‹ Mémoires. Éd. conforme au MS. transmis à la Bibliothèque impériale [and first publ. as Appel à lChapitre 76 sur 90 · ROBERT · texte numérisé non relu

ROBERT

— « Qu'avez-vous donc fait à Robert? me demandoit quel- <ju'un dernièrement; sa femme et lui se déchaînent contre vous plus ardemment qu'aucun de vos çnnemis. — Je les ai peu vus ; je leur ai rendu service ; mais je n'ai pas concouru à flatter leur ambition : » voici comment.

Lorsque je partis de Lyon pour Paris en 1791, Champagneux me demanda si je connoissois madame Robert , femme d'esprit, auteur et patriote : — « Nullement ; je sais que mademoiselic Keralio, dont le père a écrit, s'est mariée depuis peu à M. Robert, et qu'ils font ensemble le Mercure national, dont j'ai vu quelques numéros ; je n'en sais pas davantage. — Voulez-vous la voir? je vous donnerai une lettre pour elle; car nous sommes en relation , en qualité de journalistes. — Mais, vraiment! une femme d'esprit, auteur et républicaine , c'est assez piquant! Donnez-moi une lettre. »

Je vins à Paris; j'y étois depuis six semaines, lorsqu'un de nos amis me parlant de madame Robert qu'il avoit eu occasion de voir, me fit souvenir que j'avois une lettre pour elle: je le dis; il me proposa d» m' accompagner chez elle; nous nous y rendîmes.

Je vis une petite femme spirituelle, adroite et fière, qui m'accueillit fort agréablement ; je trouvai son gros mari , à face de chanoine, large, brillante de santé et de contentement de soi-même, avec cette fraîcheur que n'altèrent jamais de profondes combinaisons. Ils me rendirent ma visite, et je ne poussai pas plus loin la connoissance. Le 17 juillet, sor-

* Robert ( Pierre-François- Josfph), né à Ginné en 1763, élail in.irchand épicier avant la Révolution. Il épousa mademoiselle Keralio, femme de lettres. Robert fut nommé, en 1792, député à la Convention. 11 fut secrétaire de Danton au ministère de la justice, et se maintint après la chute de son protecteur. Lorsque le Directoire prit le gouvernement, Rol>ert se retira «l.ius la vie privée, et il faisait à Rruxelles, en 1824, le commerce des liqueurs. Il y a de ce Robert, au Musée de Versailles, un beau portrait qui porte la date de 1826. — Madame Rol)ert est l'auteur de plusieurs ouvrages, dont le meilleur est une Histoire d'Elisabeth d'Angleterre^ 5 vol. in-8®.

tant des jacobins, où j'avois été témoin des agitations que causèrent les tristes événemens du Champ de Mars, je trouvai, en rentrant chez moi, à onze heures du soir, M. et madame Robert. — « Nous venons , me dit la femme avec l'air de confiance d'une ancienne amie, vous demander un asile; il ne faut pas vous avoir beaucoup vue pour croire à la franchise de votre caractère et de votre patriotisme : mon mari rédigeoit la pétition sur l'autel de la patrie; j'étois à ses côtés; nous échappons à la boucherie, sans oser nous retirer , ni chez nous , ni chez des amis connus , où l'on pourroit nous venir chercher. — Je vous sais bon gré , lui répliquai-je, d'avoir songé à moi dans une aussi triste circonstance , et je m'honore d'accueillir les persécutés ; mais vous serez mal cachés ici (j'étois à l'hôtel Britannique, rue Guénégaud) ; cette maison est fréquentée , et l'hôte est fort partisan de Lafayette. — Il n'est question que de cette nuit, demain nous aviserons à notre retraite. » — Je fis dire à la maîtresse de l'hôtel, qu'une femme de mes parentes arrivant à Paris, dans ce moment de tumulte, a voit laissé ses bagages à la diligence et passeroit la nuit avec moi ; que je la priois de faire dresser deux lits de camp dans mon appartement. Ils furent disposés dans un salon où se tinrent les hommes, , et madame Robert coucha dans 1e lit de mon mari auprès du mien dans ma chambre. Le lendemain au matin, levée d'assez bonne heure, je n'eus rien<le plus pressé que de faire des lettres pour instruire mes amis éloignés de ce qui s'étoit passé la veille. M. et madame Robert, que je supposois devoir être bien actifs et avoir des correspondances plus étendues, comme joumaUstes , s'habillèrent doucement, causèrent après le déjeuner que je leur fis servir, et se mirent au balcon, sur la rue; ils allèrent même jusqu'à appeler par la fenêtre et faire monter près d'eux un passant de leur connoissance.

