays. Oo lui représenta que la Convention , une fois complète , feroit prendre aux affaires' une marche grande et décisive, dans laquelle son caractère et son activité seroient nécessaires , et par laquelle il seroit soutenu. Deux joui*i s'étoient passés dans ces sollicitations, lorsqu'on vint lui apprendre que sa nomination étoit mauvaise , parce qu'elle avoit été fiaite en remplacement d'une autre que l'on croyoit nulle et qui ne l'étoit point ; qu'ainsi il n avoit point de raison de quitter le ministère.
Il se détermina donc à rester. Il l'écrivit à l'Assemblée avec l'accent d'un courage et d'une fierté qui fut couvert des applaudissemens de la majorité , et fit pâlir ses ennemis. Son élection se trouva nulle en effet ; mais le parti Danton s'eflbrçoit de le cacher jusqu'à ce qu'il eût quitté le ministère , afin qu'il ne se trouvât nulle part. Il n'y eut plus de
1 Je me Mouvin^i <|uc, |M;ndant plus d'un inoi«, il coDtinuoit d*a^r an rouiteil, en allant voter à TAiiiieuililée; cette euniulatioii de |»ouTuirft |MrcMi(- M)it ti'è«-condainnal>le ù Roland, qui, durant lu dernière quinxaine de cette allure de Danton , «'abstint d*aller au conseil influencé par un 1 qui ne devoit plus s'y trouver. (Ao/e de madame it.)
relâche dans ce parti contre lui ; chaque jour c'étoient de nouvelles attaques : le journal de Marat, des pamphlets ad /ioCf des dénonciations aux jacobins, répétèrent sans cesse des accusations , des calomnies plus bétes ou plus atroces les unes que les autres. Mais la persévérance et l'effronterie dans ce genre ont toujours des succès auprès du peuple , naturellement défiant et léger. On alla même jusqu'à lui faire un crime de ce qui auroit dû lui mériter des éloges, et Ton eut Part d'inspirer des craintes à d'honnêtes gens timides par celle de ses sollicitudes qui concouroit davantage au salut de la république, je veux parler du soin d'éclairer l'opinion. Il ne faut pas être profond politique pour savoir que l'opinion fait la force des gouvememens; aussi toute la différence qui existe à cet égard entre une administration tyrannique et celle qui prend la justice pour base, c'est que la première n est occupée que de resserrer les lumières, de contraindre la vérité , tandis que l'autre s'impose pour loi de les répandre.
L'Assemblée a voit bien jugé que les événements du
10 août produiroient des impressions diverses, suivant les préjugés ou les intérêts des individus , et la manière dont il« seroient présentés ; elle fit dresser un récit des faits , décréta son impression, T appuya par la publication de toutes les pièces qui justifioient de leur exactitude, chargea le ministre de l'intérieur de les expédier par toute la France, et lui enjoignit en outre de faire publier des écrits propres à remplir le même but. Roland sentit que, dans cette circonstance, l'art de répandre avoit besoin d'être perfectionné, et qu'il s'agissoit de former un courant de lumières qui suppléât en quelque sorte à l'instruction publique, toujours négligée.
11 s'assura dans les départemens, par les informations et les recherches, d*un petit nombre d'hommes sages et zélés qu'on pût regarder comme les fidèles distributeurs des écrits qui leur seroient envoyés. Il se fit une règle de répondre à tout, d'entretenir correspondance avec les sociétés populaires, les curés et les particuUers qui s'adresseroient à lui ; il envoya aux sociétés une circulaire où il les rappeloit à l'esprit de leur institution, au soin fraternel d'instruire et de
s'éclairer, dont elles tendoient trop à s'écarter pour délibérer et gouverner. Il choisit dans ses bureaux trois ou quatre personnes d'un bon esprit, qu'il fit diriger par celle d'entre elles qui avoit le plus de sensibilité dans l'âme , d'austérité dans les principes, de douceur dans le style, pour suivre cette correspondance patriotique et feire l'envoi des imprimés ; il nourrit souvent cette correspondance de ses propres circulaires dictées par les circonstances, et respirant toujours cette moralité, ce charme d'affection qui gagne les cœurs. On ne peut se figurer l'excellent effet qui en est résulté ; aussi les troubles de toute espèce s'apaisèrent, les corps administratifs opérèrent avec régularité; cinq à six cents sociétés , des curés en assez grand nombre se vouèrent avec an zèle touchant à répandre l'instruction, à intéresser et lier à la chose publique des hommes jusque-là livrés à leurs travaux , mais abandonnés à leur ignorance , et prêts à recevoir des fers plus qu'à maintenir une liberté dont ils ne connoissoient ni l'étendue, ni les limites, ni les droits, ni les devoirs.
Cette correspondance patriotique est un monument précieux qui atteste également la pureté des principes, la vigilance éclairée du ministre, la bonne volonté d'un grand nombre de sages citoyens, et les fruits admirables de la sagesse, du civisme et de la raison.
Les hommes soupçonneux et jaloux virent beaucoup moins, dans la chose et dans ses eflPets , le triomphe de la liberté , le maintien de la paix, l'affermissement de la République, que la gloire et le crédit qui pouvoient en résulter pour le premier coopérateur. Dès lors Roland fiit représenté comme un homme dangereux, qui avoit des bureaux d'esprit public; bientôt comme un corrupteur de l'opinion, un ambitieux de la suprême puissance ; enfin comme un conspirateur.
Il ne falloit (|ue lire ses écrits , visiter sa correspondance ; les dépi^rtemens qui les rece voient lui répondoient par des actions de grâces; mais les brigands de Paris, calomniant toujours et ne prouvant jamais , élevèrent , à l'aide de mille mouvemens, une sorte de défiance et d'opinion populaire que les jacobins soutenoient de tout leur pou%'oir, car ils n'étaient plus régis que par Danton, Robespierre et \farat...
De Siiifite-Pélai^e, le SO août.
Le vingt-quatrième jour de ma détention à P Abbaye commençoit de s'écouler; l'espace de cette détention a voit été rempli par Tétude et le travail ;. je Favois principalement employé à écrire des notes dont la rédaction devoit se ressentir de l'excellente disposition d'esprit dans laquelle je me trouvois. L'insurrection du 31 mai, les attentats du 2 juin, m'avoient pénétrée d'indignation, mais j'étois persuadée que les départemens ne les verroient pas d'un œil satisfait, et que leurs réclamations, soutenues des démarches nécessaires, feraient triompher la bonne cause. Peu m'importoit , avec cet espoir, que dans l'instant d'une crise, ou par les excès de la tyrannie expirante, je tombasse victime de la haine particulière ou de la rage de quelque forcené. Le succès de mes amis , le triomphe des vrais républicains me consoloient de tout à l'avance; j'aurais subi un jugement inique, ou succombé par quelque atrocité imprévue , avec le calme , la fierté , même la joie de l'innocence qui méprise la mort et sait que la sienne sera vengée. Je ne puis m'empécher de répéter ici les regrets déjà exprimés de la perte de ces notes qui peignoient si bien et les faits que j'avois connus, et les personnes dont j'avois été environnée , et les sentimens que j'éprouvois dans la succession des événemens d'alors. J'apprends qu'il en est échappé quelques-unes à la destruction, mais elles ne contiennent que les détails de ma première arrestation. Un jour peut-être la réunion de ces lambeaux offrira à quelque main amie de quoi ajouter de nouveaux traits au tableau de la vérité.
