‹ Mémoires. Éd. conforme au MS. transmis à la Bibliothèque impériale [and first publ. as Appel à lChapitre 79 sur 90 · loût · texte numérisé non relu

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Aujourd'hui la mésintelligence éclate entre les t)Tan!%; Hébert, mécontent de n'être pas ministre, dirige son Pèrr Duchesne contre les faiseurs, attaque les patriotes enrichie, nomme Lacroix, et s'achemine contre Danton. Celui-ci, plu?% scélérat qu'aucun, mais mieux avisé, cherchant à mettn* quebpie mesure dans la marche des affaires, est déjà traité de modéré ; le comité de salut public le rejette de son sein : Robes[)ierre jaloux s'élève contre lui; les cordeliers et \e^ jacobins sont prêts à se diviser. Grand spectacle <jui se prépare pour nous autres victimes ; les tigres vont s'entre-déchirer; ils nous oublieront peut-iHre, à moins que la fiireur de leurs derniers instans ne les porte à tout exterminer avant leur propre défaite.

Chabot veut faire déporter tous les gens suspects ; ainsi la femme de Pétion et celle de Roland , arrêtées à ce titre , sont menacées d'aller à Cavenne : plaisante destination!

Comment Roland, philosophe austère, savant laborieux, chérissant la retraite à ce douhle titre , a-t-il été appelé au ministère par Louis XVI? C'est une question que doivent se faire bien des gens ; je me la ferois à moi-même à toute autre place que celle où je suis : je vais y répondre par les faits.

Résidant à Lyon durant l'hiver, attaché aux corps savaiis et littéraires de cette ville, Roland fut chargé , par la société d'agriculture, de la rédaction de ses cahiers pour les États généraux. Ses principes et son caractère dévoient lui faire voir avec plaisir une révolution qui promettoit la réforme de beaucoup d'abus; la connoissance de ses dispositions et de ses lumières le fit appeler, à la première formation de la commune , dans le corps électoral , et charger enfin des intérêts de la ville, obérée par des dettes considérables. Député extraordinaire auprès de l'Assemblée constituante, il eut à Paris des liaisons avec plusieurs de ses membres et quehjuesuncs des personnes qui s'adonnoient aux aiïaires publi(]ues. Il étoit retourné dans ses foyers lorsque la suppression de sa place d'inspecteur, changeant sa destinée, l'obligea de réfléchir sur ce qu'il devoit arrêter pour la suite. Il étoit question

^ CottP pièce devant suppléer aux Noticex hixtoriques que la ritoycHiii» RoLind croyoit |>er«liieâ en totilitts ne contient, sou* une autrt* forme, c|ue ce qu'on a déj^ lu; ce|>cudant il a paru hou de ne |ki8 la supprimer; elle est «eulc dans ce cas. (^Sote de Boxe)

Si celte pièce avait de Tintérôt jKJur les contem|K>raiiis de Dose, malgré quelques |Kissaçe8 qui jKîuvent faire double euqdoi avec ce qu'on a lu, à plus forte raison aura-t-elle de l'intérêt pour nous, avides de tout ce qui se rapporte à cette grande époque. On verra que si madame Roland raconte deux fois les mêmes événements, c'est à la façon des gens d'esprit, qui tnmvcnt dans l'abondance de leurs idées et dans la vivacité de leurs impressions, le secivt de n*être jamais ou monotones ou stériles. D'ailleurs, ccsi |Kiges font |).iriie du maniiscrir que nous nous sommes fait un devoir de r«*produire scTti|»ideusemeiit dans sou iutq;rité.

346 NOTICES llISTORiQUES.

de savoir s'il adopteroit la retraite absolue dans la campagne, sur ses fonds, occupé à les foire valoir, ou si, continuant ses travaux littéraires, il teroit à Paris un voyage en consé- (juence, et qui auroit le double objet de recueillîr de» matériaux de ce genre , et de faire valoir ses droits à une pension eu qualité d'indemnité de trente-huit ans d'emploi dans l'administration. Ce dernier parti fut adopté, comme u' empêchant point de revenir à l'autre au moment que Ton jugeroit convenable. Nous revenons à Paris le 15 décembre 1791. Les affaires générales ne permeltoient pas d'espérer que l'Assemblée législative, qui venoit de s'ouvrir, traitât bientôt des intérêts particuliers. Roland, lié avec Brissot, fait connoissance de quelques-uns de ses collègues au Corps législatif; il alloit assez souvent aux séances de la société des jacobins, avec d'anciens amis fixés à Paris depuis longtemps, aimant comme lui une révolution (pi'ils croyoient devoir être utile à la liberté, estimant que cette société Tavoît ser\'ie et pouvoit aider k la soutenir.

Roland , auditeur paisible , ne parla jamais à sa tribune ; il étoit connu, non des gens qui ne lisent rien et qui ne dominoient point encore, mais de beaucoup d'autres. On le nomma au comité de correspondance de la société ; ce comité, dont les fonctions sont indiquées par le titre, étoit composé d'un assez grand nombre de membres, dont quel- (|ues-uns seulement travailloient. Roland revenoit souvent chez lui avec un dossier considérable de lettres à répondre; le travail se divisoit par départemens, dont tels et tels étoient atfectés à tel membre; mais il falloit bien que les plus actifs se chargeîissent <le la part d'autres, pour que rien ne res»tât en arrière. Je vovors ces lettres ; je prenois souvent pour moi le M)in de faire les réponses, le genre épistolaire m'ayant toujours pani singulièrement facile et agréable, parce qu'il se prête également à tous les sujets, à tous les tons, qu il offre à la dis<'.ussion dtvs formes douces, et à la raison tout le développement «ju'on veut lui donner. Je remarquois, dans la plupart des lettres dt»s départemens , de l'exaltation et de Fempha^e, des sentimens boursouflés et dès lors fa<*ticeN, généralement l'envie du bien général, ou l'ambition de ^e

montrer passionné pour lui. Je trouvois que la société mère pouvoit exercer une grande influence en répandant de sages principes, rapportant toujours son institution à F instruction du peuple , à la conununication des sentimens propres à lier les hommes, et à nourrir ainsi le véritaLIe amour de la patrie, qui ne doit être que celui de l'humanité, porté au plus haut degré pour ceux qui vivent sous les mêmes lois , et sublimisé par l'oubli de soi-même dans la nécessité rare, mais quelquefois urgente, des plus grands sacrifices. Persuadée qu'une révolution n'est qu'un orage terrible et dévastateur, si celle des moeurs ne marche d'un pas égal avec celle des événemens; touchée du bien qu'il étoit |)OSsible de (aire en s' emparant des imaginations pour les diriger et les enflammer au profit de la vertu , je m'occupois de cette correspondance avec plaisir, et le comité trouvoit Roland travailleur; il n' étoit pas non plus sans rien faire ; mais l'ouvrage de deux personnes très-expéditives devoit être considérable aux yeux de ceux à qui l'ouvrage d'une d'elles auroit déjà paru l'être.

Des députés de l'Assemblée se rassembloient souvent en petit comité, place Vendôme, dans la maison où logeoit l'un d'eux, et chez une femme honnête, opulente, (jui pouvoit, sans se gêner , leur prêter un appartement commodie dont ils étoient libres de se servir , même en son absence. Roland , dont on estimoit le bon esprit et l'intégrité, fut invité à s'y rendre; il n'y alloit presque point, à raison de la distance. Je vivois beaucoup chez moi , suivant mon usage ; je ne me portois pas bien et je voyois fort peu de monde.

L'état des affaires et le mécontentement des esprits inquiétoient la cour. Les ministres devenoient bientôt l'objet de i'animad version publique , et véritablement leur action ne tendoit qu'à porter atteinte à une constitution que le roi avoit jurée contre son cœur, et qu'il ne vouloit point maintenir. Dans la fréquence des changemens et le trouble du ministère , la cour inquiète et tourmentée ne savoit comment asseoir son choix. On disoit hautement que si Louis XVI étoit sincère, il prendroit pour agens des hommes dont le civisme ne fut pas douteux. La cour se décida, par faiblesse ou par peur, et avec l'espérance de gagner, ou la résolution

