‹ Mémoires. Éd. conforme au MS. transmis à la Bibliothèque impériale [and first publ. as Appel à lChapitre 77 sur 90 · CHAMPFORT ET CARRA · texte numérisé non relu

CHAMPFORT ET CARRA

Champfort, homme de lettres» répandu dans le monde, familier chez les grands de l'ancien régime, lié avec les hommes à talens qui ont figuré dans la Révolution , a connu ia cour et la ville , les intrigues et les caractères , la politique et son espèce , mieux que son siècle même.

Champfort a partagé l'extrême confiance que j'ai toujours reprochée aux philosophes acteurs dans le nouvel ordre de choses ; il ne pouvoit croire à l'ascendant de quelques mauvaises têtes et au bouleversement qu'elles seroient capables de produire. « Vous portez les choses à l'extrême, me disoit-il quelquefois, parce que, placée au centre du mouvement, vous croyez à une grande étendue d'action; elle vous parott vive , et vous la jugez redoutable ; ces gens-là se perdent par leurs propres excès : ils ne feront point rétrograder les lumières de dix-huit siècles. » Ces (^ens-là sont pow'tant les maîtres, et Champfort est aujourd'hui prisonnier comme tous ceux qui n'adorent poii^t leur empire. Beaucoup d'esprit, assez de moralité, les agrémens de l'usage du monde et les ressources du cabinet, la philosophie d'un esprit juste et cultivé, rendoient pour moi la conversation de Champfort également solide et piquante. D'abord je le trou vois trop causeur; je lui reprochois le superflu de discours et l'espèce de prépondérance que s'attribuoient assez ox>mmunément nos gens de lettres; je l'aimois mieux en

1 Carra (Jean-Louis), né en 1743 à Pont de Voylc, roi>pér:i, ù |>artir de 1789, à la rédaction du Mercure national et a ccllo des Annales patrio^ tiffue*f dont le sucrés fut prodijjicux. Carra «« vanta d'avtiir été nn dex principaux moteurs de la journée du 10 août. Nommé à la Convention, il s'attacha à Roland, qui le nonmia (jardien de la Bililiotlièquc iialionak*. Condamné à mort le 31 octobre 1793, il fut exécuté le lendemain.

Champfort^ né en 1741. Sa nomination, par Roland, de bibliothécaii*e de la Bibliothèque nationale, et ses sarcasmes contre la Monta{vne, le firent mettre en arrestation. Pour échap|ier à Téchafaud, dont il était menacé, il se tira un coup de pistolet dans la tète et se frappa de plusieurs coups de rasoir. Mais les blessures se cicatrisèrent, et une affection dartn*nse Temporta le 13 avril 1794.

comité de cinq ou six personnes bien assorties , que dans une société de quinze auxquelles je devois faire honneur; mais, définitivement, je lui pardonnois de parler plus qu'un autre, parce qu'il m'amusoit davantag^e; il a souvent de ces boutades heureuses qui font , chose très-rare , rire et penser tout à la fois.

« Est-ce que vous croyez Ghampfort bien sincèrement patriote? me demandoit un jour un homme sévère comme un Lacédémonien. — Entendons - nous , lui répliquai-je; Champfort voit et juge bien ; il a une tête saine et ne se méprend pas sur les principes; il reconnoft et révère ceux de la liberté publique et du bonheur des hommes, et 9 ne les trahiroit point. Mais sacrifieroit-il à leur triomphe son repos, ses goûts et sa vie? C'est une autre question; alors, je crois qu'il calculeroit. — Vous voyez donc bien que ce n'est pas un homme vertueux. — Mais il est vertueux comme Ninna étoit honnête, et, dans la corruption qui nous ronge, vous seriez trop heureux d'avoir beaucoup de ces vertus -là. » Nos exagérés et nos hypocrites n'ont jamais voulu comprendre qu'il falloit emplover les hommes en ^raison combinée de leurs talens et de leur civisme, de manière qu'ils fussent intéressés à faire valoir les uns au profit de l'autre. J'ai vu Ser^'an furieux de ce qu'on repoussoit d'excellens ingénieurs qu'il emplovoit au camp près Paris, sous prétexte qu'ils n'étoient pas ardens républicains, et de ce qu'on vouloit les remplacer par de fiers ])atriotes, grands ignorans qui ne savoient pas tirer une ligne, a Je ne les chargerois pas, disoit-il fort bien, de donner leur voix sur la forme du gouvernement, mais je suis siir (|u'ils serviront bien celui qui saura les emplover; il nous faut ici des redoutes et non des motions. » C'étoit trop raisonnable ; c'étoit parler comme la faction des hommes d'Etat, et c'est ainsi que les sages se sont attiré le titre de conspirateurs.