La pubUcation d'un grassier mensonge, l'annonce bruyam-
^ Pour rendre pluA intclligiblcit \cn pagen qui suivent, nous avons donné place ici à ce récit de la .neconde détention de madame Roland, qui porte la date du 20 aoét, liien qu« les Portraits et anecdotes qui âulveot soient dntÔH du 8.
ment faite sous ma fenêtre d*une de ces feuilles du Père Duchesne, sale écrit dont Hébert, substitut de la commune de Paris, empoisonne tous les matins le peuple ignorant, qui boit comme Teau la calomnie, m'avoient persuadée qu'il se projetoit contre moi quelque horreur. Cette feuille disoit que son auteur m*avoit rendu visite à l'Abbaye , et qu'ayant obtenu ma confiance sous l'apparence d'un brifi^and de la Vendée , il avoit eu mon aveu des liaisons de lioland et des brissotins avec les rebelles de ce département et le gouvernement anglais. Ce conte ridicule étoit assaisonné de tout ce qui fait les omemens du langage du Père Duchesne; les vraisemblances physiques n'étoient pas mieux ménagées que les autres. Je n'étois pas seulement transformée en contrerévolutionnaire, mais en vieille édentée, et l'on finissoit par m' exhorter à pleurer mes péchés en attendant que je les expiasse à l'échafaud. Les colporteurs, bien instruits sans doute, ne quittèrent pas d^une minute les environs de ma résidence ; ils accompagnoient l'annonce de la Grande visite du Père Duchesne des provocations les plus sanguinaires an peuple du marché. Je pris la plume ; j'écrivis quelques lignes à ce lâche Garât', qui se croit un sage parce qu'il n'a de passion que la peur qui lui fait ménager le parti le plus fort, très- indépendamment de la justice ; je lui faisoLs honte de l'administration qui expose l'innocence, déjà opprimée, aux derniers excès de la fureur d'un peuple aveuglé. Je ne prétendois assurément pas le convertir, mais je lui envoyois mes adieux comme un vautour poUr ronger son cœur. Vers le même temps , une femme , dont on ne vantera pas res|)rit , les connoissances , mais qui unit aux grâces de s«n sexe la sensibilité d'âme qui en fait le premier mérite et le plus grand charme, trouva moven de pénétrer dans maprisou. Combien je fus étonnée de voir son doux visage , de me sentir pressée dans ses bras et d'être baignée de ses pleurs! Je la pris pour un ange; c'en étoit un aussi, car elle est bonne et jolie, et elle avoit tout fait pour m' apporter des nouvelles de mon meilleur ami*; elle me donnoit encore des moyens de faire passer
^ Voir h lettre à Garat, j)iil)li('*e «UtiA lex Mémoires de Buxot, ' Bo«c a rature ce mot et écrit mes amis.
des miennes. Cet adoucissement à ma captivité contribuoit à me la feiire oublier, lorsqu'à midi du 24 juin, la femme du concierge vient m' inviter à passer dans son appartement, où me demandoit un administrateur. J'ëtois souffrante et couchée. Je me lève, je vais chez elle, j'entre dans la chambre» où un homme se promeuoit et un autre écrivoit, sans qu'aucun des deux pariU s'apercevoir de mon arrivée.
«Est-ce bien moi qu'on demande, messieurs? — Vous êtes la citoyenne Roland? — Oui, je m'appelle ainsi. — Prenez la peine de vous reposer. » Et l'un continue d'écrire, l'autre de se promener. Je cherchois ce que signifioit cette comédie , quand l'écrivain , prenant la parole , me dit : « Je viens vous mettre en liberté. » Je ne sais pourquoi cette annonce me toucha ^trés-foiblement. « Mais, répliquai-je » il est fort bien feit de me mettre hors d'ici ; il s'a{;it en même temps de me feûre entrer chez moi ; les scellés sont sur mon appartement. — L'administration les fera lever dans le jour ; j'écris pour un ordre , parce que je suis seul ici d'administra^ teur, et qu'il faut deux signatures pour la décharge du concierge. »
Il se lève, donne sa commission, et revient m' entretenir de cet air qui veut inspirer la confiance, puis me demande tout à coup , comme sans conséquence : a Vous savez où est M. Roland, à présent? » Je souris à la question, en observant qu elle n est point assez discrète pour mériter une réponse. Lia conversation devenoit ennuyeuse ; je me retire dans ma chambre pour faire mes dispositions. J'eus d'abord Tidée de dîner paisiblement et de ne partir que vers le soir ; mais je réfléchis que c'étoit une folie c|ue de rester en prison quand on avoit la faculté d'en sortir; d'ailleurs le concierge vint savoir si je prenois mes arrangemens. Je vis qu^il étoit empressé d'avoir mon logis. C'étoit un petit cabinet fort maussade par la saleté des murs , l'épaisseur des grilles et le voisinage d'un bûcher, que tous les animaux du logis prennent pour leurs lieux d'aisances; mais comme il ne peut tenir qu'un Ut, on a l'avantage d'y être seul, et on en fait ordinairement les honneurs au nouvel arrivé ou à l'individu qui désire cet agrément. Lavacquerie, qui ne l' avoit jamais vu
282 NOTICES HISTORIQCES.
habiter [îar quelqu'un d'au&si bonne bumeur que moi, et qui admiroit la complaisance avec laquelle j'y ordonoois des livres et des fleurs, me disoit qu'il l'appelleroit désormais le pavillon de Flore. J'ignorois qu'il le destinât en ce même instant à Brissot, que je ne savois pas dans mon voisina{^e, que bientôt après il seroit liabité par une héroïne digne d^un meilleur siècle, la célèbre Corday, et qu'il devoit tomi>er en quenouille en recevant après elle l'abbé Faucbet. Ma [lauvre bonne, qui arrivoit pour me voir, pleuroit de joie en faisant mon paquet. On me fiait voir l'ordre de ma mise en bl>erté, fondé sur ce qu'il n'y a rien contre moi. Je fiais mes comptes et mes petites générosités pour les pauvres et les valets de la prison. Je trouve sur mon passage J'un des otages, prince de Linange , qui me félicite obligeamment^ de ma liberté ; je lui réponds que je voudrois lui feiire un compliment pareil comme gage de celle de nos commissaires et de la paix de mon pays. J'envoie chercher un fiacre ; je descends , fort étonnée de voir encore P administrateur, qui n'avoit pas quitté la prison, et qui vient jusque sur la porte me regarder monter en voiture. Je me fais conduire à mon domicile, dans le dessein d'v dé|>oser quelques objets et de me rendre bientôt après cliez les dignes gens qui ont adopté ma fille. Je quitte le fiacre avec cette légèreté qui ne m'a jamais permis de sortir d'une voiture sans sauter. Je passe sous ma porte comme un oiseau, en disant gaiement au portier : « Bonjour, Lamarre. « Je n'avois pas franchi quatre marches de mon escalier lorscpie deux hommes, venus sur mes talons je ne sais comment, s'écrient : « Citoyenne Roland! — Que voulez - %'ous ? demandai -je en me retournant. — De par la loi, nous vous arrêtons. » Qui sait sentir n'a pas même l>esoin de penser pour juger ce que je dus éprouver à cet instant. Je me fais lire Tordre ; je prends mon parti surJe-cbamp , je descends et traverse la cour avec rapidité. « Où donc allez- vous? — Cliez mon propriétaire, oii j'ai afiaire; suivez-moi. • La maîtresse du logis m'ou^Te elle-même en riant. « Laissez-moi m'asseoir et respirer, lui dis-je, mais ne vous réjouissez pas. On vient de me mettre en liberté, ce n'étoit qu un leurre cruel ; je sors de TAbl^aye, on m'arrête pour me conduire à Sainte -Pélagie. Je connois
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les délibératious dernièrement prises par ma section, je veux me mettre sous sa sauve-garde ; je vous prie d'eiivover en consé<{uence. »
Le fils (le la maison s'empressa avec la chaleur et l'indignation d'un jeune homme honnête*. Deux commissairt's de la section arrivent, se font représenter l'ordre, dressent leur procès-verbal d'opposition; mais ils me prient ensuite de les accompagner à la mairie, oii ils vont le signifier et donner leurs raisons. Je ne pouvois me refuser à cett(^ démarche. J'avois employé le temps à faire des billets à mes amis , poLU* les prévenir de ma nouvelle destination ; je quitte une famille où cette scène venoit de jeter la surprise et reflVoi ; nous arrivons à la mairie ; je suis placée dans une petite antichambre avec les inspecteurs i;bar(rés de garder ma personne. Les commissaires entrent dans le bureau des administrateurs de police. La discussion s'élève, se prolonge et devient vive ; j'étois mal à l'aise ; je me trouvois déplacée ; je me demandois par quelle fatalité l'innocence dcvoit jouer le rôle d'un criminel attendant son jugement, et juscpie-là exposée aux regards curieux des gens qui venoient dans (;elle antichambre. Impatientée, je me lève, j'ouvre la j)orte du bureau, a Je puis, messieurs, assister sans inconvénient à nue discussion dont je suis l'objet? — Retirez- vous, s'éciic lui petit homme que je reconnus pour être Louvet, qui étoil venu .si gauchement m'interrogera l'Abbaye. — Mais je n'ai pas envie de faire violence, je ne suis point en mesure pour cela; je ne demande même pas la parole, je ne désire (jue d'être présente. — Retirez- vous, retirez- vous. Gendarmes, arrivez ! » On eût dit que le bureau étoit assiéjjé parce qu'une femme de bon sens %'ouloit y entendre ce qu'on disoit d'elle. II fallut bien se retirer pour n'être pas ennnenée. Peu après je vis des signes, des allées et venues; on donna l'ordre d'aller chercher une voiture, et enfin un inspecteur de police vient me prier de le suivre. Je retourne à la porte du bureau , tpie j'ouvre toute grande. « Commissaires de la section de Beaurepaire, je vous préviens que l'on m'enunène. — Nous ne
* ri«:^>iii4 il a élv traîné à rûcbafaiid |M)iir n- fait , et siiii |M*re en est iiiorC il«* c-h.-i{;rMi. (Aote Je Bote.)
