‹ Mémoires. Éd. conforme au MS. transmis à la Bibliothèque impériale [and first publ. as Appel à lChapitre 75 sur 90 · LOUVET · texte numérisé non relu

LOUVET

Louvet, que j'ai connu durant le premier ministère de Roland, et dont je rechercherois toujours l'agréable société, pourroit bien quelquefois, comme Philopœmen, payer l'intérêt de sa mauvaise mine. Petit, fluet, la vue basse et Fhabit négligé, il ne paroft rien au vulgaire, qui ne remarque pas

* Louvet (Jcan-Bapfi«te), né à Pari» en 1764, fui décrété d'arrestation, le 2 juin 1703, et mis hors la loi le 28 juillet. Il erra dans la Bretn{rne, dan.4 la Gironde , et , plus heureux cfuc Guadet et Barbaroux , il échappa à toutes les recherches. Il revint à Paris, où il se tint caché jusqu'après le 9 thermidor an II et la chute de Robeâpierre. Il reparut, avec plusieurs de ses coUèjrues proscrits, à la Convention, et reprit la direction du journal la Sentinelle, Il fut membre du conseil des Cinq Cents et mourut le 23 août 1797. Il a laissé des Mémoires relatifs à Tépoque de sa proscription.

la noblesse de son front , et le feu dont s'animent ses yeiu et son visage à Texpression (f une grande vérité, d'un beau sentiment, d'une saillie ingénieuse ou d'une fine plaisanterie. Les gens de lettres et les personnes de goût connoissc^nt ses jolis romans, où les grâces de l'imagination s'allient à la légèreté du style, au ton de la philosophie, au sel de la critique. La politique lui doit des ouvrages plus graves, dont les priocipes et la manière déposent également en feveur de son âme et de ses talens. Il a prouvé que sa main habile pouvoit alternativement secouer les grelots de la folie, tenir le burin de l'histoire et lancer les foudres de l'éloquence. Il est impossible de réunir plus d'esprit à moins de prétentions et plus dé bonhomie ; courageux comme un lion« simple comme un enfant, homme sensible, bon citoyen, écrivain vigoureux , il peut faire trembler Catilina à la tribune , df ner chez les Grâces , et souper avec Bachaumont.

8a catilinaire ou Robespierride méritoit d'être prononcée dans un sénat qui eût la force de faire justice ; sa Conspira» tion c/ti 10 mars est un second morceau précieux pour l'histoire du temps; sa Sentinelle est un modèle de ce genre d'affiches et d'instructions quotidiennes, destinées à un peuple qu'on veut éclairer sur les faits, sans jamais l'in- Hiiencer que par la raison, ni Témouvoir que pour le bien de tous , et pénétrer par des affections heureuses qui honorent rhumanité. C'est une belle opposition à faire avet* CCS feuilles atroces et dégoûtantes dont le stvle grossier, les sales expressions, répondent à la doctrine sanguinaire, aux mensonges impurs dont elles sont l'égout; œuvres audacieuses de la calomnie, payées par l'intrigue à la mauvaise foi, pour achever de ruiner la morale publique, et à Faide desquelles le peuple le plus doux de l'Europe a vu pervertir son instinct au point que les tranquilles Parisiens, dont on citoit la bonté, sont devenus comparables à ces fiToces gardes prétoriennes qui vendoient leur voix, leur vie et l'empire au [)lus offrant et dernier enchérisseur. Ecartons re> tristes images, et rappelons les esprits aux Observations sur le rapport de Saint-Just contre les députés détenus, par luie société de Girondins, imprimées à Caen le 13 juillet.

J'y ai reconnu le style, la finesse et la gaieté de Louvet : c'est la raison en déshabillé, se jouant avec le ridicule, sans perdre de sa force ni de sa dignité.

LAZOWSKIV

Lazowski , Polonois d'brijjine , venu en France on ne sait comment, sans fortune, mais proté(fé par le duc de Liancourt, soit qu'il fût parent de quelque personne à son service, ou qu'il lui appartint de quelque autre manière, Lazowski avoit été feit inspecteur des manufactures.

