‹ Mémoires. Éd. conforme au MS. transmis à la Bibliothèque impériale [and first publ. as Appel à lChapitre 78 sur 90 · ANECDOTES · texte numérisé non relu

ANECDOTES

Lors(|ue j' avois été ù l'Abbaye, la famille Desilles v étoit encore; elle fut bientôt transférée à la Conciergerie, d'oii plusieurs des compromis dans la conspiration de Bretagne furent conduits à l'écliafaud. AngéUque Desilles, femme de Roland de la Foucbais , dont lu conformité de nom avec moi occasionna des quipro(|uos singuliers de la paît d'un de

amis qui projetoit de m' enlever, fut une des victimes; ses soeurs furent acquittées, et dévoient jouir en conséquence de leur liberté , mais , par mesure de sûreté générale , on les fit arrêter sur-le-champ et conduire à Sainte-Pélagie , où je les trouvai. Nous nous entretînmes quelcpiefbis ; c'étoient deux jeunes femmes douces et honnêtes, dont Fatnée, veuve de vingt-sept ans, ne manque pas d'amabilité ni de caractère ; la plus jeune étoit d'une santé fort languissante. D'abord accablées de douleur, elles paroissoient devoir y succomber, mais toutes deux mères de jeunes enfans malheureux dans l'âge le plus tendre, elles avoient à se conserver pour eux, et se servirent de tout leur courage. Elles m'ont plusieurs fois parlé de l'indigne trahison de Gheftel, homme d'esprit, connu à Paris, où il exerce la médecine» Breton d'origine , qui s' étoit insinué dans la plus intime confiance du père Desilles et connoissoit ses vœux, paroissoit servir ses projets ; mais , lié en même temps avec Danton , il recevoit par lui des commissions du pouvoir exécutif, se rendoit en Bretagne courtiser son ami, loger à sa campagne, fêté de sa famille, cavessant ses desseins et y prêtant, par son aide, une activité nouvelle. Au moment qui lui parut le plus sûr, il le dénonce secrètement, et fait venir des personnes commises pour s'en emparer.

Le père Desilles échappe ; toute sa famille est saisie ; les scellés sont apposés ; on fait des recherches sur les lieux où peut être cachée la correspondance, et que Gheftel avoit indiqués. Les jeunes femmes, qui le croient toujours l'ami de la maison, demandent ses conseils, et suivent aveuglément ce qu'il leur dicte. Embarrassées d'une bourse de deux cents louis destinée à leur père , elles la déposent entre ses mains , font préparer le meilleur cheval de leur écurie et pressent Gheftel de partir pour échapper lui-même. Il a l' air de vouloir encourir leur sort; il les accompagne en efiet, mais non comme prisonnier, et il engage toujours le commandant de la force armée , chargé de la conduite des détenues , de les faire arriver de jour dans les grandes villes. — Vous n'y pensez pas , répltquoit celui - ci , je compromettrois leur «ûreté. »

On vient à Paris ; le procès s'entame ; le nom de Cheftel est rayé de la correspondance, parce qu'il a révélé le complot, et les pauvres victimes reconnoissent alors le serpent <|u' elles avoient accueilli. Jugées, acquittées, encore détenues et sans argent, les deux jeunes femmes se rappellent de la bourse de louis ; elles confient cette particularité à un homme probe et ferme qui se rend chez Cheftel et lui demande les deux cents louis. Cheftel, surpris, nie d'abord, s'étonne de la vigueur du requérant, qui menace de le couvrir de mépris à la face de l'univers. Il balbutie, confesse la moitié, et la rend en assignats, mais après plusieurs conférences. Cheftel, précédemment médecin de madame Elisabeth, visant à la fortune, avoit également gagné la confiance d'un riche particulier appelé, je crois, PaganeU ou à peu près ainsi, possédant, entre autres, des terres immenses en Limousin. Cet homme, désirant émigrer pour échap|)er aux orages de la Révolution , fait à Cheftel une vente simulée ; il part et compte sur les revenus que son fidèle ami doit lui faire passer, mais Cheftel les garde et jouit avec Danton des plaisirs d'une opulence que tous deux ont acquise par des moyens pareils.