d'éloigner, si elle ne pouvoit réussir, ceux qu'elle auroit appelés au ministère. Elle se montra donc inclinée à faire choix de ce qu'on appeloit des patriotes. La dénomination alors n'en étoit pas encore per\'ertie. Comment cela se traitoit-il , je ne Tai jamais su , et je ne m^en suis pas informée , parce qu'il m'a paru qu'il en avoit été de cela comme de toutes les affaire^ imaginables, dont s'entretiennent essentiellement (|uelques personnes qui propagent leurs idées, que saisissent et suivent celles qui se trouvent à portée de les communiquer. Les gens sages rélléchirent qu'il étoit important de diriger le choix de la cour sur des hommes capables, d'un caractère respecté ; car il étoit possible qu'elle se fit un malin plaisir de recevoir des jacobins quelques mauvaises têtes, dont les incartades l'autoriseroient à se plaindre et discréditeroient les patriotes. Je ne sais pas quel est l'individu qui, le premier, dans le comité de la place Vendôme, nomma Roland comme un de ceux à qui l'on pourroit penser. Ce nom réveilla l'idée d'un homme instruit qui avoit écrit sur plusieurs parties d'administration, (|ui n'étoît pas sans expérience à cet égard, (pii jouissoit d'ailleurs d'une réputation honorable, et dont l'âge, les mœurs, le caractère très-prononcé, les principes hautement professés dans ses écrits, même avant la Révolution , montroient en lui un partisan de la liberté, digne d'elle sous tous les rapports. Le roi n'étoit point étranger ù ces considérations, ou du moins aux fait^ qui leur servoient de base ; j'aurai occasion de le prouver. Ces idées avoient tellement pris naissance dans la nature de^ choses, (pi'elles ne nous furent communiquées que trois jour» avant la formation du nouveau ministère. Rrissot vint chez moi un soir; j'y étois seule; il m'apprit qu'on songeoit à Koland : je souris en lui demandant la raison de cette plaisanterie; il m'assura que ce n'en étoit point une, m'ex|K>>a ce que je viens de dire, et ajouta (pi'il étoit venu pour savoir si Roland consentiroit à se charger de ce fardeau. Je promis de l'en entretenir et de faire savoir sa résolution le lendemain. L'activité de Roland (aussi étonné que moi de l'événement) ne répugnoit point à la multiplicité des affaires, et il me disoit en riant à ce sujet, qu'il avoit toujours vu le»

yens en place si médiocres, qu'il ne pouvoit s'étonner assez de ce que les affaires continuoient d'aller; qu'ainsi la chose en elle-même ne l'effrayoit point; la situation devoit être critique à cause des intérêts de la cour et de l'incertitude des intentions du roi ; mais pour quiconque ne veut que son devoir et se soucie peu de perdre sa place pour les remplir, les dangers de l'acceptation sont moindres. D'ailleurs un homme zélé, qui devoit avoir la conscience de ses moyens, ne pouvoit être insensible à l'espoir de servir utilement son pays. Roland se décida donc pour l'affirmative , et en instruisit Brissot. Le lendemain, celui-ci accompa{pia Dumoiu*iez, qui venoit chez Roland, à onze heures du soir, au sortir du conseil, lui annoncer, en conséquence des ordres dont il étoit porteur, le choix que le roi venoit de faire de lui pour ministre de l'intérieur. Dumouriez, ministre depuis peu de temps, parla des sincères dispositions du roi k soutenir la Constitution, et de l'espérance de voir la machine bien en jeu dès que le conseil n'auroit qu'un même esprit ; il témoi- (pna à Roland sa satisfaction particulière de voir appeler au gouvernement un patriote vertueux et éclairé tel que lui.

Brissot observa que le département de l'intérieur étoit le plus délicat et le plus chargé dans les circonstances, et que c' étoit un repos d'esprit pour les amis de la liberté que de le voir confié à des mains fermes et pures. La conversation s'étendit légèrement sur ces objets ; on convint de l'heure du lendemain pour la présentation à Sa Majesté , puis la prestation du serment et l'entrée au conseil. Je trouvai à Dumouriez Fair délibéré d'un militaire, la tournure d'un adroit courtisan, et le ton d'un homme d'esprit, mais nullement le caractère de la vérité. En comparant cet homme à son nouveau collègue, dont l'austérité, la franchise, vont quelquefois jusqu'à la rudesse, je me demandois s'ils étoient faits pour aller longtemps ensemble. — « Voilà, me dit Roland après leur départ, un homme qui montre du patriotisme et qui annonce des moyens. — Oui, lui dis-je, et dont il faudra se défier; car je le crois capable de vous faire sauter tout le premier, si vous ne convenez point à son allure. — Nous verrons. »

La |)reiniére fois que Roland parut à la cour avec sou co.stume ordinaire et philosophique, adopté depuis longtemps» pour sa conunoditë , quelques cheveux rares , et simplement pei{][nés sur sa tète vénérable, un chapeau rond, les souliers noués avec des rubans , ces valets de la cour , qui attadhoient la plus grande im|)ortance à l'éti(|uette dont ils tenoient leur existence , le considérèrent avec scandale et même une sorte d'effroi ; Tun d'eux s'approche de Dumouriez en fronçant le sourcil, et lui dit à l'oreille en montrant des yeux l'objet de sa consternation : — « Monsieur! point de boucles i ses souliers ! » — Dumouriez , preste à la repartie , et se revêtant d'un sérieux comique, s'écrie : — « Monsieur! tout est perdu! » — Le mot courut bientôt, et fit rire ceux qui en a voient le moins envie.

Louis XVI montroit à ses nouveaux ministres la plus grande bonhomie : cet homme n'étoit pas précisément tel qu'on s'étoit attaché à le peindre pour l'avilir; ce n'étoit ni l'imbécile abruti qu'on exposoit au mépris du |)euple, ni l'honnête homme bon et sensible que préconisoient ses amis. La nature en avoit fait un être commun qui auroit été bien placé dans un état obscur, que déprava l'éducation du trône, et que perdit sa médiocrité dans un temps difficile, où son salut ne pouvoit être opéré qu'à l'aide du génie ou de la vertu. Un esprit ordinaire, élevé près du trône, enseigné de» l'enfance à dissimuler, acquiert beaucoup d'avantages pour traiter avec les hommes; l'art de montrer à chacun ce qu'il convient seulement de lui laisser voir, n'est pour lui qu'une habitude dont l'exercice lui donne l'apparence de l'habileté : il faudroit être né idiot pour paroltre un sot en pareille situation. Louis XVI avoit d'ailleurs une grande mémoire et beaucoup d'activité ; il ne demeuroit jamais sans rien faire et lisoit souvent. Il avoit très-présens à l'esprit les divers traités fents par la France avec les puissances voisines ; il savoit bien son histoire , et il étoit le meilleur géographe de son royaume. La connoissance des noms, leur juste application aux visages des personnes de sa cour à qui ils appartenoient , celle des anecdotes qui leur étoient paiticulières , avoient été étenduo par lui à tous les individus qui s' étoient montrés de quelque

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manière dans la révolution ; on ne pouvoit )ui présenter un sujet pour quoi que ce fût, qu'il n'eût un airis sur son compte fondé sur quelques fieiits. Mais Louis XVI, sans élévation dans Fàme, sans hardiesse dans T esprit, sans force dans le caractère , avoit encore eu ses vues resserrées , ses seiitimens faussés , si je puis ainsi dire , par les préjugés religieux et par les principes jésuitiques. Les grandes idées religieuses, la croyance d'un Dieu, F espoir de l'immortalité, s'accordent fort bien avec la philosophie et lui prêtent une plus grande base, en même temps qu elles lui forment le plus beau couronnement : malheur aux législateurs qui méprisent ces puissans moyens d'inspirer les vertus politiques et de conserver les mœurs du peuple! Si c'étoient des illusions à faire naître, il faudroit les créer et les entretenir pour la consolation du genre humain. Mais la religion de nos prêtres n offroit que des objets de craintes puériles et de misérables pratiques pour suppléer aux bonnes actions ; elle consacroit d'ailleui\s toutes les maximes du despotisme dont s'appuie l'autorité de l'Eglise. Louis XVI avoit peur de T enfer et de l'excommunication ; il étoit impossible de n'être point avec cela un pauvre roi. S'il étoit né deux siècles plus tôt, et qu'il eût eu une femme raisonnable, il n'auroit pas fait plus de bruit dans le monde que tant d'autres princes de sa race qui ont passé sur la scène sans y faire beaucoup de bien ni de mal. Parvenu au trône au milieu des débordemens de la cour de Louis XV et du désordre des finances, environné de gens corrompus, il fat entraîné par une étourdie, joignant k l'insolence autncliienne la présomption de la jeunesse et de la grandeur, l'ivresse des sens et l'insouciance de la légèreté, qui ellemême étoit séduite par tous les vices d'une cour asiatique auxquels l' avoit trop bien préparée l'exemple de sa mère; Louis XVI , trop foible pour tenir les rênes d'un gouvernement qui se précipitoit vers sa ruine et tomboit en dissolution, hâta leur ruine commmie par des fautes sans nombre. Necker, qui faisoit toujours du pathos en politique comme dans son style, homme médiocre dont on eut bonne opinion parce qu'il en avoit une très-grande de lui-même, et qu'il l'annonçoit hautement, mais sans prévoyance des événe-

mens, espèce de financier renforcé f|ui ne savoit calculer c|ue le contenu de la bourse , et parloit à tout propos de son caractère, comme les femmes galantes parlent de leur chasteté ; Necker étoit un mauvais pilote dans la tourmente qui se préparoit. La France étoit comme épuisée dMionimes; c'est une chose vraiment sui*prenante que leur disette dans cette révolution; il n'y a guère eu que des pygmées. Ce n'e-st pas qu'il manquât d'esprit, de lumières, de savoir, d'agrémens, de philosophie : jamais ces ingrédiens n a voient été si communs; c' étoit le nouvel éclat d'un flambeau prêt à s'éteindre : mais cette force d'âme que J, J. Rousseau a si bien définie le premier attribut du héros, soutenue de la justesse d'esprit (|ui apprécie chaque chose, de cette étendue de vues qui pénètrent dans l'avenir, dont la réunion constitue le caractère et compose l'homme supérieur, on la cherche partout , et ne la trouve presque nulle part.