Sft$ SOnCES HISTOAIQUES.
pouTOfu Pcoipécher, mais» la secdoo ne tous oublieia pas; elle Teîllera à ce qoe tous soyez mterrogée '. — U sera curieux de voir comment « ayant été mise en liberté à one heure parce qu'il n'y aroit rien contre moi, j'ai po dereoir suspecte dans le cliemin de F Abbaye à mon domicile, et fournir ainsi de nouTcaux motifs de détention. • Joubert, autre administrateur aussi Tiolent mais plus lourd , et encoie plus sot que Louret, prit magistralement la parole pour justXer Fadministration , en convenant que ma première arrestation étoit illégale, et qu'il aroit bllu me mettre en liberté pour m'arréter ensuite aux termes de la loi. Ceci me donnoit beau jeu; j'allois en profiter; mais les tyrans, à qui la vérité échappe, ne veulent pas même alors quon la leur dise^ le bruit et la colère ne laissent pas une seule place à la raison. Je quittai la compagnie et fiis amenée à Sainte-Pélagie.
Le nom de cette maison, qui, sous l'ancien régime, étoit haliitée par des religieuses gardiennes des victimes des lettres de cachet, et qu'on supposoit de mauvaises mœurs, son isolement dans un quartier éloigné, rempli de ce qu'il fieiut bien appeler peuple, et trop connu par Tesprit féroce qui y fit
1 Quelque* joun* aprèn cette «leconde arrestation, madame RohiHl adreMi i U «eclion de Beaurepaire une lettre, dont le président u*om |ku donner lective. Elle répondait à une note transmise par le comité de «ûreté généraJe de la Convenlion au miimtre Garai, qui avait réclamé en favetur de madame Roland. Voici cette note, publiée par Champa^eux : • I^e comité de «ûrecé (générale, citoyen minLilre, a motivé Tarrc^ftalion de b citoyenne Roland snr révanion de son mari , qui dans ce moment souffle le feu de la guerre civile danii le dé|Kirtement de Rhône-et-Loire , et sur la complicité de cette prétendue Kurrèce avec Mm prétendu vertueux mari, dans le projet de per^ verlir l'esprit public par un bureau de formation dudit es|N-it. Comme ce prcN'és tient à celui de la ^ande conspiration, la citoyenne Roland voudra bien attendre le rapport général qui doit en être fait après que nous aurons sauvé nos finances |>ar un grand plan , et que nous aurons jeté l'ancre île la constitution |>ar l'éducation nationale et la simplification du code. • — Les expressions de cette note, qui fut communiquée à madame Roland |iar Cbam|>agueux, dénotaient assex de haine pour que celle-ci ne pât se faire illusion désormais sur le sort qui lui était réservé. Roland, qu'on accusait de souffler U guerre civile à Lyon, s'était d'abord réfugié auprès d« Bosc, dans la forêt de Montmorency, et de là à Rouen.
ëgorper tant de prêtres au mois de septembre, ne me présentoit pas ce nouvel asile sous uii jour consolant.
Pendant qu'on enregistroit mon entrée, un homme de sinistre fi{jure ouvre mon paquet, le fouille curieusement; je m'en aperçois à P instant où il remet sur le bureau du concierge des imprimés qui y étoient (c'étoient des journaux). Surprise et offensée d'un procédé qui ne doit avoir lieu que pour les personnes mises au secret, j'observe que du moins ce ne doit pas être à un homme d'examiner ainsi avec indécence le paquet de nuit d'une femme. On lui ordonne de le laisser; mais c'est le porte-clefs du corridor où l'on me loge, et j'étois destinée à voir deux fois le jour son afhreux visage. On me demande si je veux une chambre à un ou deux lits. — « Je suis seule et ne veux point de compagne. — Mais la chambre sera trop petite. — Peu m'importe. » On cherche, il n'y en avoit pas de libre ; j'entre dans une chambre à deux lits ; elle a six pieds de large sur douze de long, de manière qu'avec les deux petites tables et les deux chaises, il n'y reste guère d'espace. J'apprends qu'il faut payer d'avance le loyer du premier mois : quinze livres pour un lit, le double pour les deux ; je ne voulois en occuper qu'un , et je l'aurois pris dans une chambre où il eût été seul. Je ne payai donc que quinze Uvres. « Mais il n y a point de pot à l'eau ni d'autre vase? — C'est qu'il feiut les acheter, » me dit le certain honune , fort empressé d'offrir des services dont on voit le but intéressé. J'ajoute à ces acquisitions une écritoire, du papier, des plumes, et je m'établis. La maltresse du logis vient me visiter; je m'informe des usages «t de mes droits; j'apprends qu'ici l'Etat ne donne rien pour les prisonniers. « Comment donc vivent-ils? — Il y a une portion de haricots seulement et une livre et demie de pain par jour ; mais vous ne pourrez manger ni de F un ni de l'autre. — Je crois bien que cela ne ressemble pas à ce dont j'ai l'habitude; mais j'aime à connottre de chaque situation ce qui lui est propre, et à mettre mes forces au niveau de celles où je me trouve ; je veux en essayer. » Je tentai effectivement ; mais soit la disposition qui n'étoit pas très-bonne alors, soit le défaut d'exercice, mon estomac fut rebelle pour l'ordinaire de la
prison ; il fallut avoir recours à la cuisine de madame- Bouchaud ; elle m'avoit offert de me nourrir, je F acceptai ; j'y trouvois salubrité, économie, par comparaison à ce quej'aurois fait venir du traiteur, au bout du monde et dans un quartier perdu. Une côtelette et quelques cuillerée» de légumes à dtner, un peu d'herbages le soir, jamais de dessert, rien à déjeuner que du pain et de Teau, voilà ce que je commandai, et ce dont j'avois usé à F Abbaye. Je le consigne ici pour rapprocher cette manière d^étre de la dénonciation qui fut faite bientôt après, à la section de FObservatoire , de mes dépenses à Sainte-Pélagie, où je corrompois le concierge en faisant bombance avec sa famille : d'où Findignation des sans-culottes et la proposition de quelques-uns de me dépécher du monde. Cela s'accorde assez bien avec les criailleries de ces femmes qui prétendent s'être insinuées chez moi , sous de beaux habits , dans les cercles de vieilles comtesses que je (enois à F hôtel de l'intérieur, et avec les articles du journal de la Montagne , qui insère les lettres que m'tktivent des prêtres réfractaires.
O Danton ! c'est ainsi que tu aiguises les couteaux contre tes victimes. Frappe ! un de plus augmentera peu tes crimes, mais leur multiplicité ne peut couvrir ta scélératesse ni te sauver de Finfamie. Aussi ciniel que Marins, plus affréta que Catilina, tu surpasses leurs forfaits sans a%'oir leurs grandes qualités, et Fhistoire vomira ton nom avec horreur dans le récit des boucheries de septembre et de la dissolution du corps social à la suite des événeniens du 2 juin.