Enfin des sollicitations réitérées, et peut-être soutenue> d'oft'res plus concluantes, valurent à mesdemoiselles Desilles leur liberté ; je les ai vues sortir, je n'ai pas su leur secret à cet égard ; mais je viens de voir Castellane quitter cette même prison au prix de trente mille livres délivrées à Chabot. Dillon est sorti des Madelonnettes de la même manière; tous deux étoient impliqués dans un projet de contre-révolution. A cet instant, 22 août, j'ai sous mes yeux une demoiselle Briant, demeurant cloître Saint-Benoit, n* 207, fille entretenue, dont l'ami est fabricateur de faux assignats. Dénoncé , on a paru le jioursuivre ; mais l'or a coulé dans les mains des administrateurs ; celui qui met sur pied la force destinée à chercher sa personne et s'en emparer sait où il est caché ; sa maîtresse est arrêtée pour la forme ; les administrateurs qui paroLssent venir l'interroger lui donnent de> nouvelles de son ami, et bientôt ils auront ensemble la liberté, puisqu'ils ont de quoi la payer.

Fouquier-Tinville , accusateur public du tribunal révolutionnaire , connu par sa mauvaise vie , son impudence à dresser des actes d'accusation sans motifs , reçoit babituellement de l'argent des parties. Madame de Rochechouart lui a payé quatre-vingt mille livres pour Mony, l'émigré ; Fouquier-Tinville a touché la somme , Mony a été exécuté , et madame de Rochechouart a été prévenue que, si elle ouvrait la bouche, elle seroit fermée pour ne plus jamais voir le jour. Cela est-il possible? se demande-t-on. Eh bien, écoutez encore. Il existe entre les mains du ci-devant président du département de l'Eure deux lettres de Lacroix, député, autrefois juge fiscal d'Anet ; par l'une, il fait une soumission de cinq cent mille livres pour acquérir des domaines nationaux; par l'acttre, il retire sa soumission et donne son désistement fondé sur le décret qui oblige les députés à justifier de l'accroissement de leur fortune depuis la Révolution. Mais ce décret n'a plus d'exécution depuis que les incommodes vingt-deux sont expulsés ; Lacroix possède comme Danton , après avoir pillé comme lui.

Dernièrement un Hollandais va chercher un passe-port à la commune de Paris pour retourner dans son pays : on le refuse ; le Hollandais ne se plaint point ; mais en homme qui juge le vent, il tire son portefeuille, met sur le bureau un assignat de cent écus : il est entendu et reçoit son passe-port.

Ici j'entends citer Marat, chez qui les papiers publics annoncent qu'on a trouvé à sa mort un seul assignat de vingtcinq sous ; quelle édifiante pauvreté ! Voyons donc son logement; c'est une dame qui va le décrire. Son mari, membre du tribunal révolutionnaire, est détenu à la Force, pour n'avoir pas été de l'avis des dominateurs ; elle a été mise à Sainte-Pélagie par mesure de sûreté, est-il dit; mais probablement parce qu'on aura craint les sollicitations actives de cette petite femme du Midi. Née à Toulouse, elle a toute la vivacité du climat ardent sous lequel elle a vu le jour ; et tendrement attachée à un cousin d'aimable figure, elle fiit désolée de son arrestation, faite il y a quelques mois. Elle s'étoit donné beaucoup de peines inutiles , et ne savoit plus à qui s'adresser, lorsqu'elle imagina d'aller trouver Marat.

^1 NOTICES HIST(miQCIE&.