Louis XYI, toujours flottant entre la crainte d'irriter ses sujets, la volonté de les contenir, et dans l'incapacité de les gouverner, convoqua les Etats généraux, au lieu de réformer les dépenses et de régler sa cour; après avoir développé luimême le germe et offert le moyen des innovations, il [>rétendit les étouffer par l'affectation d'une puissance à laquelle il avoit fourni un corps à opposer, et il ne fit qu instruire à la résistance. Il ne lui restoit plus (]u'à sacrifier de bonne gnicc une portion de son autorité pour se conser\'er daii> l'autre la faculté de la reprendre tout entière; faute de savoir le faire, il ne se prêta qu'à de mii^érables intrigailleries, seul genre familier aux personnes <|u'il sut choisir ou que sa femme protégeoit; il avoit cependant ménagé dan> la Constitution des moyens sufHsans de pouvoir et de bonheur, s'il eût eu la sajjessc de s'y borner; de façon qu'au défaut de l'esprit (|ui l' avoit mis hors d'état d'empêcher M)n établissement, la bonne foi pouvoit le sauver, s'il eût voulu sincèrement la faire exécuter après son acceptation. Mais toujours protestant, d'une part, le maintien de ce <iu'il faisoit saper de l'autre, sa marche oblique et sa conduite fausse excitèrent d'aborri la défiance, et finirent par allumer l'indignation.

Lorsqu'il eut pris des ministres patriotes, il ne s'occupa que du soin de leur inspirer de la confiance ; et il y réussit si bien, que, durant trois semaines, j'ai vu Roland et Clavières, enchantés des dispositions du roi , ne rêver que le meilleur ordre de choses, et se flatter que la révolution étoit finie. — « Bon Dieu ! leur disois-je , chaque fois que je vous vois partir pour le conseil avec cette belle confiance, il me semble toujours que vous êtes prêts à feire une sottise. — Je vous assure, me répondoit Clavières, que le roi sent parfeitement que son intérêt est lié à T observation des lois qu'on vient d'établir; il en raisonne trop pertinemment pour n'être pas convaincu de cette vérité. — Ma foi, ajoutoit Roland, s'il n'est pas un honnête homme , il est le plus (^rand coquin du royaume; on ne dissimule pas comme cela. » — Et moi, je répUquois que je ne pouvois croire à l'amour pour la constitution d'un homme nourri dans les préjugés du despotisme et l'habitude de sa jouissance, et dont la conduite, dans les derniers temps, prouvoit F absence du génie et de la vertu. — La fuite à Varennes étoit mon grand argument.

Les conseik se tenoient d'une manière qui pou voit passer pour décente, eu comparaison de ce qu'ils sont devenus depuis ; mais puérilement, eu égard aux grands intérêts dont on devoit s'y occuper. Chacun des ministres qui avoit à faire signer des bons, ou autres choses semblables, toutes déterminées par la loi, particulières à son département, et sur lesquelles il n'y avoit point de délibérations à |)rendre, se rendoit chez le roi, au jour fixé, avant l'heure du conseil pour ce petit travail particuUer. Tous se rendoient ensuite dans la salle du conseil; là, on sortoit du portefeuille les proclamations sur Fobjet desquelles il fisdloit discuter; le ministre de la justice présentoit les décrets à la sanction , et enfin la délibération s'établissoit , ou devoit s'étabUr sur la marche du gouvernement, l'ordre intérieur, les relations avec les puissances, la paix ou la guerre, etc. Quant aux proclamations de circonstance, il ne s'agissoit que d'examiner le décret et l'occasion de l'appUquer; c' étoit toujours rapide; le roi laissoit traiter ses ministres, lisoit la gazette pendant ce temps-là, les journaux anglais dans leur langue,

ou (iaisoit quelques lettres. La sanction des décrets obtenoit son attention; il ne la donnoit pas aisément sans refuser jamais ; n'acceptoit point à une première présentation et remettoit au conseil suivant ; alors il venoit avec son opinion (iaite, mais avoit l'air de la laisser former par la discussion. Quant aux grands objets de politique, il en éludoit souvent l'examen en détournant la conversation sur des sujets variés ou particuliers à chacun ; à l'occasion de la {^erre, il parioît de voyager; à propos d'intérêt diplomatique, il citoit les mœurs, ou faisoit des questions sur des localités du pays dont il s'agissoit; si l'on examinoit l'état de Tintérieur, il appuyoit sur quelques détails d'agriculture ou d'industrie ; il questionnoit Roland sur ses ouvrages, Dumouriez sur des anecdotes, et ainsi du reste. Le conseil n'étoit plus qu'un café où l'on s'amusoit à des bavardages ; il n'y avoit point de registre de ses délibérations, ni de secrétaire pour les tenir; on sortoit de là au bout de trois ou quatre heures de séance sans avoir rien fait que quelques signatures , et c'étoit ainsi trois fois par semaine. — « Mais c'est pitoyable ! m'écriois-je impatientée, lorsqu'au retour je demandois à Roland ce qui s'étoit passé. Vous êtes tous d'assez bonne humeur parce que vous n'éprouvez point de tracasseries, que vous recevez même des honnêtetés ; vous avez l'air de faire chacun dans votre département à peu près ce que vous voulez ; j'ai peur que vous ne soyez joués. — Mais cependant les affaires vont. — Oui , et le tems se perd ; car dans le torrent de celles qui vous entraînent, j'aimerois mieux que vous emplo^'assiez trois heures à méditer solitairement sur les grandes combinaisons que de les dépenser en causeries inutiles. » Les ennemis feûsoient leurs dispositions ; il avoit bien fallu déclarer la guerre, parti sur lequel on discuta vivement et que le roi ne parut prendre qu'avec une extrême répugnance ; il en avoit retardé beaucoup la décision, et ne sembla vaincu (|ue par l'opinion déjà connue de la majorité de l'Assemblée et l'unanimité de son conseil. Bientôt la continuation ou la multiplicité des troubles religieux, contre lesquels le ministre de l'intérieur sollicitoit depuis longtems des mesures répressives, obligèrent de les prendre. D'autre part, la marche audacieuse

des troupes étrangères devenant menaçante et redoutable, avoit inspiré au ministre de la guerre l'idée d'une disposition que FÀssemblëe saisit avec enthousiasme et décréta surle-champ.

Il est très-vrai que ces deux décrets, l'un pour la formation d'un camp de vingt mille hommes au-dessus de Paris, l'autre, concernant les prêtres, étoient véritablement décisifs ; la cour y vit le renversement de ses secrètes traliisons , les révoltes particulières à l'aide du fanatisme et les progrès des ennemis qu'elle fevorisoit. Le roi étoit trop décidé à refuser sa sanction pour se presser d'avouer sa détermination; il trouva divers prétextes à Faide desquels il éluda durant plus de quinze jours. La discussion s' étoit ouverte plusieurs fois sur cet article; Roland et Servan insistoient avec vigueur, parce que chacun sentoit F importance et la nécessité de la loi pour le département dont il étoit chargé ; l'intérêt général étoit évident pour tous et les six ministres n'avoient qu'un avis à cet égard. Sur ces entrfaites , Dumouriez, dont le roi fétoit la gaillutlise et que ses mœurs rendoient moins étranger à la cour, fut appelé plusieurs fois chez la reine; il avoit à venger un petit déplaisir, et à se débarrasser de collègues dont l'austérité ne convenoit guère à son allure. Il entra donc dans les arrangements dont on ne tarda pas de voir FefiPet.

Je me sentois une sorte d'agitation difficile à peindre; séduite par la révolution , persuadée qu'avec tous ses vices il falloit pourtant faire marcher la constitution, pénétrée du désir de voir prospérer mon pays , la tourmente des affaires publiques me donnoit une fièvre morale qui ne me laissoit pas de relâche. Les délais du roi démontroient sa fausseté ; Roland avoit adievé de s'en convaincre : il n'y avoit donc plus qu'une résolution à prendre pour un ministre honnête homme; c'étoit de quitter sa place si le roi s'obstinoit à refioser des mesures nécessaires au salut de Fempire.

Cette démarche » pure et simple , eût pu suffire , peut-être , à la conscience d'un homme timide; mais il ne s'agit pas seulement pcrar le citoyen dévoué de renoncer au poste où le bien n'est plus possible à faire ; il doit le dire avec énergie

pour éclairer sur les maux publics , afin que sa retraite soit même utile. Nous avions déjà gémi, Roland et moi, de la foiblesse de ses collègues. Les lenteurs du roi nous avoient tait imaginer qu'il seroit d'un grand effet de lui adresser collectivement une lettre qui exposât toutes les raisons déjà énoncées au conseil , mais dont l'expression écrite , signée de tous les ministres avec la demande de leur démission , si Sa Majesté croyoit ne pas devoir agréer leurs représentations, forceroit la main au roi ou le mettroit à découvert aux veux de la France J'avois esquissé la lettre après en avoir arrêté les bases avec Roland, qui la proposa à ses collègues; tous approuvoient l'idée, mais, sur l'exécution, la plupart diSeroient ; Clavières ne vouloit point de telle phrase ; Duranthoii vouloit temporiser; Lacoste n'étoit pas pressé de mettre sa signature. Comme les mesures de ce genre doivent être l'effet d'un prompt aperçu et d'un sentiment vif, le peu de su(!cès de la première tentative nous avertit de ne pas la réitérer. Il falloit donc se réduire à une démarche isolée ; et puisque le conseil n'avoit point assez de caractère pour se prononcer avec ensemble, il convenoit à l'homme qui se sentoit audessus des événemens de prendre à lui seul le rôle que ce corps auroit dû remplir; il n'étoit plus question de donner de démission , mais de mériter d'être renvoyé ; de dire , faites cela ou nous nous retirons ; mais d'avertir que tout étoit perdu si telle conduite n'étoit adoptée.