Lorsque Roland fut rappelé au ministère le 10 août, il fallut bien changer le chef de la Bibliothèque nationale; c'étoit un d'Onnesson, dont le nom effarouchoit le nouveau régime, et dont la médiocrité ne devoit pas inspirer de

regret. Le ministre de l'intérieur imagina de partager les fonctions de bibliothécaire entre deux personnes , d'en réduire les appointemens de douze à huit mille livres, et d'établir c|ue la Bibliothèque seroit ouverte tous les jours , de manière que le public eût à gagner pour l'instruction , la nation par l'économie, et le gouvernement par l'emploi de deux sujets utiles. Ce n'est pas ici le lieu d'examiner si l'esprit de réduction et d'austérité que Roland portoit dans ses opérations n'auroit pas eu besoin de quelque amendement ; il est trèsvrai qu'il lui a fait, dans les détails, beaucoup de petits ennemis très-actifs et très-bruyans. Quant au choix des personnes , il le fixa sur Ghampfort , qui , comme homme de lettres et philosophe, étoit un de ceux de cette classe qui se fussent ouvertement déclarés pour la Révolution , et sur Carra, employé déjà dans la Bibliothèque, et dout le zèle extrême, sinon les talens, sembloit demander cette récompense. II n'avoit pas plus vu l'un que l'autre , et ne se détermina que par ces considérations, dans lesquelles entroit encore la nécessité de faire goûter son choix du public. J'ai reçu ces deux hommes chez moi par suite de leur place et de leurs relations en conséquence avec le ministre de l'intérieur, et j'aurois continué de voir .Champfort avec plaisir si les circonstances ne nous eussent éloignés. Carra , devenu député, m'a paru un fort bon homme à très-mauvaise tête; on n'est pas plus enthousiaste de révolution, de république et de liberté ; mais on ne juge pas plus mal des hommes et des choses. Tout entier à son imagination, calculant d'après elle plutôt que sur les faits , arrangeant dans sa tête les intérêts des puissances comme il convenoit à nos succès , voyant tout en couleur de rose , il ré voit le bonheur de sou ]>ays et l'afiFranchissement de l'Europe entière avec une complaisance inexprimable. On ne peut pas se dissimuler qu'il n'ait beaucoup contribué à nos mouvemens politiques et aux souièvemens qui eurent pour objet de renverser la tyrannie ; ses Annales réussissoient merveilleusement dans le peuple par un certain ton prophétique, toujours imposant pour le vulgaire, et, quand on voit cet homme-là traduit en jugement comme traître à la république, on est tenté de se

si j'en avois gardé le fiatras. Que de parens et d'admirateur», dont je II' avois jamais entendu parler, sont nés tout à coup dès que je me trouvai la femme d'un ministre ! — Comme je ne recevois point « ib m'écrivoient ; j' avois assez à foire de lire ces lettres. Je répondois brièvement, avec politesse, mais sincérité , pour détruire toute idée que je pusse ni voulusse me mêler de rien , et pour persuader de la parfaite inutilité de me faire des complimens ou de se dire de ma famille. Ce qu'il y a d'original , c'est que certaines gens s'en &ch<ûent et me répliquoient des choses dures. Je me souviens d'un M. David qui projetoit je ne sais quel établissoneot auquel il vouloit que je m'intéressasse. J'eus beau répondre qu'eu se présentant directement au ministre il rempliroit son objet , que mou intervention ne serviroit de rien, et que je ne devofe» jamais la prêter, parce que ce seroit me faire juge d'objets* qui u'étoient point de ma compétence, il trouva mes principes détestables, et me l'écrivit avec humeur. Ainsi, dans le particulier, j'étois molestée pour ma constance à demeurer concentrée dans mes devoirs, et, dans le public, j'étoU calomniée par l'envie, comme si j'eusse dirigé toutes les affaires. Kt l'on croit bien doux et bien désirable d'occuper des places éminentes. — Ah! sans doute, l'épouse d'im homme de bien (|ui se dévoue, qui s'honore de ses vertu». qui se sent capable de soutenir son courage, goûte quelque douceur et jouit de sa gloire, mais ce n'est pas un duii gratuit, et il appartient à peu de gens de soutenir tout ce qu'elle coûte sans en regretter le prix.

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