Mon courage n'étoit point au-dessous de la nouvelle disgrâce que je venois d'essuyer; mais le raffinement de cruauté avec lequel on m'avoit donné Favant-goût de la liberté pomme charger de nouvelles chaînes, mais le soin barbare de se prévaloir d'un décret en appliquant faussement une désignation pour me retenir plus arbitrairement sous une apparence de légalité, m'enHammoit d'indignation. Je me trou%'ois dans cette disposition où toutes les impressions sont plus vives et leurs effets plus alarmans pour la santé ; je me couchai sans pouvoir dormir ; il falloit bien rêver. Jamais les états violens ne sont pour moi de longue durée ; j'ai besoin de me possé-
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der, pai*ce que j'ai Thabitude de me régir ; je me trouTsi bien dupe d'accorder quelque chose à mes persécuteurs en fne laissant froisser par T injustice ; ils se chargeoient d'un nouvel odieux et chauageoient peu l'état que j'avois su déjà si bien supporter. Ici comme à l'Abbaye, n'arois-je pas des lirres, du temps? n étois-je plus moi-même? Véritablement je m'indignai presque d'avoir été troublée, et je ne songeai plus qu'à user de la vie , à employer mes facultés avec cette indé- ^>endance qu'une âme forte conserve au milieu des fers et qui trompe Ises plus ardens ennemis. Mais je sentis qu'il falloit varier mes occupations ; je fis acheter des crayons , et je repris le dessin, que j'avois abandonné depuis si long^ temps. La fermeté ne consiste pas seulement à s'élever au-dessus des circonstances par l'effort de sa volonté, m^ à s'y maintenir par un régime et des soins convenables. La sagesse se compose de tous les actes utiles à sa conservation et à son exercice. Lorsque des événemens fâcheux ou irritans viennent me surprendre, je né me borne pas à me rappeler les ma&imes de la philosophie pour soutenir mon courage ; je ménage à mon esprit des distractions agréables , et je ne néglige point les préceptes de l'hygiène pour me conserver dans un. juste équilibre. Je distribuai donc mes journées avec une sorte de régularité. Le matin j'étudiois l'anglais dans TexceUent essai de Shaftesburj' sur la vertu, et j'expliquois des vers de Thompson; la saine métaphysique de Tun, les descriptions enchantées de l'autre, me transportoient tour à tour dans les régions intellectuelles et au milieu des scènes les plus touchantes de la nature. La raison de Shaftesbury fortifioit la mienne, ses pensées favorisaient la méditation ; la sensibilité de Thompson , ses tableaux rians ou sublimes, pénétroient mon cœur et charraoient mon imagination. Je dessinois ensuite jusqu'au dfner; javois cessé de conduire le crayon depuis si longtemps <pie je ne pouvois guère me trouver habile; mais on conserve toujours le pouvoir de répéter avec plaisir, ou de tenter avec fecilité ce qu on a fait avec succès dans sa jeunesse. Aussi l'étude des beaux -aits considérée comme partie de l'éducation chez les femmes, doit, ce me semble, avoir moins
pour objet de leur feire acquérir un talent distingué que de leur inspirer le goût du travail , leur feire contracter l'habttude de l'application , et de multiplier leurs moyens d'occuipation; car c'est ainsi qu'on échappe à l'ennui, la plus cruelle maladie de l'homme en société, c'est ainsi qu'on se préserve des écueils du vice , et même des séductions , bien plus à craindre que lui.
Je ne ferai point de ma fille une virtuose; je me souviendrai que ma mère avoit peur que je devinsse grande musi-"^ cienne, ou que je me consacrasse uniquement âf la peinture, parce qu'elle vouloit par-dessus tout que j'aimasse les devoirs de mon sexe , et que je fusse femme de ménage , comme mère de famille. Il faut que mon Eudora s'accompagne agréablement sur la harpe , ou se joue légèrement sur le forte-piano ;' qu'elle sache du dessin ce qu'il en est besoin pour contempler avec plus de plaisir les chefs-d'œuvre des grands maîtres, pour tracer ou imiter une fleur qui lui platt, et mêler à tout ce qui fait sa parure , le goût et l'élégance de la simplicité ; je veux que ses talens ordinaires n'inspirent pas aux autres plus d'admiration qu'à elle de vanité ; je veux qu'elle plaise par l'ensemble, sans étonner jamais au premier coup d'œil, et qu'elle sache mieux attacher par des qualités, que briller par des agrémens. Mais, bon Dieu! je suis prisonnière, et elle vit loin de moi! je n'ose même pas la faire venir pour recevoir mes embrassemens ; la haine |>oursuit jusqu'aux enfans de ceux que la tyrannie persécute, et le mien parolt à peine dans les rues avec ses onze ans, sa figure virginale et ses beaux cheveux blonds, que ces êtres apostés pour le mensonge ou séduits par lui, le font remarquer comme le rejeton d'un conspirateur. Les cruels! comme ils savent bien déchirer un cœur de mère !
L'aurois-je fait venir avec moi? — Je n'ai pas encore dit comment on est à Sainte-Pélagie.
Le corps de logis destiné pour les femmes est divisé en longs corridors fort étroits, de l'un des côtés desquels sont de petites cellules telles que j'ai décrit celle où je fus logée; c'est là que, sous le même toit, sur la même ligne, séparée par un léger plâtrage , j'iiabite avec des filles perdues et des
assassins. A côté de moi, est une de ces créatures qui font métier de séduire la jeunesse et de vendre l'innocence; audessus, est une femme qui a fabriqué de faux assi{piats, et décliiré , sur une grande route , un individu de son sexe , avec les monstres dans la bande desquels elle est enrôlée; chaque cellule est fermée par un gros verrou à clef, qu'un homme vient ouvrir tous les matins en regardant effrontément si vous êtes debout ou couchée; alors leurs habitantes se réunissent dans les corridors , sur les escaliers , dans une petite cour ou dans une salle humide et puante, digne réceptacle de cette écume du monde.
On juge bien que je gardois constamment ma cellule ; mais les distances ne sont pas assez considérables pour sauver les oreilles des propos qu'on peut supposer à de telles femmes, sans qu'il soit possible de les imaginer pour quiconque ne les a jamais entendus.
Ce n'est point tout; le corps de logis où sont placés les hommes a des fenêtres en face et très-près du bâtiment (|u'habitent les femmes; la conversation s'établit entre les individus analogues; clic est d'autant plus débordée que ceux qui la tiennent ne sont susceptibles d'aucune crainte; les gestes suppléent aux actions, et les fenêtres servent de théâtre aux scènes les plus honteuses d'un infâme libertinage.
Voilà donc le séjour qui étoit réservé à la digne épouse d'un homme de bien! — Si c'est là le prix de la vertu sur la terre, qu'on ne s'étonne donc plus de mon mépris pour là vie , et de la résolution avec laquelle je saurois affronter la mort. Jamais elle ne m'avoit paru redoutable; mais aujourd'hui je lui trouve des charmes; je l'aurois embrassée avec transport, si ma fille ne m'invitoit à ne point l'abandonner encore, si ma disparution volontaire ne prétoit des armes à la calomnie contre un mari dont je soutiendrois la gloire , si l'on osoit me traduire devant un tribunal.
Dans les derniers temps du ministère de Roland , les conjurations et les menaces s'étoient tellement multipliées, que souvent nos amis nous pressèrent d'abandonner l'hôtel durant la nuit. Deux ou trois fois nous cédâmes à leurs instances;
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mais ce déplacement m'enouya; j'observai qu'il y avoit moiiu» de dan{j[er à rester qu'à sortir, parce que l'audace ne porleroit difficilement à violer l'asile d'un fonctionnaire puhlir, tandis qu'elle pouvoit le guetter et l'immoler au dehors; et qu'enfin, si le malheur devoit arriver, il valoit mieux, pour l'utilité publique et pour sa gloire personnelle, que le ministre pértt à son poste.