Je fis la fameuse lettre '.Je m'arrête ici un moment pour ('éclairer les doutes et fixer l'opinion de beaucoup de personnes dont la plupart ne m'attribuent quelque mérite que pour Tùter à mon mari , et dont plusieurs autres me supposent avoir eu dans les affaires un genre d'influence qui n'est pas le mien. L'habitude et le goût de la vie studieuse m'ont fait partager les travaux de mon mari tant qu'il a été simple particulier; j'écrivois avec lui, comme j'y mangeois, parce que l'un m'étoit presque aussi naturel que l'autre; et que

1 dette lettre ciit la mise en arctitintioii de la politique royale, adrrwr a la nation par un ministre du roi. Elle ne pouvait qu'irriter le monarque et le compromettre sana fruit. C'était donc une violence inutile et une vilaine action.

PREMIER MINISTERE DE ROLAND. 35t

n'existant que pour son bonheur, je me consacrois à ce qui lui faisoit le plus de plaisir. Il décrivoit des arts , j'en décrivois aussi quoiqu'ils m'ennuyassent; il aimoit l'érudition, nous feisions des recherches ; il se délassoit à envoyer quelque morceau littéraire à une académie , nous le travaillions de concert, ou séparément, pour comparer ensuite et préférer le meilleur ou refondre les deux; il auroit fait des homéUes, que j'en aurois composées. Il devint ministre ; je ne me mêlai point de l'administration : mais s'agissoit-il d'une circulaire , d'une instruction , d'un écrit public et important, nous en conférions suivant la confiance dont nous avions l'usage; et pénétrée de ses idées, nourri des miennes, je prenois la plume, que j'avois plus que lui le temps de conduire. Ayant tous deux les mêmes principes et un même esprit, nous finissions par nous accorder sur le mode et mon mari n'avoit rien à perdre en passant par mes mains. Je ne pouvois rien exprimer en fait de justice et de liaison, qu'il ne fût capable de réaliser ou de soutenir par son caractère et sa conduite, et je peignois mieux qu'il n' auroit dit ce qu'il avoit exécuté ou pouvoit promettre de faire. Roland, sans moi, n'eût pas été moins bon administrateur; son activité , son savoir, sont bien à lui , comme sa probité ; avec moi il a produit plus de sensation , parce que je mettois dans ses écrits ce mélange de force et de douceur, d'autorité de la raison et de charmes du sentiment qui m'appartiennent peut-être qu'à une femme sensible, douée d'une tête saine. Je faisois avec délices ces morceaux que je jugeois devoir être utiles , et j'y trouvois plus de plaisir que si j'en eusse été connue pour l'auteur. Je suis avide de bonheur, je l'attache au bien que je fais et je n'ai pas même besoin de gloire ; je ne vois dans ce monde , de rôle qui me convienne , que celui de la Providence. Je permets aux malins de regarder cet aveu comme une impertinence, car il doit y ressembler; mais ceux qui me connoissent n'y verront rien que de sincère comme moi-même.

Je reviens à la lettre, qui fut ^racée d'un trait comme à peu près tout ce que je faisois de ce genre; car sentir la nécessité, la convenance d'une chose, concevoir son bon

effet , désirer de le produire et jeter au moule Pobjet dont cet effet devoit résulta, n'étoient pour moi qu'une même opération. Il étoit présent dans le cabinet de mon mari, ce Pache qui, dans la même année, fit calomnier Roland et nous feit poursuivre aujourd'hui comme ennemis de la liberté, lorsque nous lûmes entre nous cette lettre. — « C'est une démarche bien hardie ! disoit alors cet hypocrite que je pre^ nois pour un sage. — Hardie! sans doute; mais elle est juste et nécessaire ; qu'importe le reste? « — Roland se rend au conseil, le 10 juin, avec sa lettre dans sa podie, dans le dessein de la hre hautement devant ses collègues et de la déposer ensuite entre les mains du roi. On ouvre la discussion sur la sanction des deux décrets ; le roi la suspend en disant à ses ministres qu'ils aient à lui remettre chacun, au conseil suivant, leur opinion écrite. Roland pouvoit remettre la sienne sur l'heure; il crut, d'après ce qui venok <Fétre dit, devoir attendre par une sorte d'égard pour ses collègues; mais, de retour chez lui, nous trouvâmes qu'il ne pouvoit mieux faire que d'expédier sur-le-champ sa missive, à laquelle il ajouta quatre lignes d'envoi.

Le lendemain , à huit heures du soir, je vois arriver dan^ mon appartement Servan, d'un air radieux. — Félicitez-moi, me dit-il, je suis chassé. — Je suis bien piquée, répliquai^, que vous ayez le premier cet honneur; mais j'espère qu'il ne tardera pas d'être décerné à mon mari. Servan me raconta qu'ayant été le matin chez le roi pour quelque affiûre, il avoit voulu l'entretenir du camp; que le roi témoignant beaucoup de mauvaise humeur avoit fini par lui tourner le dos , et qu'à l'instant Dumouriez venoit de sa part , lui demander le portefeuille dont il alloit être chargé. — Dumouriez? sa conduite m'étonne peu, mais elle est infâme; les autres ministres , dans ce cas , ne devroient pas attendre leur renvoi; il leur conviendroit d'écrire au roi quils ne peuvent plus s'asseoir au conseil avec Dumouriez. U £aut les envoyer chercher pour en conférer. Clavières seulement et Duranthon arrivèrent ; ces gens-là ne surent jamais prendre un parti décidé ; il fut convenu qu'ils reviendroient le lendemain à huit heures du matin , après y avoir réfléchi , et que

Roland leur tiendroit prête une lettre qu'ils pussent tous signer; il leur fit part de celle qu'il avoit envoyée le matin, et dont il attendoit pour réponse un traitement pareil à celui de Servan. Je ne sais si d'après cela même, ces messieurs qui aimoient leur place, n'imaginèrent pas que les deux ministres qui avoient le plus insisté pour les décrets seroient les seuls sacrifiés et qu'il ne falloit point encourir légèrement le même Sort ; mais le lendemain ils ne trouvèrent pas bon d'écrire et jugèrent préférable d'aller en personne parler au roi ; mesure qui n' avoit pas le sens commun ; car, lorsqu'il s'agit d'exprimer des vérités fortes ou désagréables à une personne qui, par sa place, a droit à beaucoup d'égards, il est plus avantageux de le faire par écrit. Roland, qui avoit rempli sa tâche, ne pouvoit plus que se ranger avec eux pour cette circonstance; ils se rendirent chez Lacoste, dans le dessein de lui proposer de se joindre à eux ; Lacoste , incertain, paroissoit balancer, lorsqu'un message du roi vint apporter à Duranthon l'ordre d'aller sur-le-champ et seul au château. — Nous irons vous attendre chez vous, dirent Roland et Glavières. — Ils étoient à peine arrivés à T hôtel de la Justice, que Duranthon revient, la mine allongée, l'air hypocrite, tirant lentement de chacune de ses poches ce qu'on appeloit une lettre de cachet , qui portoit le congé de ses deux collègues. — Vous nous feites bien attendre notre liberté , lui dit Roland en riant et prenant le billet ; c'est elle effectivement. — Il revient chez lui et m'apporte cette nouvelle bien prévue. — Il reste une chose à faire, dis-je avec vivacité ; c'est d'être le premier à la mander à l'Assemblée, en lui envoyant copie de la letti*e au roi , qui doit en être la cause. — Cette idée lui sourit beaucoup, et nous la mimes sur-le-champ à exécution. Je sentois tout l'effet qui pouvott eu résulter, et je ne me trompai pas; le double but étoit rempli ; l'utiUté et la gloire suivoient la retraite de mon mari. Je n'avois pas été fière de son entrée au ministère ; je le fus de sa sortie.

J'ai dit que Dumouriez avoit eu un petit déplaisir à venger, en se liguant avec la cour contre ses collègues ; voici d'où il étoit résulté :

Dumouriez avoit choisi pour son principal agent, et nominé directeur général du département des affiedres étrangères. Bonne -Garère, décoré de la croix de Saint- Louis, que Dumouriez lui avoit fait avoir, bel homme , ayant la réputation' et les mœurs d'un intrigant. Je l'ai vu une seule fois que Dumouriez F amena diner chez moi, et son extérieur agréable ne me séduisit pas plus que celui de Héraut de Séobelles. Tous ces beaux garçons, disais-je à un ami, me semblent de pauvres patriotes ; ils ont Fair de trop s'aimer eux-mêmes pour ne pas se préférer à la chose publique, et je n'échappe jamais à la tentation de rabattre leur suffisance en ne paraissant pas voir le mérite dont ils tirent le plus de vanité.