Je trou vois cette conduite bien inconséquente de la part des gens qui se cachoient. Le personnage qu'ils avoient fait monter les entretint avec chaleur des événemens de la veille, se vanta d'avoir passé son sabre au travers du corps d'un garde national ; il parloit très-haut dans la pièce voisine d'une

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grande antichambre commune avec un autre appartement que le mien ; j'appelai madame Robert. — « Je vous ai accueillie, madame, avec l'intérêt de la justice et de l'humanité pour d'honnêtes gens en danger; mais je ne ])uis donner asile k toutes vos connoissances : vous vous exposez à entretenir, comme vous le faites dans uue maison telle que celle^i, quelqu'un d'aussi peu discret; je reçois habituellement des députés qui risqueroient d'être compromis, si on les voyoit entrer ici au moment où s'y trouve une personne qui se glorifie d'avoir commis liier des voies de fait; je vous prie de l'inviter, à se retirer. » — Madame Robert appela son mari ; je réitérai mes observations avec un accent plus élevé , parce que le personnage plus épais me sembloit avoir besoin d'une impression forte; on congédia l'homme, .l'appris qu'il s'appeloit Vachard , qu'il étoit président d'une société dite des indigens : on célébra beaucoup ses excellentes qualités et son ardent patriotisme. Je gémis en moi-même du prix qu'il falloit attacher au patriotisme d'un individu qui a voit toute l'encolure de ce qu'on appelle une mauvaise tête, et que j'aurois pris pour un mauvais sujet. J'ai su depuis que c'étoit un colporteur de la feuille de Marat, qui ne savoit pas lire, et qui est aujourd'hui administrateur du département de Paris, où il figure très-bien avec ses pareils.

Il étoit midi; M. et madame Robert parlèrent d'aller chez eux, où tout devoit être en désordre : je leur dis (jue, par cette raison, s'ils vouloient accepter ma soupe avant de partir, je la leur ferois servir de bonne heure; ils me répliquèrent xju' ils aimoient mieux revenir, et s'engagèrent ainsi en sortant. Je les revis effectivement avant trois heures; ils avoient fait toilette; la femme avoit de grandes plumes et' beaucoup de rouge; .le mari s' étoit revêtu d'un habit de soie bleu céleste, sur lequel ses cheveux noirs, tombant en grosses boucles, tranchoient singuhèrement. Une longue épée à son côté ajoutoit à son costume tout ce qui pouvoit le faire remarquer. — « Mais, bon Dieu! ces gens sont-ils fous, » me demandois-je à moi-même ! et je les regardois parler pour m'assurer qu'ils n'eussent point perdu l'esprit. Le gros Robert mangeoit à merveille et sa femm^ jasoit à plaisir. Ils

me quittèrent enfin, et je ne les revis plus, ni oe parlai d'eux à personne.

De retour à Paris, l'hiver suivant, Robert rencontrant Uoland aux jacobins, lui fit d'honnêtes reproches, ou de» plaintes de politesse, de n'avoir plus eu aucune espèce de relation avec nous; sa femme vint me visiter plusieurs fois, m' inviter de ia manière la plus pressante à aller chez elle deux jours de la semaine , où elle tenoit assemblée , et où se trouvoient des hommes de mérite de la législature : je m'y rendis une fois; je vis Antoine, dont je connoissois toute la médiocrité , petit homme bon à mettre sur une toilette , faisant de jolis vers , écrivant agréablement des bagatelles , mai» sans consistance et sans caractère. Je vis d'autres député» patriotes à la toise , décens conune Chabot ; quelques femme» ardentes en civisme, et d'honorables membres de la société fraternelle ache voient la composition d'un cercle qui ne me convenoit guère, et dans lequel je ne retournai pas. A quelques mois de là, Roland fut appelé au ministère; vingtquatre heures étoient à peine écoulées depuis sa nomination, que je vis arriver chez moi madame Robert. — « Ah çà! voilà votre mari en place; les patriotes doivent se ser\'ir réciproquement, j'espère que voas n'oublierez pas le mieu.> — Je serois, madame, enchantée de vous être utile; main j'ignore vce que je pourrois pour cela, et certainement M. Roland ne négligera rien pour l'intérêt public par l'emploi des personnes capables. » — Quatre jours se passent ; madame Robert revient me faire une visite du matin ; autre visite encore peu de joui*s après , et toujours grande insistance sur la nécessité de placer son mari, sur ses droits à l'obtenir par sou patriotisme. J'appris à madame Robert que le ministre de l'intérieur n'a voit aucune es|)èce de places à sa nomination, autres que celles de ses bureaux; qu'elle» étoient toutes rempUes; (|ue malgré l'utilité dont il pouvoit être de changer quelques agens, il convenoit à T homme prudent d'étudier les choses et les persomies avant d'opérer des renouvellemens , pour ne pas entraver la marche de» affaires, et qu'enfin, d'après ce qu'elle m'annonçoit ellemême, sans doute que son mari ne voudroit pas d'une place