En conséquence , nous ne découchâmes plus ; je fis apporter le lit de mon mari dans ma chambre pour que nous coorussions les mêmes hasards ; je gardai , sous mon chevet ou sur ma table de nuit , un pistolet dont je me proposons de me servir , non pour une vaine défense , mais pour me soustraire aux outrages des assassins, si je les voyois arriver. J'ai passé trois semaines dans cette situation ; il est trés-vrai que , deux fois» l'hôtel fiit environné; qu'une autre fois, les MarseQlois, informés de quelque projet, envoyèrent cpiatre-vingts des leurs pour nous garder ; il est très- vrai que jacobins , cordeliers, ne cessoient de répéter, dans leur tribune, qu'il ftilloic feire un 10 aoiH contre Roland, comme on avoit tait contre Louis XYI ; mais c'est parce qu'ils le disoient qu'on pouToic présumer rju'ils n'étoient point près de le faire. La mort que je bravois gaiement alors , ne pouvoit cjue me paroltre désirable à Sainte-Pélagie, si des considérations puissantes ne m'eussent enchaînée sur la terre.
Mes gardiens ne tardèrent pas à soufft*ir plus que moimême de ma situation, et à s'inquiéter pour l'adoucir; les excessives chaleurs du mois de juillet rendoient ma cellule inhabitable. Les papiers dont j'environnois les grilles n^em- |>échoient pas le soleil de frapper les murs blanchis et re»sen*és , et quoique les fenêtres demeurassent ouvertes dan.s la nuit, l'air brûlant et concentré du jour ne s'y ralraichissoit jamais. La femme du concierge m'invita à passer les jouméei» dans son appartement , et j'acceptai ses oHres pour l'aprèsmidi : ce fut* alors que j'ima{;inai de faire venir un fortepiano, que je plaçai cliez elle, et dont je m'amusai quelquefois. Mais combien ma situation morale souffrit-elle de modifications dans cet inter\'alle ! Le mouvement de quelques départemens sembloit annoncer la juste indignation dont ils
étoient pénétrés par F outrage fiait à lears députés, et la résolution d'en tirer veng^eance, par le rétablissement de la représentation nationale dans son intégrité.
Je savois Roland , dans une retraite paisible et sûre , recevant les consolations et les soins de l'amitié ; ma fille, accueillie par de vénérables patriarches, suivoit, sous leurs^yeux et avec leurs enfans , ses exercices et son éducation ; mes amis, reçus à Caen , y étoient environnés d'une force respectable : celui d'entre eux qui m'étoit le plus cher, avoit trouvé moyen de me donner de ses nouvelles ; je pouvois lui écrire , et je croyois que mes lettres lui parviendroîent ' : je voyois le salut de la République se préparer dans les événemens ; rési- (paée sur mon propre sort, j'étois encore heureuse. Le bonheur tient bien moins aux choses extérieures qu'à la disposition de l'esprit et aux affections de l'àme. J'employois mon temps d'une manière utile et agréable; je voyois quelquefois les quatre personnes qui venoient me visiter à l'Abbaye; l'honnête Grandpré, que sa place autorisoit à venir, et qui m'amenoit une femme intéressante; le fidèle Rose, qui m'apportoit des fleurs du Jardin des Plantes, dont les formes aimables, les couleurs brillantes et les doux parfums embellissoient mon austère réduit; le sensible Ghampagneux, qui m'engageoit si vivement à prendre la plume pour continuer les Notices historiques que j'avois commencées ; ce que je fis à sa prière , abandonnant pour quelque temps mon Tacite et mon Plutarque , dont je nourrissois mes après-dtners.
Ce n'étoit point assez pour madame Rouchaud de m'a voir offert l'usage de son appartement; elle sentoit que j'en usois avec une grande discrétion ; elle imagina de me sortir de ma triste cellule, et de me loger dans une jolie chambre à cheminée située au rez-de-chaussée, au-dessous de sa propre chambre. Me voilà donc déUvrée de l'affreux entourage qui faisoit mon tourment, après trois semaines de résidence; je n'aurai plus à passer, deux fois le jour, au milieu des femmes de mon voisinage, pour m'éloigner d'elles durant quelque temps; je ne verrai plus le porte-clefs, à sinistre figure,
* Ces n{;ne.< sont stiircliargécs cir rature-» p.ir une main qui nou.s a paru une main étraii(;ère. Noim le« avons rétablies.
ouvrir ma porte chaque matin , et tirer le soir le {<^roi> %'errou sur moi comme sur une criminelle qu'il faut sévèrement garder. C'est la douce physionomie de madame Bouchaud qui se présente à moi; c'est elle dont je sens à chaque minute les soins délicats; il n'est pas jusqu'au jasmin apporté devant ma fenêtre , dont on garnit les grilles de ses hranches flexibles , qui n'atteste le désir dont elle est pénétrée ; je me regarde comme sa pensionnaire, et j'oublie ma captivité. Tous mes objets d'étude ou d'amusement sont réunis autour de moi ; mon forte-piano est prés de mon lit, des armoires me donnent la faculté d'ordonner mes petits effets de manière
à faire régner dans mon asile la propreté qui me plait
Mais For, le mensonge, l'intrigue et les armes sont employés contre les départemens qui recevoient le jour de la vérité; des soldats séduits ou payés trahissent les braves Normands; Évreux est évacué; Caen abandonne les députés qu'il avoit accueillis; les brigands dominateurs, dans ce quon ose appeler encore une Convention , les fout déclarer traîtres à la patrie ; on met leurs personnes hors de la loi , on confisque leurs biens, on se saisit de leurs femmes et de leurs enfaiis, on fait raser leurs maisons; on décrète d'accusation, sans pouvoir dire pounjuoi, les députés qui ont bien %'oulu demeurer dans les liens de l'arrestation : c'est le triomphe audacieux du crime contre la vertu malheureuse. Cette lâcheté , cjui fait le caractère de l'égoïsme et de la corruption chez un peuple avili que nous crûmes pouvoir régénérer par les lumières et qui étoit trop abruti par ses vices, livre à la terreur des administrateurs perfides et une foule ignorante. Partout ridée de la paix, le désir d'un repos, toujours illusoire quand il n'est point mérité, fait accepter une constitution monstrueuse par ses défauts, et c|ui, eût-elle été meilleure, ne devoit pas être reçue des mains indignes qui osèrent la présenter; là, où quelque résistance pouvoit s'élever, la corruption F étouffe; les deniers de la nation sont prodigués pour assurer les succès de ses oppresseurs. Dans son imbécile stupeur, une majorité, sans logique, regarde le sacrifice de <|uelques individus comme un foible mallieur; elle croit établir pour elle justice, paix et sikreté, en les lais-
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sant impunément violer à Péfjard de ceux cjui la représentent , et elle pr«nd pour signe de salut le gage de son asservissement. Cependant un joug de fer s'appesantit sur les foibles Parisiens, témoins pusillanimes d'horreurs dont ils gémissent , sans oser même les faire connoftre ; la disette les menace, la misère les ronge, l'oppression les accable; le règne des proscriptions est ouvert , les dénonciations pleuvent de toutes parts, et les anestations se multiplient. Partout un infâme salaire attend celui qui peut offrir une victime; les portiers des maisons , secrètement gagés , deviennent les premiers délateurs, et les domestiques ne sont plus que des espions.
