LETTRE A ROBESPIERRE
me le prouver; c'est à vous que je répète ce que j*ai dit de votre personne, et je veux charger votre ami d'une lettre c|ue la rigueur de mes gardiens laissera peut-être passer en faveur de celui à qui elle est adressée.
Je ne vous écris pas pour vous prier, vous l'imaginez bien; je n'ai jamais prié personne; et certes! ce n'est pas d'une prison que je commencerois de le faire , à l'égard de quiconque me tient en son pouvoir. La prière est faite pour les coupables ou les esclaves; l'innocence témoigne, et c'est bien assez; ou elle se plaint, et elle en a le droit dès qu'elle est vexée. Mais la plainte même ne me convient pas ; je sais souffrir et ne m'étonner de rien. Je sais d'ailleurs qu'à la naissance des républiques, des révolutions presque inévitables, qu'expliquent trop les passions humaines, exposent souvent ceux qui servirent le mieux leur pays, à demeurer victimes de leur zèle et de l'erreur de leurs contemporains. Ils ont pour consolation leur conscience, et l'histoire pour vengeur.
Mais par quelle singularité moi , femme , qui ne puis faire que des vœux, suis-je exposée aux orages qui ne tombent ordinairement que sur les individus agissans, et quel sort m'est donc réservé? Voilà deux questions que je vous adresse.
Je les regarde comme peu importantes en elles-mêmes et par rapport à moi personnellement; qu'est-ce qu'une fourmi de plus ou de moins, écrasée par le pied de l'éléphant, considérée dans le système du monde? Mais elles sont infiniment intéressantes par leurs rapports avec la liberté présente et le bonheur futur de mon pays. Car si l'on confond indifféremment, avec ses ennemis déclarés, ses défenseurs et ses amis avoués, si l'on assimile au même traitement l'égoïste dangereux ou l'aristocrate perfide avec le citoyen fidèle et le patriote généreux , si la femme honnête et sensible qui s'honore d'avoir une patrie, qui lui fit, dans sa modeste retraite ou dans ses différentes situations , les sacrifices dont elle est capable, se trouve punie avec la femme orgueilleuse ou légère qui maudit l'égalité , assurément la justice et la liberté ne régnent point encore , et le bonheur à venir est douteux !
Je ne parlerai point ici de mon vénérable mari; il falloit
rapporter ses comptes lorsqu'il les eot fouruis, et ne pata lui refuser d'abord justice pour se réserver de Paccuser quand on l'auroit noirci dans le public. Robespierre, je tous liëlîe de ne pas croire que Roland sok un honnête hcmme ! ¥oi»» pouvez penser qu'il ne voyoit pas bien sur telle et telle mesure; mais votre conscience rend secrètement hommage à sa probité comme à son civisme. Il faut peu le voir paar le bien connottre; son livre est toi^ours ouvert, et chacun peut y lire; il a la rudesse de la vertu, comme CLalini en avoit Tàpreté; ses formes lui ont Sait autant d'enaeBns- <|ae sa rif^oureuse équité; mais ces inëgahtés de surfiace disparoisseut à distance, et les grandes qualités de l'homme pmÛit: demeureront pour toujours. On a répwmdm qu'il soufllait la ^erre civile à Lyon ; on a osé donner ce prétexte mmmr sujet de mou arrestation! Et la supposition a'étoit pas pins juste que la conséquence* Défjoùté des afiEsiires, irrité db la po^écaÉion, ennuyé du monde, bktifj;ué de travaux et d'années, il ne pouvoit que (jémir dans une retraite ignorée, et s'y obscurcir en silence pour épargner un crime à son siècle.
— Il a corrompu l'esprit public, et je sois sa complice! — Voilà le plus curieux des reproches et la plus absurde des imputations. Vous ne voulez ]>as, Robespierre, que je prenne ici le soin de les réfuter; c'est une gloire trop focile, et rou> ne pouvez être du nombre des bonnes gens qui croient ane chose parce qu'elle est écrite et qu'on la leur a répétée. Ma prétendue complicité seroit plaisante, si le tont ne devenait atroce par le jour nébuleux sous lequel on Va présenté au peuple, qui, n'y voyant rien, s'y tabriqne un je ne sais quoi de monstrueux. Il lalloit avoir une grande passion de aw nuire pour m' enchaîner ainsi , d'une manière brutale et réfléchie, dans une accusation qui ressemble à celle, tant répétée sous Tibère, de lèse-majesté, pour perdre quiconque n avoit pas de crime, et qu on vouloit pourtant immoler! D'où vient donc cette animosité? Cest ce que je ne puLs concevoir : moi qui n'ai jamais fait de mal à personne, et qui ne sais pas même en vonloir à ceux qui m'en font !
Élevée dans la retraite , nourrie d'études sérieuses qui ont développé chez moi queiipie caractère, livrée à des goût*»