Elle se £ut annoncer chez loi : on dk qa^à n y eA pas; nuis il eatend la voix dlune fipmmr ei se |irii.'icnlg kû-aMme : il avoit aux jambes des bottes sans bas, portok me vieîUe culotte de peau, une veste de taffptas blanc; sa chennse crasseuse et ouverte laissoit voir one poitiine jannâssante, des ongles longs ei sales se dessinoîent an boat de ses doigts, et son affiieuse figure aocomp^noil paifailenient œ costume bizarre. Il prend la main de la dame, la conduit dans un salon très-frais, meublé en damas bleu ei blanc, décoré de rideaux de soie élégamment relevés en dri^ieries, d^un lustre brillant et de superbes vases de porœlaône remplis de fleurs naturelles, alors rares et de haut prix : il s^assied à côté d'elle sur une ottomane voluptueuse, écoute le récit qu'dle veut lui faire, s'intéresse à elle, lui baise la main, serre un peu ses genoux, et lui promet la liberté de son cousin. — « Je Faurois tout laissé foire, dit plaisamment la petite femme avec son accent toulousain, quitte à aller me baigner après, pourvu qu'il me rendit mon cousin. > — Le soir même Marat fut au comité, et le cousin sortit de F Abbaye le lendemain; mais, dans les vingt-quatre heures, F Ami du peuple écrivit au mari, en lui envoyant un sujet auquel il s'agissoit de rendre un service qu'il falloit bien ne pas refuser. Un M. Dumas, physicien de profession, ou savant de son métier, se présenta au fameux comité de salut public dan:» le courant du mois de juin, pour lui faire des propositions importantes. Il offiroit de reconnoltre F armée des rebelles de la Vendée , de donner un état exact de leurs forces et de leur position; choses sur lesquelles on est demeuré dans la plus grande ignorance depuis le commencement de la guerre. M. Dumas prétend aviser le tout, au plus juste, à vue d'oiseau, au moyen d'un hallon. — « Mais, vraiment! Fidée est ingénieuse, dirent quelques-uns des profonds politiques du comité. — Oui, reprend le citoyen Dumas, et F exécution [>eut être rapide. Je connois un ballon qu'on doit trouver, avec toutes ses dépendances, dans F hôtel d'un émigré; ainsi la nation n'aura pas à faire les frais de Facquisition. » — Bravo ! il donne les indications ; elles sont reçues avec transport et officiellement envoyées au ministre de Fintérieur,

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pour qu'il ait à trouver le ballon dans le plus court délai. Le ministre met son monde en campagne ; on marche , on se rend dans l'hôtel de l'émigré; c'étoit une auherge, et l'appartement qu'il avoit occupé, une petite chambre où ne restoit pas même un chitTon. Rappoit en conséquence, désolation du comité, clameui*s de M. Dumas, nouvelle injonction au ministre de rechercher plus exactement le ballon. Alors le ministre confère avec son premier commis ; on prend les grandes mesures; on fait une lettre au département; celui-ci renvoie à la municipalité, <\uï en défère à ses administrateurs de police. Ici la chose se j)erd pour les fonctionnaires publics, et j'ai beaucoup ri à F Abbaye, avec Champagneux, qui avoit fait la lettre ministérielle, de la charlatanerie de l'effronti' Dumas, de la bêtise du comité, de la complaisance du ministre, et de toute cette kyrielle de pauvreté; mais j'ai retrouvé la queue de Phistoirc à Sainte- Pélagie.

Parmi les administrateurs de police, le citoyen Jobert (Tun des signataires des ordres contradictoires de mes arrestations et mise en liberté), gros homme à forte voix, vrai bavard de section , à figure repoussante et démarche eml>arrassée, découvrit une petite demoiselle Lallement, grande et jolie fille de quinze ans, entretenue par Sainte-Croix, officier émigré, qui étoit attaché, je crois, à Philippe d'Orléans; elle est arrêtée, envoyée a Sainte-Pélagie; on ti^ouve chez elle l'enveloppe d'un ballon, son filet et le reste : c'étoit précisément la capture indiquée par Dumas. Mais le comité avoit oublié l'expédient, le physicien avoit perdu l'espérance de se faire valoir, le ministre ne se soucioit guère de savoir le résultat des ordres qu'il avoit donnés, et les administniteurs trouvoient fort bon de se rendre maîtres d'un objet devenu de prix.

La petite Lallement paroissoit gentille à Jobert, qui avoit mis la main sur plusieurs de ses effets, s'étoit emparé du portrait de Sainte-Croix, et trouvoit sot qu'elle prétendît lui être fidèle. Imaginant enfin cpie de bons procédés la rendroient plus Iraitable, il fait signer sa mise en liberté, vient la chercher en voiture, la conduit chez elle, où il fait appor-

likk NOTICKS IlISTOHIQUES.

ter à djiier, lui rend à {^rand' peine le portrait de Sainte- Croix dont il avoit fait (j[ûter les yeux, et prétend obtenir récompense. La jeune fille se moque de ses prétentions connue de son allure, le met à la porte de chez elle, et se rend au bureau de la police pour lui reprocher publiquement ses entreprises, en réclamant d'autres effets qu'on lui avoit enlevés. L'aventure fait bruit; mais les collègues de Jobert ne sont pas faits pour la blâmer; elle passe au milieu d'une foule d'autres plus dé{;oùtantes ou plus atroces, dont le^* lé(;islateurs du 2 juin donnent journellement l'exemple à toutes les autorités constituées.

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