Une femme étonnante, ne consultant que son courage, est venue donner la mort à F apôtre du meurtre et du brigandage; elle mérite l'admiration de Funivers. Mais faute de bien connoitre Fétat des choses , elle a mal choisi son temps et sa victime. Il étoit un plus grand coupable que sa main auroit dû immoler de préférence ; la mort de Marat n'a fait que servir ses abominables sectateurs ; ils ont transformé en martyr celui qu'ils avoient pris pour un prophète; le fanatisme et la friponnerie, toujours d'accord, ont tiré de cet événement un avantage comparable à celui que leur avoit déjà procuré Fassassinat de Lepelletier. Certes! il avoit été trop funeste, pour f|ue les députés fugitif^, très-étrangei's à Faction de Paris, ne le fussent pas également à celle de Corday; mais leurs adversaires saisirent un nouveau moyen de les noircir dans Fesprit du peuple. Les plus francs républicains, les seuls hommes de F Assemblée qui réunissent, au courage de l'austère probité, Fautorité du talent et des lumières , furent présentés comme des fauteurs du despotisme et de vils conspirateurs ; tantôt on les suppose d'accord avec les rebelles de la Vendée ; on fait trouver sur les sabres des guerriers qui avoient voulu les servir, Finscription : Vive Louis XVII! tantôt on les accuse de travailler à partager la France en petites républiques , et on les fait maudire comme fédéralistes ; c'est avec la même justesse que Fon met Brissot à la solde de l'Angleterre, et que, dans un rapport envoyé à tous les départemens, on dépeint gravement sa femme
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retirée dans les appartemens de la reiiie, à Saint-Cloud, et tenant des conciliabules politiques.
Rien n'est si plaisant pour qui connoftla femme de Brissot, adonnée aux vertus domestiques, absorbée par les soins da ménage, repassant elle-même les chemises de son mari, et regardant à travers le trou de sa serrure pour savoir si elle doit ouvrir à ceux qui frappent ; prenant à loyer une petite vilaine chambre au village de Saint-Cloud, pour avoir la facilité de promener au grand air P^ifant qu'elle vient de sevrer. Mais bientôt elle est saisie , amenée à Paris et gardée à vue. La femme de Pétion, qui alloit dans sa famille laisser passer le temps des orages, est arrêtée avec son fils; Miranda, qn'avoit acquitté le tribunal révolutionnaire, est de nouveau traduit en prison comme suspect, sur les dénonciations de son valet, espion de Pache; tous les généraux sont mis en arrestation ; Custine, dont j'ai ouï dire aux princes de Linange qu'il étoit le plus redouté d'entre eux par les Autrichiens, est menacé de perdre la tête. La désorganisation s'étend sur toute la face de la France , et la guerre civile s'allume çà et là. L'acceptation de la Constitution ne peut valoir à Lyon r oubli de la justice que cette ville a osé faire de deux ou trois brigands maratistes; on veut qu'elle livre les têtes de ses plus riches habitans et une somme considérable ; on rappelle les troupes des frontières , qu'on expose aux ravages de l'ennemi, pour exciter des frères les uns contre les autres, et faire répandre le sang français par des Français mêmes ; la fière Marseille envoie des secours aux Lyonnais. Cependant r ennemi s'avance au Nord , Valenciennes n'existe plus , Cambrai est bloqué ; les voltigeurs autrichiens paroissent jusqu'aux environs de Péronne. Paris, comme une autre Babylone, voit son peuple abruti courir à des fêtes ridicules , ou se rassasier des supplices d'une foule de malheureux sacrifiés à sa féroce défiance; tandis que les é([oïstes remplissent encore les théâtres ; que le timide bourgeois se ferme tremblant chez lui, où il n'est pas assuré de coucher, s'il plaît à son voisin d'aller dire qu'il a tenu des propos inciviques, blâmé la journée du 2 juin , pleuré stir les victimes d'Orléans envoyées k la mort, sans preuves de la prétendue intention d'un assa^-
DEUXIEME DETECTION. 295
sinat fjui n'a pas été commis dans la personne de Finliame Bounlon. O mon pays! dans quelles mains es-tu tombé! Chabot et ses pareils annoncent que Roland est à Lyon, attestent qu'il soulève cette ville, veulent le décréter d'accusation et moi avec lui ; et dans le même temps ils font fouiller les caves de l'Observatoire; ils font investir la maison d'un de ses amis, où ils supposent qu'il peut être caché.
Tous mes amis sont proscrits, fugitifs ou arrêtés; mon mari ne se dérobe à la fureur de ses adversaires que par une retraite comparable à la plus dure détention ; il falloit encore que le petit nombre de ceux qui viennent me consoler subissent la persécution. Grandpré dînant avec un homme qu'il ne savoit pas être juge de paix, ni du tribunal d'arrondissement, gémit sur la né.(;ligence de ces officiers qui laissent dans les prisons tant de personnes en souflrance : le quidam se découvre alors, aftecte le plus grand empressement de connoitre les abus à la réparation desquels il peut concourir, demande à Grandpré son nom, son adresse, pour aller chez lui le prendre lorsqu'il ira visiter les prisons. C'étoit un prétexte ; le juge de paix court au comité de sûreté générale , fabrique une atroce dénonciation contre Grandpré, (}u'il accuse de complicité de la mort de Marat. On croit être au temps de Tibère; c'est également le règne des délateurs. Grandpré est arrêté par quatre fiisiliei's et un officier public, qui se rendent chez lui à cinq heures du matin , fouillent ses papiers et apposent les scellés. 11 étoit alors muni d'une lettre que j'adressois au malheureux Brissot ; quel crime on peut faire, à moi de l'avoir écrite, à lui d'en être le porteur! Il la dérobe adroitement aux recherches; ce n'est qu'avec de pénibles discussions qu'il obtient d'être gardé à son iMireau sans aller toucher à l'Abbaye, et après plusieurs jours que l'on parvient à démontrer la fausseté de la dénonciation dont il est l'objet.
Champafpdeux n'est pas encore. aussi heureux; au crime d'avoir été placé par Roland, il joint celui d'occuper une place intéressante. Collot-d'Herl)ois s' étoit rendu ivre chez le ministre de Pintérieur, entre quatre et cinq heures, au moment où tous les gens de travail viennent de quitter leurs bureaux pour chercher à dtner; il alloit demander des voi-
tures dont ce ministre ne dispose pas; fiirieux de ne |H>int trouver Garât , il jure , fulmine , rompt des pieds de chaise et de table ' ; va chez le premier commis Champagneux , r injurie, fait ouvrir les paquets disposés |K>ur être envoyés à la poste, trouve mauvais ce qu'ils renferment; c'étoit une espé(*e de mémoire , en forme de questions , destiné à se procurer des lumières sur l'état des campagnes : il arrange dans sa tête enflammée une dénonciation qu'il fait le lendemain à l'Assemblée, et sur laquelle on décrète d'arrestation Garât et Ghampagneux.
Garât vient à la barre , ne se plaint point de Gollot , explique doucement sa conduite, flagorne l'auguste assistance, et est renvoyé à ses fonctions : Ghampagneux, d'abord effrayé, caché, vient pourtant se présenter; on le renvoie au comité, et le comité le fait conduire prisonnier à la Force. Garai sollicité , intéressé pour lui-même à la liberté de Ghampafpoeux, dont il ne peut se passer, se rend au comité pour l'obtenir; il explique inutilement que sans le travail de cet homme, versé dans les aSaires, il lui est impossible de rester au ministère : ses amis, comme Barère, si de tels gens sont amis, lui font d'abord espérer qu'en donnant une démission (^mbinée, on lui rendra Ghampagneux jiour le faire rester; mais les autres s'expliquent enfin plus clairement. Il tant nommer à la place de Ghampagneux ; sa liberté , sa vie , sont à ce prix ; il faut y nommer une créature du comité , jeune homme de vingt-six ans, qui n'a nulle expérience des affiaires. aucune espèce de savoir, mais que le comité protège; Garât. qui ne refusa jamais rien à ses maîtres , nomme et se retire ensuite, abandonnant enfin le ministère f|u'il ne lui est pa> possible de remplir*. Mais Ghampagneux n'est pas libre, et
• Ct*A faiu |M*iivent piiroîfi"*' rxa{»<'iV"!* ; ils ne Hont qii*c\nrU, jp Ii^j tiru» (riin léiiiuiii non suspect, de Clininpa^nciix Ini-ni^me. (Soie tle mafiamr B.)