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de commis. — «Véritablement Robert est fait pour mieux que cela. — Dans ce cas , le ministi*e de Tintérieur ne peut vous servir de rien. — Mais il faut qu'il parle à celui des affaires étrangères, et qu'il fasse donner quelque mission à Robert. — Je crois qu'il est dans l'austérité de M. Roland de ne solliciter personne et de ne se point mêler du département de ses collègues ; mais comme vous n'entendez probablement qu'un témoignage à rendre du civisme de votre mari, je le dirai au mien. »

Madame Robert se mit aux trousses de Dumouriez, à celles de Brissot; et elle revint, après trois semaines, me dire qu'elle avoit parole du premier, et qu'elle me prioit de lui rappeler sa promesse quand je le verrois.

11 vint dîner chez moi dans la semaine ; Brissot et d'autres y étoient. — « N'avez-vous pas, dis-je au premier, promis à certaine dame , fort pressante , de placer incessamment son mari? Elle m'a priée de vous en faire souvenir, et son activité est si grande que je suis bien aise de pouvoir la calmer et mon égard en lui disant que j'ai fait ce qu'elle désiroit. — N'est-ce pas de Robert dont il est question? demande aussitôt Brissot. — Justement. — Ah! reprit-il avec cette bonhomie qui le caractérise, vous devez, en s'adi^essant à Dumouriez, placer cet homme-là; c'est un sincère ami de la Révolution, un chaud patriote ; il n'est point heureux , il faut que le règne de la liberté soit utile à ceux qui l' aiment* — Quoi! interrompit Dumouriez avec autant de vivacité que de gaieté, vous me parlez de ce petit homme à tête noire, aussi large qu'il a de hauteur! Mais, par ma foi, je n'ai pas envie de me déshonorer. Je n'enverrai nulle part une telle caboche. — Mais , répliqua Brissot , parmi les agens que vous êtes dans le cas d'employer, tous n'ont pas besoin d'une égale capacité. — Eh! connoissez-vous bien Robert? demanda Dumouriez. — Je connois beauooup Keralio, le père de sa femme, homme infiniment respectable; j'ai vu chez lui Robert; je sais qu'on lui reproche quelques travers, mais je le crois honnête, ayant un excellent cœur, pénétré d'un vrai civisme et ayant besoin d'être employé. — Je n'emploie pas un fou semblable. — Mais vous avez promis à sa femme? — Sans

doute, une place inférieure de mille écus d'appointemens dont il n'a pas voulu : savez-vous ce qu'il me demande? r ambassade de Gonstantinople. — L'ambassade de Gonstautinople ! s'écria Brissot en riant ; cela n'est pas possible. — Cela est ainsi. — Je n'ai plus rien à dire. — Ni moi, ajoute Dumouriez, sinon que je fois rouler ce tonneau jusqu'à la rue s'il se représente chez moi, et que j'interdis ma porte à sa femme. »

Madame Robert revint encore chez moi ; je voulois m'en défaire absolument, mais sans éclair, et je ne pouvois employer qu'une manière conforme à ma franchise. Elle se plaignit beaucoup de Dumouriez, de ses lenteiu^; je lui dis que je lui avois parlé , mais que je ne devois pas lui dissimuler qu'elle avoit des ennemis qui répandoient de mauvais bruits sur son compte ; que je l'engageois à remonter à la source pour les détruire, afin qu'un homme public ne s'exposât point aux reproches des malveillans en employant ime personne qu'environnoient des préjugés défavorables ; qu'elle ne de voit avoir besoin sur cela que d'explications que je l'invitoisà doniler. Madame Robert alla chez Brissot, qui, dans son ingénuité , lui dit qu'elle avoit fait une folie de demander une ambassade , et qu'avec de ])areilles prétentions l'on devoit Hnir par ne rien obtenir. Nous ne la revîmes plus; mais son mari fit une brochure contre Brissot pour le dénoncer comme un distributeur de places , et un faussaire qui lui avoit promis l'ambassade de Gonstantinople, et s'ét(»it dédit. 11 se jeta aux cordeliers, se lia avec Danton, souffrit d'être son commis lorsqu'au 10 août Danton fut ministre, fut poussé par lui au corps électoral , et dans la députation de Paris à la Gonveution; paya ses dettes, fit de la dépense, recevoit chez lui à manger d'Orléans et mille autres, est riche aujourd'hui, calomnie Roland et déchire sa femme : tout cela se conçoit; il fait son métier, et ga([ne son argent.

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