‹ Mémoires. Éd. conforme au MS. transmis à la Bibliothèque impériale [and first publ. as Appel à lChapitre 73 sur 90 · GRANGENEUVE · texte numérisé non relu

GRANGENEUVE

Grangeneuve est bien le meilleur humain qu'on puisse trouver sous une figure de la moindre apparence ; il a T esprit ordinaire, mais l'âme vraiment grande; et il fait de belles choses avec simplicité, sans soupçonner tout ce qu'elles coûteroient à d'autres que lui.

Dans le courant de juillet 1792, la conduite et les dispositions de la cour annonçant des vues hostiles, chacun raisonnoit sur les moyens de les prévenir ou de les déjouer. Chabot disoit à ce sujet, avec l'ardeur qui vient de l'exaltation et non de la force, qu'il seroit à souhaiter que la cour filt attenter aux jours de quelques députés patriotes , que ce seroit la cause infaillible d'une insurrection du peuple, le seul moyen de le mettre en mouvement et de produire une crise salutaire. Il s'échauffe sur ce texte et le commente assez longtemps. Grangeneuve, qui l'avoit écouté sans mot dire, dans la petite société où s'étoit tenu ce discours, saisit le premier instant de parler à Chabot en secret : — « J'ai été , lui dit-il, frappé de vos raisons, elles sont excellentes; mais la cour est trop habile pour nous fournir jamais un tel expédient; il faut V suppléer : trouvez des hommes qui puissent faire le coup, je me dévoue pour la victime. — Quoi! vous voulez?. . . — Sans doute : qu'y a-t-ii à cela de si difficile? ma vie n est pas fort utile, mon individu n'a rien d'important; je serai trop heureux d'en faire le sacrifice à mon pays. — Ah! mon ami, vous ne serez pas seul, s'écrie Chabot d'un air hispiré ; je veux partager cette gloire avec vous. — Gomme vous voudrez; un est assez, deux peuvent mieux faire encore; mais il n y a pas de gloire à cela; il faut que personne n'en sache rien. Avisons donc aux moyens. »

Chabot se charge de les ménager; peu de jours après, il

' Grangeneuve (J.-A.), avocat di* Koi-deaux^ avait été nommé en iie|>temhre 1791 député k l'Assemblée léf^inlative ^ et en septembre 1792 tlépiité à la Convention. Envrlop|)é dans* la pnHcription du 31 mat 1793, il quitta Paii.H, fut nii:< hor.n la loi le 28 juillet; arrêté à }U>rdean\, il fut conduit ^ réchafdud immédiatement, le 21 décembre 1793.

annonce à 6ran{jeneuye qu il a son monde et que tout est prêt. — « Eh bien , fixQns l'instant ; nous nous rendi ons au comité demain soir; j'en sortirai à dix heures et demie; il Faudra passer dans telle rue, peu fréquentée, où il faut aposter les gens; mais quils sachent s'y prendre; il s* agit de bien nous tirer, et non pas de nous estropier. » On arrête les heures ; on convient des faits : Grangeneuve va faire son testament, ordonne quelques affaires domestiques sans affectation, et ne manque pas au rendez-vous donné. Chabot n'y paroissoit point encore; F heure arrivée, il n étoit pas venu. Grangeneuve en conclut qu'il a abandonné l'idée du pai^ tage; mais croyant à l'exécution pour lui, il part, il prend le chemin convenu , le parcourt à petits pas , ne rencontre personne au monde ; repasse une seconde fois crainte d'erreur sur l'instant, et 11 est obligé de rentrer chez lui sain et riauf, mécontent de l'inutilité de sa préparation. Chabot se sauva des reproches par de misérables défaites, et ne démentit point la poltronnerie d'un prêtre, ni l'hypocrisie d'un capucin.

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