CTétoit une de ces places d'administration très-secondaires, qui ne donnoient point d'autorité, dont les appointemens étoient modestes, pour les devoirs desquelles il suffisoit d'avoir de l'honnêteté, du mérite, et qui dès lors parurent convenir à tout le monde , ou pour lesquelles du moins chacun se croyoit propre. Elles étoient à la nomination du conseil du roi, sur la présentation du ministre des finances, et subordonnées aux intendans du commerce, petits magistrats à grandes prétentions, qui se faisaient passablement valoir, et qu'on avoit la bonté de croire, comme tant d'autres, sur leur parole; mais qui véritablement, par le nombre des affaires qu'ils étoient dans le cas de traiter, avoient beaucoup de relations , et donnoient des audiences où de grands seigneurs prenoient quelquefois la peiné d'aller.

Lazowski , vif, entreprenant , qui s'offiroit lui-même comme un homme d'esprit, avoit persuadé h son protecteur qu'il ne devoit pas rester simple inspecteur des manufactures. Il est

' Laxowski (N.), Polonais, vint à Paris vers 1784, et obtint la place d'iui(|iectciir dcM maniifac turcs. La place ayant été supprimée, il se Ht nommer capitaine de quartier dans la garde nationale de Paris, et dirigea rartillerie des fédérés, le 10 août, à Tattaque du château des Tuileries. L.izowski vint à plusieurs reprises, au nom des Jacobins, demander à la baiTC de la Convention la proscription des Girondins. Lui-i&ême fat décrété d'accusation en mars 1703, sur la proposition de Vei^iaud, mais le décret ne fut pas exécuté. Il mourut à Vaugirard des suites <le ses débauches. On IVnterra avec pompe sur la place du Carrousel, et on éleva à sa mémoire nn monument qui fut renvei-sé après la révolution du 9 thermidor an II (tr juillet 1794).

vrai que pour l'employer on avoit créé une inspection à Soissons, oti il n'y avoit génère que des manufactures de prêtres, et d'objets à inspecter que des religieuses; c'étoit une ville de couvens, sans industrie, sans autre commerce que celui des ohjets da première nécessité. M. de Liancourt, qui mettoit à l'avancement de son protégé la vanité ordinaire chez les gens de la cour, y joignoit de plus la loyauté de sa bonhomie; il pressoit le ministre, et surtout les intendans du commerce; car les seconds agens sont toujours les vrais taiseurs. CiSdonne étoit contrôleur général; il avoit l'esprit inventif et facile à saisir les idées ingénieuses. On imagina de créer une inspection ambulante; ce n'étoit pas un effort de génie : ce genre de place avoit déjà existé ; l'inutilité en avoit été reconnue; mais on conviendra (|ue sa seconde création n'étoit pas sans motif : elle foumissoit le moyen d'obhger un homme en crédit, et le nombre des places, porté à quatre, donnoit à l'opération un air ministériel , sans compter l'avantage de trois places restantes pour la faveur et l'intrigue. Elles furent bientôt remplies. On leur attribua huit mille livres d'appointemens ; la résidence de Paris durant quatre mois de Tannée; des voyages dans les provinces durant r autre pailie du temps; le droit de remplacer les inspecteurs généraux à leur décès , et la permission de solliciter des gratifications en raison de la nature des déplacemens et de l'importance des ser>'ices. Il est bien vrai qu'on sapoit ainsi par la base une institution dont T esprit étoit excellent; on ôtoit aux inspecteurs des généralités l'espoir de parvenir à l'inspection (générale par rang d'ancienneté et de mérite; on les décourageoit encore en envoyant , dans leurs département respectifs, des hommes étrangers à la chose pour la plupart, et l'on s'ùtoit la faculté d'être bien informé sur l'état des arts, des manufactures, du commerce, enKn de tous les objets d'industrie des<[uels dévoient pouvoir mieux rendre compte des honmies fixés daVis chaque généralité à cet effet, que les oiseaux de passage chargés de les parcourir toutes. Mais l'ancien n'gime ne portoit pas si loin ses vues, et l'on sait si, dans Iv nouveau, les individus en ont de plus étendues, et surtout de plus désintéressées.