^ Oii iioniiiia à tia plarc Paré y autrefois niaiti*e-t*lerr de Danton, «lui l'avoit fait iioiiiiiier sernMairc du conseil au départ de Grouvelle; et IVxiiiinisliT (rarat, content de pouvoir op<*r«*r un écbaiige, qui, le dêli^*rani d'une place de i*es|Miiisalde, lui en tiffnî encore une de viii^t mille livn*>% d'ap|M>iulemenl, devient secrétaire du conseil. Il nVst |>as hors de |>n>|»tH> de n'uianpier ipie Desfîtrgues y ministre des affaires étrangères, ont .in«'*t un aiu'ien clerc de Danton, (/f.)
la quatrième semaine de sa détention s'est déjà écoulée. Au moment où il fut menacé de l'arrestation, car CoUot la lui avoit annoncée comme un acte qui alloit suivre sa volonté , Ghampagneux avoit chez lui presque toutes mes Notices historiques y dont il vouloit avoir une copie pour en assurer l'existence par un double exemplaire; inquiet, agité, jugeant bien que les principes qui les ont dictées , que la liberté avec laquelle elles sont écrites, sont des titres à im supplice certain; il les brûle. Et voilà les régisseurs de l'empire! Un Collot , comédien de profession , à côté duquel siège un juge des départemens méridionaux, qui naguère le condamna à un an de prison pour une vilaine action commise lorsqu'il couroit les tréteaux , et pour laquelle plusieurs juges avoient opiné aux galères! Une grande force de poumons, le jeu d'un farceur, l'intrigue d'un fripon, les écarts d'une mauvaise tête et l'effronterie de l'ignorance, tels furent ses moyens de succès dans les clubs, particulièrement aux jacobins, qui osèrent bien parler de lui lors de la formation du ministère patriote sous le règne de Louis XVI.
Collot se crut frustré en voyant appeler Roland à l'intérieur, où lui avoit porté ses vues; Roland lui parut un ennemi d'autant plus haïssable, qu'il n'en étoit point remarqué; dès lors sa puissance clubiste fiit dirigée contre lui, et cette disposition, jointe à ses autres qualités relatives, lui valut d'être porté à la Convention dans la députation de Paris.
Grandpré, devenu libre, ne vient me voir qu'avec précaution et beaucoup plus rarement, car il est perdu si l'on soupçonne que le soin de se rendre près de moi peut diriger ses démarches dans les prisons.
Champagneux, détenu, regrette moins encore sa liberté que le plaisir d'adoucir quelquefois ma captivité, et je souflfre de la sienne qu'il doit à ses rapports avec Roland et moi; j'invite Bosc, i|ui déjà a donné sa démission de la place d'administrateur des postes, de ne pas courir les risques de la détention en me faisant des visites; et je le vois une fois la semaine, pour ainsi dire à la dérobée. Au milieu de ces douleurs , on se repose pourtant avec moi dans la jolie cham-
1t9é NOTICES HISTORIQUES.
bre où la sensible madame Bouchaud m'a soustraite à toutes les apparences de la prison ; j'y ai hien le petit désagrément d'un gendarme dont le poste est précisément vis-à-vis de ma fenêtre , de laquelle il £aut que je tienne toujours les rideaux fermés, et qui vient quelquefois auprès pour écouter ce qui se dit lorsque je ne suis pas seule; j'y ai l'ennui de l'aflfrenx aboiement de trois ([ros chiens , dont la loge est à dix pas ; je suis aussi a coté d'une grande pièce qui s'api^elle fiaistueusèment la salle du conseil, et dans laquelle se tiennent les administrateur» de police quand ils viennent fiaire quelque interrogatoire. Je dois à ce voisinage la connoissauce de scènes étranges dont je vais dire un mot. Deux bonunes, dont j'ai su les noms, mais que j'ai oubliés ou que je ne c^ite pas , parce que ceux de tels gredins ne méritent point d'être consignés, avoient été faits prisonniers pour malversatioos dans l'administration de l'habillement des troupes, dan^ laquelle ils sont emplovés; ils avoient pour aoiis, on cxhbplices, des gens de leur sorte qui venoient les visiter, et ces gens étoient précisément des administrateurs de poUce. Dans cette qualité , ceux-ci , chargés de maintenir l'ordre dans les prisons, de surveiller les concierges, etc., venoient à Sainte- Pélagie une ou deux fois la semaine, avec d'autres amis comme eux, au nombre de dix à douze, quelquefois davantage , faisoient venir dans la salle du conseil les deux prisonniers chéris, et là, demandant au concierge, cliapon, poulets, œuf», vin, li(|ueur, café, etc., les niangeoient à sesi dépens, et s'établissoient en orgies permanentes durant quatre ou cinq heures. On n'imaginera jamais, et certes je n'entreprendrai pas de rendre la joie brutale , la grossièreté des propo», l'infamie de ces festins. Le mot de patriotisme, appliqué bêtement et répété avec emphase à F occasion de l'échafaud où il convient d'envoyer tous les gens suspects, et cette dénomination appliquée à toute personne qui a re<;u de l'éducation, ou qui possède une fortune non récemment volée, les baisers dégoûtans de ces bouches pleines de vin s' appliquant avec bruit sur le visage des arrivans, et répétant ce concert au moment du départ ; les sales plaisanteries d'hommes san» mœurs et sans honte, le toi orgueil dimbé-
ciles atroces qui ne révent que dénonciations, et mettent toute leur science à incarcérer les gens de bien.
Platon aToit bien raison de comparer la démocratie à un encan de gouvernement, une sorte de foire où l'on trouve mêlées toutes les espèces de gouvernement possibles. Mais comment feut-il caractériser celui où des hommes tels que ceux-ci disposent de la liberté de leurs concitoyens? Lorsque r aimable compagnie arrivoit, Bouchaud ou sa femme avoit grand soin de retirer la clef de ma porte et de me prévenir. J'avois enfin pris mon parti ; je fermois les oreilles au tapage; je trouvois même plaisant de continuer alors mes notices, et j'en a vois écrit quelques tirades vigoureuses sous les yeux, pour ainsi dire, des misérables qui m'auroient massacrée s'ils en eussent entendu une phrase. Le 10 août arriva ; on craignoit, pour les prisons, la répétition du 2 septembre; les administrateurs vinrent à bout de feire sortir les coquins de leur connoissance , et il n'y eut plus de banquets civiques. Je donnerois , si je pouvois me résoudre à remuer ce fumier, des détails bien étonnans et bien tristes sur les abus qui régnent dans les prisons ; on verroit le crime des malheureux qu'on y renferme se ménager des complices dans presque tous les valets et tous les gens d'affaires qui y tiennent; les filles de joie, coupables de quelque grand délit, obtenir leur liberté sans jugement, par le soin de l'administrateur qui va coucher avec elles le jour de la sortie ; les assassins , assez riches pour payer du fruit de leurs vols un défenseur officieux , l'intéresser de manière à ce qu'il anéantisse les pièces de conviction , procure l'impunité ; les voleurs <le profession conserver leurs intrigues , communiquer entre eux et au dehors, et dérober encore du fond de la prison, en partageant avec un serviteur du lieu ou le gendarme qui paroft les garder. Tout se corrompt ou achève de se gâter dans ces lieux infects, sous une administration vicieuse qui ne veut que détruire , ne s'inquiète pas de corriger et n'agit que par passion. Sensible et généreux Hov^ard, qui parcourûtes l'Europe entière pour visiter ces sombres réduits où la sagesse d'un gouvernement équitable ne doit jamais plonger r innocence et sait encore distinguer la faiblesse dp crime.
combien vous aurez gémi si vous avez entièrement connu le régime des prisons de ce peuple qui passoit alors pour le plus doux de la terre ! Point de distinction d'aucune espèce entre la jeunesse étourdie et le crime consommé; j'ai vu fermer dans une même chambre un étudiant en botanique, qui avoit dit du mal de Marat, avec des voleurs de grand chemin. Point de respect pour les mœurs ; j'ai vu tenir dan> la même cellule une fille de quatorze ans, que ses parens réclamoient , avec la femme qui venoit de l'enlever, et qu on avoit arrêtée pour ce délit*. Point de ménagements pour la décence, de soins pour la salubrité dans l'ordre des constructions ou l'usage du local. On bâtit actuellement à Sainte- Pélagie sur un terrain immense ; un architecte à petite vue , sans âme, fait des dispositions sans raisonnement, et personne dans les administrations supérieures n'a l'intelligence ou la volonté de rectifier ses plans.