J'ai plus, d'une fois entendu des hommes graves, des députés, de ces originaux qui croyoient à Fhonnéteté, et qu'on déclare infâmes aujourd'hui à cause de cela, je les ai entendus gémir du choix qu' avoit fait Dumouriez, trouver que les ministres patriotes ne sauroient mettre dans leurs choix trop de sévérité pour assurer la liberté par la gestion la plus intacte dans toutes les parties de Fadministration. Je sais qu'il y eut de douces remontrances faites à Dumouriez, qui s'excUfsa sur Fintelligence et les talens de Bonne-Carère , dont on ne peut nier F esprit, les ressources et la souplesse; mais le bruit se répandit d'une affaire ménagée par Bonne-Carère , pour laquelle il y avoit eu de déposées chez un notaire cent mille livres , dont madame de Beauvert devoit avoir sa part : c'étoit la maîtresse de Dumouriez, femme galante, sœur de Rivarol, entourée de la puante aristocratie des gens sans mœurs. J'ai oublié Faffaire et les personnes, mais les noms, les temps, les particularités, furent connus, avérés. On arrêta de parler sérieusement à Dumouriez pour l'engager à renvoyer Bonne-Carère et à conserver ou revêtir une décence faute de laquelle il ne pouvoit rester dans le ministère sans nuire à la bonne cause. Gensonné, qui connoissoit particu- Uèrement Dumouriez, et Brissot, à qui les tours de Bonne- Carère avoient été dénoncés, arrêtèrent de lui parler chez Roland, en sa présence et celle de trois ou quatre autres personnes, ses collègues ou députés. Effectivement, après

avoir dîné chez moi, retirés dans le cabinet que j'habitois ordinairement, on fit à Dumouriez l'exposé des griefs et les observations en conséquence. Roland , avec la gravité de son âge et de son caractère, se permit d'insister sur la chose, comme intéressant tout le ministère. Bien n'étoit moins à l'usage de Dumouriez que cette exactitude et l'air de la remontrance. Il voulut échapper par un ton léger, puis, se trouvant pressé par les raisons, il témoigna de l'humeur et se retira mécontent. De cet instant, il cessa de voir les. députés et ne paroissoit pas satisfait de les rencontrer chez moi. 11 vint moins souvent. Réfléchissant sur cette conduite , je dis à Roland que, sans me connottre en intrigue, je croyois que , dans les règles du monde , l'heure devoit être venue de perdre Dumouriez si l'on vouloit éviter d'être renversé par lui. Je sais bien, ajoutai-je, que tu ne saurois t' abaisser à pareil jeu ; mais il est pourtant vrai que Dumouriez doit chercher à se défaire de ceux dont la censure l'a blessé. Quand on se mêle de prêcher et qu on l'a fait inutilement, il faut punir' ou s'attendre à être molesté. Dumouriez, qui aimoit Bonne-Carère, le Ht confident de ce dont il étoit l'objet. Celui-ci masqua l'afBaire qu'on lui reprochoit; il avoit d'ailleurs quelque accès chez la reine par des femmes avec lesquelles il étoit lié. On intrigua; ies fameux décrets survinrent, et quoique Dumouriez fût d'avis de la sanction, il sut se ménager à la cour, et servit au départ de ses collègues , soit en proposant des successeurs , soit en acceptant le ministère de la guerre , qu'au reste il ne garda pas longtemps , car la cour, qui avoit été bien aise de le conserver d'abord, pour ne pas parottre renvoyer tous les ministres dits patriotes, s'en défît bientôt après; mais il étoit trop habile pour ne pas éviter une entière disgrâce, et il obtint de l'emploi a l'armée suivant son grade.

Les patriotes mêmes imaginèrent qu'il falloit tirer parti de ses talens, et qu'on pouvoit espérer qu'il en feroit un bon usage dans la carrière militaire. L'un des plus grands embarras du gouvernement, après le 10 août, étoit le choix des sujets, notamment pour cette partie. L'ancien régime n' avoit admis que des nobles pour ofRciers ; le savoir ou

l'expérience étoit concentré dans leur ordre ; le peuple les Toyoit avec inquiétude chargés de la direction des forces destinées à maintenir une constitution qui leur étoit contraire. Frappé de ce contraste, il ne pouvott, avec les hommes éclairés , juger les raisons de confiance fondées sur le caractère de celui-ci, les passions de celui-là, les principes de tel autre, et ainsi du reste. Les flatteurs du peuple exagéroient ses craintes, excitoient sa défiance ; étemels dénonciateurs, ils se font les ennemis de tous les hommes en place, pour s'établir dans celle qui convient à leur ambition. C'est la marche de tous les agiteurs depuis Hippon , le harangueur de Syracuse, jusqu'à Robespierre, le bavard parisien.

Roland, rappelé au ministère , crut devoir à l'intérêt pubUc et aux circonstances de faire disparoftre l'opposition qui devoit se trouver entre lui et Dumouriez, puisqu'ils avoient ensemble, chacun à leur manière, à servir la répubhque. « Lés chances politiques, lui écri voit-il, sont aussi variées que celles de la guerre ; je me retrouve au conseil , vous êtes à la tète des armées ; vous avez à efEacer les torts de votre ministère et à parcourir le plus beau champ pour votre gloire ! Vous fûtes entratné dans une intrigue qui vous fit desservir vos collègues, et vous avez été à votre tour joué par la cour même avec laquelle vous aviez voulu vous ménager. Mais vous ressemblez un peu à ces preux chevaliers c|ui foisoient parfois de petites scélératesses dont ils étoient les premiers à rire, et qui ne savoient pas moins se battre eu désespérés quand il s'agissoit de l'honneur. Il faut convenir que si ce caractère ne s'accorde pas très-bien avec 1 austérité républicaine, il est une suite des mœurs dont nous n'avons pu nous défaire encore , et qu'il faudra bien vous pardonner si vous remportez des victoires. Vous me trouverez dans le conseil toujours prêt à seconder vos entreprises tant qu'elle» auront le bien public pour objet ; je ne connois point d' affections particulières quand il est question de le servir, et je vous chérirai conune l'un des sauveurs de ma patrie si vous vous dévouez sincèrement à sa défense. « Dumouriez répondit fort bien et se liattit de même : il repoussa les Prussiens. Je me souviens qu'à cette époque il y eut quelque espérance

PREMIER MINISTERE DE ROLAND. 36a

de ie détacher de la ligue et quelques pourparlers à ce sujet, mais ils n'eurent pas de suite. Il vint à Paris, après que les ennemis eurent évacué notre territoire , pour préparer les opérations de la Belgique. Roland le TÎt au conseil ; je le reçus à diner chez moi , une seule fois , avec beaucoup d'autres personnes. Quand il entra dans mon appartement, il avoit l'air un peu embarrassé , et vint m' offrir assez gauchement, pourvu homme aussi dégagé, un charmant bouquet qu'il tenoit à la main. Je souris en lui disant que la fortune faisoit de plaisans tours, et qu'il ne s'étoit pas attendu, sans doute, qu'elle me mit dans le cas de le recevoir de nouveau dans ce même hôtel, mais que les fleurs n'en séyoient pas moins bien au vainqueur des Prussiens , et que je. les recevois de sa main avec plaisir. Il se proposoit d'aller après dfner à l'Opéra ; c'étoit encore un reste de l'ancienne fohe des généraux d'aller se montrer au spectacle et chercher des couronnes de théâtre lorsqu'ils a voient remporté quelque avantage. Une personne ine demanda si je ne comptois point y aller; j'évitai de répondre, parce qu'il ne convenoît ni à mon caractère ni à mes mœurs d'y paroftre avec Dumouriez. Mais , après que la compagnie fut partie , je proposai à Yergniaux de m'y accompagner dans ma loge avec ma fille. Nous nous y rendîmes. L'ouvreuse de loges, étonnée, me dit que la loge du ministre étoit occupée. « Gela n'est pas possible, « lui dis-je ; on n'y entroit que sur des billets signés de lui , et je n'en avois donné à personne : m Mais c'est le ministre qui a voulu entrer. — Non , ce n'est pas lui ; ouvrez-moi , je verrai qui c'est. « Trois ou quatre sans-culottes, en forme de spadassins, étoient à la porte. « On n'ouvre pas, s'écrièrent-ils, le ministre est là. — Je ne puis me dispenser d'ouvrir, « répond la femme qui, dans l'instant, ouvre eifectivement la porte. J'aperçois la grosse figure de Danton, celle de Favre et trois ou quatre femmes de mauvaise tournure. Le spectacle étoit commencé ; ils fixoient le théâtre; Danton s'inclinoit sur la loge voisine pour causer avec Dumouriez que je reconnus, le tout d'un clin d'oeil, sans que personne de la loge m'eût vue; je me retirai subitement en poussant la porte. «Véritablement —

m'étonne pas que l'on m'aimât beaucoup ; on sentoit bien <pie je valois quelque chose , et cependant je fiaisois de bonne foi les honneurs à l'amour-propre d'autrui. Dans cette pénurie de sujets, la révolution ayant fiait successivement éloigner ceux que leur naissance d'abord, leur fortune ensuite, leur éducation et les circonstances rendoient supérieurs au (prand nombre par un peu plus de culture, il n'est pas étonnant que nous soyons successivement tombés dans les mains de la plus crasse ignorance et de la plus honteuse incapacité.