Ceci se passoit au printemps de IIM. Je me trouvois à Paris pour des affaires de famille : j'entendis parler de chan- [;emens dans les inspections; j'appris que celle de Lyon, abandonnée par l'ambitieux Brisson pour l'ambulance, étoit donnée à un très-jeune homme. Je réfléchis que Roland révoit toujours sa retraite, et se proposoit de la demander, après avoir terminé son entreprise encyclopédique , pour aller dans son pays oublier Paris et les bassesses qu'il falloit y fei^e pour un avancement refusé au mérite; je trouvai qu'il seroit meilleur d'aller chez soi avec une place qu'autrement : j'imayinai de demander l'échange de celle d'Amiens, où nous étions , contre celle de Lyon qui le mettroit chez lui , et qi\'il ne devoit pas être difficile d'accorder ce léger plaisir à un vieux serviteur , dont les intendans de commerce redoutoient assez le savoir et surtout le caractère , pour goûter son éloignement. Les commissions étoient déjà expédiées; je fis valoir mes raisons avec l'avantage qu'une femme avoit encore dans ce temps-là près de gens qui se piquoient de politesse ; on me fit valoir les difficultés, que j'appréciai hbrement ce qu'elles valoient, et j'obtins le changement presque en même temps que l'annonce faite à mon mari de la demande que j'avois imaginé d'en faire.

Je rencontrai dans les bureaux Lazowski, alors élégant, bien coiffé , mis avec soin , arrondissant un peu les épaules , marchant sur le talon, faisant jabot, se donnant enfin ce petit air d'importance que les sots d'alors prenoient pour des titres de considération , et dont se moquoient les gens de l)on sens.

L'Assemblée constituante ayant renversé les nobles, supprimé les inspecteurs, ravit à Lazowski sa place et sou patron. N'osant espérer ime pension, (jui devoit se réduire à zéro, eu égard au peu de temps qu'il avoit été employé, il se trouvoit sans le sou, devint patriote, prit des cheveux gras, brailla dans une section, et se fit sans-culotte, puisque aussi bien il étoit menace d'en manquer.

Vigoureux, jeune encore, criant bien et intri^jant de même, il fut bientôt distingué et devint capitaine de (juartier dans la garde nationale; il senit en cette qualité au

10 août, et se prévalat beaucoup des dangers de cette fournée, à rinstar de tant de gens qui se méioient du mouYeroent pour y trouver quelque profit, et qui venoient fièrement ensuite se présenter comme les sauveurs de la patrie. Mai» ses exploits datent du 2 septembre, et de Factivité qu^il sut entretenir dans le massacre des prêtres à Saint-Firmin , sur la section du Finistère, qui étoit la sienne; il fut également utile dans l'expédition des prisonniers d'Orléans.

11 eut sujet de venir, comme député de sa section, chez le ministre de l'intérieur, où je l'aperçus, et pus juger de son étonnante transformation. Le joli monsieur à petites grimaces avoit pris la tournure brutale d'un patriote enragé, la face enluminée d'un buveur et l'œil hagard d'un assassin.

Cher aux jacobins, (|ui savoient apprécier son mérite et lui préparoient de hautes destinées, directeur désigné pour la conspiration du 10 mars, il mourut tout à coup, à Vaugirard, d'une fièvre inflammatoire, fruit des débauches, de> veilles et de l'eau-de-vie.

On connott la douleur de toute la horde à cette perte inopinée; l'oraison funèbre prononcée par le grand-prèCre Robespierre, ses touchantes jérémiades et son pompeux éloge du grand homme ignoré; les funérailles éclatante^ célébrées par la vénérable commune et les saintes sociétés ; l'adoption de son enfant embrassé dans l'hôtel conmiun par papa Pache, enfin l'inhumation de Lazovirski près de l'arbre de la libeité, place du Carrousel, où l'on voit encore sa modeste tombe ornée de gazon.

Que c;eux qui s'étonneroient de son importance postliimie se rappellent qu'elle prit naissance au foyer des jacobins, lors(|u'Lls étoieut devenus aussi redoutables qu'atroces pour les timides Parisiens ; lorsque Marat étoit dans toute sa gloire, et Danton dans sa puissance.

Assurément le peuple qui prenoit l'un pour son propliète. et l'autre pour son seigneur, pou voit bien honorer LazowJû comme un saint, ou un héros, ce qui est tout un dans la rehgion des septembristes.

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