Je dois rendre justice au concierge actuel ; il fait ce qu'il peut dans les détails , mais rien ne sauroit anéantir les résultats d'une mauvaise organisation. Il faut ou des maisons distinctes, réservées les unes pour les criminels, les autres pour les détenus suspects ou soupçonnés, ou des corps de logis très-séparés, et enfin nulle communication entre les deux sexes. Mais ce n'est pas ici le lieu d'un traité sur cette matière ; je me borne à gémir sur la destinée d'un peuple à la liberté duquel il n'est plus permis de croire, quand on a entrevu la profondeur de sa corruption.
Lorsque j'étois arrivée à Sainte-Pélagie, on m' avoit donné une femme prisonnière pour de petites choses, et dont les soins pouvoient être utiles à ma foiblesse comme je savois les rendre utiles à sa misère. Ce n'est pas que je ne susse fort bien me servir moi-même : tout sied bien au malheureux courage, a-t-on dit à l'égard de Favonius rendant à Pompée malheureux les services que les valets ont coutume de rendre à leurs maîtres; cela n'est pas moins vrai pour l'infortuné dénué de movens et suffisant à ses besoins, ou |)our l'austère philosophie dédaignant toute superfluité. Quintius faisoit cuire ses raves en recevant les ambassadeurs des Samnites ; faurois bien fait mon lit dans la cellule de Sain te -Pélagie;
mais il faut traverser de longs espaces et aller se mêler avec leurs diverses habitantes pour aller chercher de l'eau ou autre chose semblable , et je trouvai très-bon d'avoir une personne que je pusse obliger en lui donnant de telles commissions. Elle continuoit de les flaire dans la chambre où l'on m'avoit logée, et elle y entroit un matin à T instant où un administrateur arrivoit dans la salle du conseil. Il demande qui loge là ; il veut visiter le local ; il entre; jette un coup d'oeil irrité, sort et se plaint à la femme du concierge de l'espèce de douceur qu elle m'a procurée. « Madame Roland étoit incommodée (c'étoit vrai) , je l'ai mise plus à portée de recevoir des soins ; d'ailleurs, elle s'amuse quelquefois à un fortepiano qui ne pourroit tenir dans une cellule. — Elle s'en passera; faites-la remonter dès aujourd'hui dans un corridor; vous devez maintenir l'égalité. »
Bourreau! et c'est pour cela que tu veux me confondre avec des femmes perdues ! — Madame Bouchard , plus triste qu'on ne sauroit exprimer, vient bientôt me faire part de l'ordre qui lui étoit intimé ; je la coftsolai en lui montrant beaucoup de calme et de résignation pour m'y conformer. Il fut convenu que je descendrois dans le courant de la journée pour changer d'air et retrouver mes objets d'étude que je laisserois au même lieu. Me voilà donc condamnée à revoir les guichetiers, à entendre les verroux, à i-espirer l'air fétide d'un corridor tristement éclairé le soir par une lampe dont l'épaisse fumée noircit tous les murs et suffoque le voisinage. Voilà les actes humains, les signes de liberté de ces hommes qui font rappeler sur les pierres de la Bastille la dureté de ce gouverneur écrasant F araignée de Lauzun, et qui donnent au Champ de Mars lessor à des oiseaux porteurs de banderolles pour annoncer aux habitans des sublimes régions la félicité de la terre! Insolens comédiens! votre rôle s'avance; l'ennemi est là; ce sont les départ emens qui assurent le triomphe de la raison et de la vraie libellé , et préparent votre ruine.
La mienne ne peut manquer sans doute ; j'ai mérité la haine de tous les tyrans ; mais je ne regrette que celle de mon pays , que votre châtiment consolera sans le sauver.
Au re4ie« le% ^^oâXcs de Toppreisioa ont mgnhlé le camAat que Jfaabéle de fenune* pre» desquelles je puis bw tromrer «an* hoote et même arec piaûir. J^t troore celle d'an juge de paix à #|iii «a ToûiDe a prêté de» propos dits incÎTÎqiBes; j*T renriwitre celle dn président da tribonal rcToI ntinnuair c ; pT TOi> madame Pétion. • Je ne croyoî^ çaère^ hii di»-je en FalxMtlant, lorsque je fu^ a la mairie, le 10 aoôt 1792, partai^er tos inqoiétodes, que nons ferions TanniTersaire à Sainte- Pélagie « et que b chute du trùne préparât notre disf^râce. •
PORTRAITS ET AXECDOTES.
A Sainle-P^bpr, le 8 aoât f 7K.
Il y a plus de deux mois que je suis incarcérée parce qne j'appartiens à un homme de bien qui s'est arisé de se con- •enrer Yertueox dan# une révolution, et de rendre des compte* rigoureux étant ministre. Il a Tainement sollicité pendant cinr| moi<> ({u'on apurât ses comptes et jugeât l'administration. L'examen en a été fait; mais comme il n'v a voit pas de quoi médire, on n'a point voulu faire de rapport, et Ton a calomnié. L'activité de Roland, ses travaux multipliés, ses écrits sa(;es, lui avoient acrfuis une considération qu'on a cru redoutable, ou du moins les envieux Font fait croire telle pour accuser un homme dont ils hais?»oient rinté{;rité. On vouloit le perdre; on a tenté de l'arrêter Ion) de cette insurrection du 31 mai, époque de Tavilissement complet de la représentation nationale, de sa violation et des succès du décemvirat. Il s'est échappé; on m'a saisie de rage; mais l'on m'aurait toujours arrêtée, car ceux r|ui nous pei*sécutent , s'ils savent que mon nom n'a pas linlluence du sien, sont persuadés que mon caractère na pas moins ile Force , et ils ont presque autant d'envie de me perdre.
J'ai employé les premiers temps de ma captivité à écrire ; je l'ai fait avec tant de rapidité, et dans une disposition si
heureuse, qu'avant un mois j'avois des manuscrits de quoi faire un volume in-douze; c'étoient, sous le titre de Notices historiques , des détails sur tous les fiaits et sur toutes les personnes tenant à la chose publique, que ma position m'avoit mise dans le cas de connoltre ; je les donnois avec la liberté, l'énergie de mon caractère, avec l'abandon de la franchise, F aisance d'un esprit au-dessus de toutes les considérations particulières, avec le plaisir de peindre ce que j'avois senti ou ce que j'éprouvois ; enfin avec la confiance que, dans tous les cas, ce recueil seroit mon testament moral et politique. Il avoit le caractère d'originalité que lui prétoient les circonstances, le mérite de réflexions qui naissent des événemens à mesure que ceux-ci surviennent, et la fraîcheur qui appartient à une telle origine.
Je venois de compléter le tout en conduisant les choses jusqu'à ces derniers momens, et je l'avois confié à un ami qui y mettoit le plus grand prû|. L'orage est venu fondre sur loi tout à coup; à T instant de se voir en arrestation, il n a songé (|u'aux dangers, il n'a senti que le besoin de les conjurer, et sans rêver aux expédiens, il a jeté au feu mes manuscrits. J'avaue que j'aurais préféré qu'on m'y jetât moi-même. Cette perte m'a plus agitée que n'ont jamais fait les plus rudes épreuves; cela peut se concevoir, si Ton se représente que la crise approche , que je puis être massacrée au premier jour, ou traînée, je ne sais comment, au tribunal que les dominateurs emploient pour se débarrasser des importuns ; que ces écrits étoient un oreiller sur lequel je me reposois de la justification de ma mémoire et de celle de beaucoup de personnages intéressans.
Certes, la mort de l'araignée de Lauzun à la Bastille ne lui fiit pas plus cruelle, et elle n'étoit une perte que pour lui; cependant, comme il ne faut succomber à rien, je vais employer mes loisirs à jeter çà et là» négligemment, ce qui se présentera à mon esprit. Cela ne sauroit remplacer ce que j'ai perdu, mais ce sera des lambeaux qui serviront à me le rappeler et à m' aider un jour à y suppléer, si la faculté m'en est laissée*.
' Pliisi(!ui*s passogcii <lo cette- note avaient été altérée.
304 NOTICES HISTOR1QCË8.