Il y a encore bien des degrés depuis de Grave jusqu'à Bouchotte. Le premier étoit un petit homme que la nature avoit fait doux, à qui ses préjugés inspiroient de la fierté, que son cœur sollicitoit d'être aimable, et qui, faute ^esprit pour les conciUer, finissoit par n'être rien. Je crois le voir encore, marchant sur les talons, le coude relevé, la tête haute, ne montrant souvent que le blanc de ses grands yeux bleus , qu'il ne pouvoit tenir éveillés après dtner qu'à l'aide de deux ou trois tasses de café ; parlant peu comme par discrétion, mais pour éviter de se compromettre, s' inquiétant véritablement de ses devoirs et perdant la tête dans leur multiplicité; aussi finit- il par abandonner une place qu'il sentoit au-dessus de ses forces. Je ne veux rien dire de Bouchotte, un idiot se peint en trois syllabes, mais ses fautes sont innumérables. J'ai dit ailleurs ce qu'étoit Servan : brave militaire , excellent citoyen , homme éclairé ; il man^iuoit du caractère nécessaire dans les dernières circonstances , mais il avoit encore un degré de mérite rare à trouver, et l'on seroit trop heureux d'avoir beaucoup d'hommes de cette trempe. Clavières, avec de l'esprit et ce caractère difficile, ordinaire chez les hommes qui vivant fréquemment dans leur cabinet s'y forment des opinions qu'ils défendent avec opiniâtreté , ne manque ni de lumières ni de philosophie ; mais les habitudes financières ont un peu resserré son àme. Le calcul de l'argent gâte toujours les plus heureux naturels ; il est impossible de ne fias attacher beaucoup de prix à ce dont on s'occupe journellement ; un banquier peut être un homme habile et instruit , mais le désintéressement d'Aristide ne sera jamais sa vertu. Clavières est

très-laborieux, feciie à conduire pour ceux qui savent le prendre, insupportable à vivre pour quiconque partage son obstination dans la dispute ; mauvais juge des hommes , dont il n'étudia jamais qu'une partie, l'intelligence, sans examiner leurs caractères , leurs intérêts et leurs passions ; timide au conseil ou quelcjuefois emporté ; enfin , meilleur administrateur que grand ministre.

Je n'ai jamais bien compris ce qui avoit pu faire estimer Duranthon capable d'entrer au ministère, si ce n'est l'idée du peu de fecultés nécessaires pour remplir celui de la justice. Lourd, paresseux, vain et parleur, timide et borné, ce n'étoit véritablement qu'une vieille femme. La réputation d'intégrité, ces moeurs réservées d'un avocat décent, cpielques témoignages d'attachement pour la révolution , et le ton d'un homme honnête avec l'âge de l'expérience, lui servirent probablement de recommandation ; il n'a pas même eu le talent de se retirer à propos, le seul qui eût pu lui acquérir quelque gloire. Lorsque je considère quels ont été ses successeurs, je me £àche moins contre ceux qui l'avoient jugé digne de la place , mais je me demande où il faut chercher des hommes propres à gouverner.

Lacoste avoit les connoissances matérielles, l'habitude laborieuse et l'insignifiance d'un commis. Longtemps employé dans les bureaux de la marine , on le jugea bon à devenir ministre de ce département, dans lequel il ne fit point de sottises. Mais il manquoit des vues et de l'activité qui doivent caractériser l'administrateur d'une grande partie, et dont les circonstances fieûsoient sentir le besoin ; il a fallu l'impéritie de Monge pour offrir un objet de comparaison qui lui fût avantageux. Lacoste , sous une figure presque timide , cachoit un penchant k la colère qui , dans la contradiction , dégénéroit en emportemens risibles.

Telle étoit la composition du ministère la première fois que Roland en fit partie. Il régna d'abord une grande union apparente entre tous ces membres du conseil. Je crois bien que tous vouloient de bonne foi la constitution, avec plus ou moins de regard à son propre intérêt de la part de plusieurs. Ils se réunissoient à dîner chez l'un d'eux les jours de

conseil ; je les avois chez moi toutes les semaines; quelquesuns des députés de leur connoissance s*y trouvoient, et Ton s'y entretenoit des affaires avec le désir commun de les faire marcher. Ce fut un beau temps, en le rapprochant de celui qui lui a succédé.

Lors du rappel de Roland, Clavières et Servan, on acheva la composition du ministère par la nomination de Danton, que j'ai peint suffisamment ailleurs, et par celle de Monge et le Brun ; le premier à la marine, le second aux affiEÛres étrangères. Rien n'est aussi cruel que l'embarras des choix dans les circonstances telles que celles où l'on se trouToit alors. Tout homme qui eût appartenu à la cour, de près ou de loin , étoit proscrit dans l'opinion ; il folloit avoir, comme Serran, déjà fait ses preuves en patriotisme d'une manière éclatante , pour eflacer celte tache originelle, quelque petite qu'elle dût être pour lui. Les personnes chargées des choix avoient peu de moyens pour les faire ; hommes pubUcs depuis peu de temps , nos législateurs n' avoient point eu ces grandes relations qui font connottre beaucoup d'individus et démêler au milieu d'eux ceux qui peuvent convenir aux places. On dëlibéroit péniblement au comité, lorsque l'idée de Monge, que Gondoreet connoissoit de l'académie, et dont plusieurs autres avoient entendu citer le patriotisme, se présenta; Monge. mathématicien, e«\aminateur, envoyé quelquefois dans les ports, honnête citoyen, père de femille estimable, clubiste zélé de la petite société du Luxembourg , fut mis un moment en balance avec Meunier, son collègue à l'académie, officier ingénieur, mais que quelques-uns se rappelèrent avoir vu foire sa cour aux grands, et il l'emporta.

Bonhomme, épais et pasquin, Monge, autrefois tailleur de pierre à Mézières, où l'abbé Bossut lui trouvant quelques

SECOiSD MI^ISTËRE DE ROLAND. 3(J9

(lispositioDS , Finitia aux mathématiques et P encouragea de six livres par semaine , avoit fait son chemin en travaillant , mais sans revoir son bienfaiteur depuis qu'il étoit devenu son égal. Habitué à calculer avec des élémens inaltérables, Monge n'entendoit rien aux hommes ni aux affaires d'administration; lourd et mauvais plaisant, il m'a toujours rappelé, quand il vouloit faire l'agréable, un ours que la ville de Benie fait nourrir dans ses fossés , et dont les gentillesses , appropriées à leurs formes grossières, amusent les passans.

Le nouveau ministre plaça dans ses bureaux des hommes aussi peu capables d'agir qu'il l'étoit de les juger; il se donnoit beaucoup de mal sans rien faire ; et avec la meilleure volonté du monde, il laissa désorganiser la marine dans le tems où il étoit le plus important de l'entretenir et de la remonter. 11 faut rendre justice à sa bonne foi ; il fut eflrayé du fardeau et désira s'en décharger; mais l'embairas de ti*ouver mieux le fit inviter à demeurer. Insensiblement sa situation lui parut douce, et il s'imaginoit en remplir les devoirs aussi bien qu'eût fait personne autre. Mais s'il fut mauvais administrateur, il étoit encore pire conseiller, et n'a jamais occupé que sa chaise dans les <iéli]>érations du {)Ouvoir exécutif, se rangeant constamment à l'avis le plus timide, parce que, n'en ayant point à lui, il ne pouvoit adopter ([ue le plus convenable aux vues d'un esprit borné '.

liOrsque Pache devint ministre, il fut le régulateur de Monge, son admirateur et son ami, qui n'eut plus d'opinion que la sienne et la recevoit comme l'inspiration divine ;

* Voici un paMa(»v tlc« Mémoires de madame Roland^ qui a élé raturé |>rol>al>leinont |>iir Bom*, rar il concerne Mon{;e, alorît piiisitaiit, et avec lcc|uol Rojm* avait «aiw doute ilc hons rap|Hirtj<. Cette anecdote a été racontée |»lu>i liant, nouii Li reproduimins pour obéir ù nos ttcrupules d'éditeur fidèle. Il K\i{;iMait d'un brevet à la i»i{;natnro des niinistrcH : « Roland venoit d*appofier la sienne à la «oite de celle de scii eollèguen, quand il reconnoit le brevet en question, qu*oii avoit remis adroitement avec d'autres. H biffe aussitôt sa signature, eu disant qu'il ne la mettra |KÛut coiitix: sa conscience, et s'adressant à Monge, dans l'embrasure d'une fenètrt*, il bii ropn>che cet acte auquel il laissoit bien le caractère de la complais;ince. — Je sens vox raisons, dit M<mçe; mais si je désoblige Danton y il me fera pendre.

Que les lâches ont la vue courte ! Ils ne s'apen;oivcnt pas que c'est la faiblesse des poltrons qui fait toute la force tles audacieux, n

c'est aioiii qu'il s'est maratisë, et que cet koamie qmk eût dû avoir son genre de bonté , s'est reodu fiMitear de h d€>ctrkM* la plus sanguinaire et la plus atroce.

Le Brun, en^loyë dans les bureaux des affiûres étrangères, passoit pour un esprit sage, parce qa'S u'aTok d'élans d'aucune espèce, et pour un habile liomme, parce quM étoit assez bon commis. Il connoissoit passablement sa carte diplomati<{ue et savoit rédiger arec bon sens un rapport on une letti*e. Dans un tems ordinaire, il eût été fort bien placé au département (fui est le moins chargé et dont le travail e^t le plus agréable à laire. Mais il n'avoit rien de Pactivité d'esprit et de caractère qu'il eût fiiUu développer à Tinstant où il y fut appelé. Mal instruit de ce qui se passoit chez no*^ voisins, envoyant dans les cours des hommes qui, sans être dénués de mérite, n'avoient aucune de ces choses qui Icor ser\*ent de recommandation, et ponvoîent à peine passer l'antichambre de quelques grands ; il ne savoit emploiyer ni l'es]>èce d'intrigue au moyen de laquelle on eût donnis chex eux de l'occupation à ceux qui vouloient non» attaifoer, ni r espèce de grandeur dont un État puissant doit investir se^ agens reconnus pour se ftûre respecter. — « Que foites^vou> donc? lui demandoit quelquefois Roland. Â votre place j'aurois déjà mis F Europe en mouvement et préparé la pai\ de la France sans le secours des armes ; je voudrais savoir ce qui se passe dans tous les cabinets et y exercer mon inttueiice. » Le Brun ne se pressoit jamais ; et l'on vient , eu août lT9Ci, d'arrêter à son passage en Suisse pour aller à Coii:»tautiiiople , Semonville, c|ui devroit y être rendu depuis huit mois. Les derniers choix de le Brun achèvent de le peindre et me dispensent d'ajouter aucun trait. Il a fiiil uoninier ministre plénipotentiaire en Danemarck, Grouvelle. le secrétaire du conseil, dont, à ce titre , j'avois déjà à parler.

(hx)uvelle, élève de Cérutti, dont il n a appris quà Eure de petites phrases où il met toute sa philosophie, médiocre. froid et vain, dernier rédacteur de la feuille villageoi'^ devenue flasque conmie lui ; Grouvelle avoit été sur Ie> raug^, poui* je ne sais (|uel ministère, et fiit uoouné secn.^ taire du conseil au 10 août, en exécution d'une loi cuoatitu-

SECOÎID ]Mir«ISTEHE DE ROLAND. 3TI

tioDiieUe, contre F inobservation de kiqueHe Rolsœd avoit si Tivement réclamé , que le rot s'était enfin détenninéà la faire suÎTre. Roland aroit espéré que la teme régulière d'un registre» on Fon inseriroit les délibérations, établirez! dans le con»eâi une marche plus sérieuse et mieux remplie ; il y ▼oyoit l'avantage, pour les hommies fermes, de foire constater leurs opinions, et de laisser un témcMgnsbge quelquefois utile à r histoire et toiyours à leur justiÉBcation. Mais tes meillenres institutions ne valent que pour Des individus incapables de les pervertir. Grouvelle ne savoit point dresser un procès-verbal, et tes ministres ne se souciotent nullement, poor la plupart , qoi^il restât des traces de leur avis. Jamais le secrétaire n'a pu foire qu'un énoncé des délibérations piiscs, sans déduction de motifs ni neation des oppositions; jamais Roland n'a pu obtenir de foire consigner tes raisons des siennes quand il en élevoit de fonneUes contre tes résolutions. Grouvdle s'immisçoit coostamnient dans la discussion , et sa manière pointilleuse ne contribooit pas pen à la rendre difiicile. Roland, ennuyé, lui observa une fois qu'il onMioit son rôle. — « Ne s«is-je doneqn'nne écritoire ! s'écria aigrement ^important secrétaire. — Vous ne devez pas être autre chose ici , répticpia le sévère Roland ; chaque fois que vous vous mêlez de la délibération , yens oubliez votre fonction qui est de la recueillir ; et voilà pourquoi vous n'avez que le tenis de foire, sur feuifie volante, une petite nomenelature msîgnffiante, qui, reportée sur le registre, ne présente aucun tableau des opérations du gouvernement ; tandis que le registre do conseil devroit servir d'archives au pourvoir exécutif. V — Grouvelle, piqué, n'en fit pas mieux et ne changea point sa méthode; on voit d'ici que les hommes que j'ai dépeints dévoient la trouver bonne pour eux. Vingt mifle Uvres cPappointemens étoient attribuées à sa place ; il lui parut qu'il folloit y joindre un appartement an Louvre , assez eoiMÎdérable pour y loger avec lui ses commis , et il fit ses représentations en conséquence an ministre de Pintérieur. Il soffit dTun léger aperçu du caractère de Rohnd pour se représenter le scandale qu'il trouva dans cette proposition et la vigueur avec laqu^le il la repoussa, a Des commis ! pour un

travail que je ferois moi-même en quelques heures , et mieux que vous , si j'ëtois à votre place , disoit-il à Gronvelle ; je veux que vous preniez un copiste pour vous éviter la peine de délivrer les expéditions ou extraits de délibérations <|ue vous pouvez être dans le cas de fournir; mais vingt mille livres doivent vous suffire pour l'appointer et le loger ainsi que vous ; leur quotité est même indécente dans un régime libre, pour la place que vous occupez. «

Assurément, Gronvelle a bien le droit de ne pas aimer Roland , et je crois bien qu'il l'exerce avec plénitude.

Quant à moi, j'ai vivement senti que le ridicule de ses prétentions étoit intolérable; ces hommes pétris de vanité, sans caractère et sans vertu, dont l'esprit n'est qu'un jargon, la philosopliie un petit étalage, les sentimens des réminiscences , me paroissent en morale une espèce d'eunuques que je méprise et déteste plus cordialement que certaines femmes ne dédaignent et haïssent les autres. Et voilà le ministre d'une grande nation auprès d'une cour étrangère dont il e^t utile de nous conserver l'estime et d'assurer la neutralité. Je ne sais point le secret de cette nomination ; mais je parierols que Gronvelle, mourant de peur dans le fiâclieux état de> affaires, a pressé le Brun de le faire sortir de France de <|uelque manière ; et le Brun , en qualité de ministre , l'a fait partir ambassadeur, comme il l'auroit fait commis-voyageur, si lui-même eût été négociant. C'est un arrangement individuel dans lequel la république n'entre que pour le titre dont elle décore les avantages qui y sont attachés, et le tort qui peut lui revenir d'avoir été mal représentée.

Le choix d'un envoyé auprès des Etats-Unis fut dirigé ave** plus de sagesse ; il olfre un nouvel argument en faveur de Brissot, auquel on fait un crime d'y avoir eu part. Bonne- Garère avoit été désigné, je ne saurois dire précisément ii quelle époque ; Brissot observa à quelques membres du conseil, qu'il importoit au maintien de la meilleure intelligence avec les Etats-Unis , comme à la gloire de notre république naissante, d'envoyer en Amérique un homme dont le caractère et les mœurs dussent plaire aux Américains; sous ce rapport , Bonne-Garère ne pouvoit convenir ; un aimable

SECOND MINISTÈRE 6e ROLAND. 373

roué du beau monde , un joueur, quels que fussent d'ailleurs ses talens et son esprit , n'étoit pas fiait pour le rôle grave et décent imposé à notre envoyé chez cette puissance.

Brissot n'y mettoit point de personnalités, c'est l'homme du monde qui en fût le moins susceptible ; il cita Genest, qui venoit de passer cinq ans en Russie, et qui, déjà versé dans la diplomatie, avoit d'ailleurs toute la moralité, toutes les connoissances dont la réunion devoit être goûtée chez un peuple sérieux.

Cette proposition fut réfléchie, toutes les considérations possibles l'appuyèrent, et Genest fut choisi. Certes ! si c'est là de l'intrigue, désirons donc que tous les intrigans ressemblent à Brissot. J'ai vu Genest, j'ai désiré le revoir plusieurs fois, et je le retrouverois toujours avec plaisir. Son esprit est solide, éclairé ; il a autant d'aménité que de décence ; sa conversation est instructive et agréable, sans affectation et sans pédanterie ; douceur, justesse , grâce et raison le caractérisent, il joignit à son mérite l'avantage de s'exprimer facilement en anglais. Qu'un ignorant comme Robespierre, qu'un extravagant tel que Chabot, déclament contre un pareil homme en le traitant d'ami de Brissot ; qu'ils déterminent par leurs clameurs le rappel de l'un et le procès de l'autre, ils ne font qu'ajouter aux preuves de leur propre scélératesse et de leur ineptie , sans pouvoir porter atteinte à la gloire de ceux mêmes qu'ils feroient périr.

Au second ministère de Roland, comme au premier, je m'étois imposé de ne recevoir aucune femme et j'ai suivi scrupuleusement cette règle. Jamais mon cercle n'a été fort étendu, et jamais les femmes n'en ont composé la plus grande partie. Après mes plus proches parens, je ne voyois que les personnes dont les goûts et les travaux intéressoient mon mari. Je sentis qu'au ministère je serois exposée à un entourage fort incommode , qui même auroit ses dangers ; je trouvai que madame Pétion avoit pris à la mairie un parti fort sage, et j'estimai qu'il était aussi louable d'imiter un bon exemple que de le donner. Je n'eus donc ni cercle, ni visite; c'étoit d'abord du tems de gagné, chose inappréciable quand on a quelque moyen de l'employer. Deux fois

S74 NOTICES HiSrORiOUES.

la iîenuiine seulement je doniMMis à dfioer : Tune aux collègues de mon mari avec les<|uels se trouvaient qodque^ députés; Fautre à diverses personnes, soit dépotés, sok premiers commis des bureaux, soit enfin de telles autres jetées dans les affaires, ou occupées de la dbose publique. Le goût et la propreté règnoient sur ma table sans profitsion , et le luxe des omemens n'y parut jamais ; <m y étoit à l'aise, sans y consacrer beaucoup detems, parce que je n'y faisois faire qu'un service et que je n'abandonnois à personne le .sçtn d'en foire les honneurs. Quinze couverts éCoient le nombre ordinaire des convives, qui ont été rarement dix-huit et une seule fois vingt. Tds furent les repas que les orateurs pop«idaires traduisirent à la tribune des jacobins en festins somptueux , où , nouvelle Circé , je corroMpois tous ceux qui avoient le malheur de s'y asseoir. Après le dtner, on causoit quelque tems au salon et chacun retoumoit à ses affiaires. On se mettoît à table vers cinq heures, à neuf îl n'y avoit plus personne chez moi. Voilà ce qu' étoit cette cour dont on me foisôit la reine, ce foyer de conspiration à battans ouverts.

Les autres jours , fermés en famille , nous étions souvent , mon mari et moi , tête à tête ; car la marche des occupations portant fort loin l'heure du dîner, ma fille mangeoit dans sa chambre avec sa gouvernante. Ceux qui m'ont vue alors me rendront témoignage un jour lorsque la voix de la vérité pourra se faire entendre ; je n'y serai peut-être plus ; mais je sortirai de ce monde avec! la confiance que la mémoire de mes calomniateur; se perdra dans les malédictions, tandis que mon souvenir sera quelquefois rappelé avec attendrissement.

Dans le nombre des personnes que je recevois, et dont j'ai déjà signalé les [Jus marquantes, Paynes doit être cité. Déclaré citoyen français, comme l'un de ces étrangers célèbres que la nation devoit s'empresser d'adopter, il étoit connu par des écrits qui avoient été utiles dans la révolution d'Amérique, et auroient pu concourir à en faire une en Angleterre. Je ne me permettrai pas de le juger absolument, parce cpi'il entendoit le françois sans le parier, que j'en étois

à |>eu près de inéine k ré{];ard de Fanglats; que j'écotitois |>lut6t sai con%*en>ation avec de plus liabiles que iBoi , que je u'étois en état d'en former une avec lui.

La hardiesse de ses pensées, Toriginalité de son style, ces vérités fortes , jetées audacieusemeiit «u milieu de ceux qu'elles ofScnsent, ont dû produire une grande sensation; BMÛs je le crotnoè» plus propre à semer, pour ainsi dire, ces étincelles d'embrasement, qu'à discuter les bases ou préparer la formation d'un gouvernement. Paynes édaire mieux une révokilBMi <{u'il «epeat concourir k une constitution. Il saisit, 3 établit oes grands principes dont l'exposé frappe tous les ireux , rstvit im ctub et entbousiasme à la taverne : mais pour la froide discussion du comité , pour le travail suivi du législateur, je présume David Williams inéiairaent plus propre que loi. Williams, fait égakment citoyen français, n'avoit pas été nommé k la Convention, où il eût été plus utile; mais le gouvernement le fit inviter à se rendre à Paris , oii il passa quelques mois et conféra souvent avec les dé{Hités travailleurs. Sage penseur, véritable ami des bommes, il m'a para combiner leurs moyens de bonbeur, aussi bien que Paynes sent et décrit les abiis qui font leur malbeur. Je Tai vu dès lès premières fois qu^il eut assisté aux séances de l'Assemblée, «'inquiéter du peu d'ordre des discussions, s'affliger de l'influence que s'attribuoient les. tribunes, et douter qu'il fut possible «pie de têts bommes, en telle situation, décrétassent jamais une constitution raisonnable. Je f>ense que la connoissance qu'il acquit alors de œ que nous étions déjà, rattacha davantage k son propre pays, où il est retourné avec en^pressement. — « Comment peuvent discuta* , me disoil-il, des hommes qui ne savent point écoutet*? Vous autres , Franf;ais , vous ne prenez pas non plus la peine de conserver cette décence extérieure qui a tant d'empire dans les assemblées; l'étoin^derie , l'insouciance et la saleté ne rendent point un législateur recommandable ; rien n'est indifférent de ce qui frappe tous les jours et se passe en public. » — Que diroit-4l, bon Dieu! s'il voyoit les députés, depuis le 31 mai, vêtus comme les gens du port, en pantalon, veste et bonnet , la chemise ouverte sur la poitrine , jurant et ges-

376 NOTICES IlISTOniQUES.

ticiilant en sans-culottes ivres! II trouveroit tout simple que le peuple les traitât comme ses valets, et que tous ensemble. après s'être souillés d'excès, finissent par tomber sous la ver{;e d'un despote qui saura les assujétir.

La fi{jure de Pa^-nés m'a quelquefois rappelé la comparaison que feisoient les llomains de ceUe de Sylla avec une mûre aspergée de farine. Williams rempliroit également bien sa place au Parlement ou au Sénat, et porteroit partout la véritable difjnité.

Par quelle saillie d'imagination la mienne rappelle-t-elle ici Vandermonde? je n'ai jamais rencontré des yeux aussi faux, et qui accusassent plus juste la nature de Tesprit du personnage. On diroit que celui-ci a le sien coupé net en deux parts; avec l'une, on peut commencer tous les raisonnemens; mais il est impossible d'en suivre aucun avec l'autre. et de tirer de l'ensemble un bon résultat. Comme la science figure mal dans une tête ainsi organisée! Aussi Vandermonde, académicien d'ailleurs, ami de Paclie et de Monge. se vantoit de servir de conseil à ce dernier, et d'être appelé sa femme. Il me disoit un jour, en parlant des cordelière (de la secte desquels il avouoit être), par opposition aux personnes qui les traitoient d'enragés : — « Nous voulons Tordre par la raison, et vous êtes du parti de ceux qui le veulent par la force. » — Après cette définition, je n'ai plu*» rien à dire des travers d'esprit d'un tel homme. Mais puisque j'ai parlé d'un académicien, il faut un petit mot sur Condorcet, dont l'esprit sera toujours au niveau des plus grande^ vérités , mais dont le caractère ne sera jamais qu à celui de la peur. On. peut dire de son intelligence, en rapport avec sa personne, (|ue c'est une liqueur fine imbibée dans du coton. On ne lui appliquera pas le mot que, dans un foible corps, il montre un grand courage; il est aussi foible de cœur que de santé; la timidité i\ui le caractérise et qu'il porte même dans la société , sur le visage et dans son attitude, n'est pas seulement un vice de tempérament; elle semble inhérente à son àme, et ses lumières ne lui founii>sent au(Mui moyen de la vaincre : aussi, après avoir bien déduit tel principe, démontré telle vérité, il opiuoit à Y As-

SECOND MIMSTERE DE UOLAND. 377

semblée dans le sens contraire quand il s'a{;issoit de se lever en présence des tribunes fulminantes, armées d'injures et prodigues de menaces. 11 étoit à sa place au secrétariat de r Académie. 11 feut laisser écrire de tels hommes et ne jamais les employer; c'est dans leur cabinet qu'ils valent quelque chose. Heureux encore d'en tirer quelque utilité; on ne peut pas en dire autant de tous les - hommes timides ; la plus (prande partie n'en est bonne à rien. Voyez tous ces poltrons de l'Assemblée, qui gémissent dans le Sénat; s'ils eussent eu l'assurance de se faire arrêter le 2 juin, en protestant contre F injuste décret d'arrestation des vingt-deux, ils assuroient le salut de tous, car on n eût osé toucher un cheveu à nul de deux ou trois cents représentans du peuple; et la chose publique étoit également sauvée, les départemens ne se fussent point rendormis : on s'apaisa sur la perte de vingt hommes, et l'on n'auroit pu regarder comme Convention l'Assemblée dont la moitié se fût retirée.

Rabaud, Lasource et Fauchet ont été bien fidèles à leur caractère de prêtre, et Grégoire mieux encore et Torné, tous patriotes ardens aux beaux jours de la révolution ; tous ont plié, feint ou dissimulé au temps de Forage.

Rabaud, que l'on croit à Nisnies, a répandu la vérité, végète obscurément dans un coin de Paris ; Lasource , non content d'avoir fait de même, réclame lâchement contre sa destitution; elle devoit effectivement l'étonner, lui qui, depuis sa mission avec CoUot-d'Herbois, avoit endossé le hamois montagnard, il ne pouvoit s'attendre aux honneurs de la persécution. Fauchet siège honteusement parmi ceux qu'il déteste. Grégoire fraternise avec du Fresne; l'ami des noirs se lie avec leurs adversaires, et Tome vient féliciter la Convention des évènemens du 31 mai et du !2 juin.

Fausseté, foiblesse, hypocrisie, tels sont les caractères du prêtre, quand il n'est point abandonné, crapuleux et hardi comme Chabot '.

• Celle |»a{je a clé l»iffée, |Kii'ail-il, par Bohc, et n'a pas» clé publiée.

Z7t^ NOTICES HISTORIQUES.

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