LETTRE A ROBESPIERRE
simples qu'aucune circonstance n'a pu altérer, enthousiaste de la rérolutioii, et m' abandonnant à l'énergie des sentimens généreux qu'elle inspire, étrangère aux affaires par principes comme par mon sexe, mais m' entretenant d'elles arec chaleur, parce que l'intérêt public de\4ent le premier de tous dés qu'il existe, j'ai regardé coonne de méprisables sottises les premières calomnies lancées contre moi ; je les ai crues le tribut nécessaire, pris par l'euTie, sur une situation que le vulgaire avoit encore l'imbécillité de regarder comme élerée, et à laquelle je préflérois l'état paisible où j'avois passé tant d'heureuses journées !
Cependant ces calomnies se sont accrues arec autant d'audace que j'avois de calme et de sécurité : je suis traînée en prison; j'y demeure depuis bientôt cinq mois, arrachée des brais de ma jeune fille, qui ne peut plus se reposer sur le sein dont elle fut nourrie, loin de tout ce qui m'est cher, privée de toute ccNoomunication , en butte aux traits amers d'un peuple abusé , qui croit que ma tète sera utile à sa félicité; j'entends sous ma fenêtre grillée la garde qui me veille s'entretenir quelquefois de mon supplice; je lis les dégoûtantes bordées que jettent sur moi des écrivains qui ne m'ont jamais vue, non plus que tous ceux qui me haïssent.
Je n'ai fatigué personne de mes réclamations; j'attendois du temps la justice , avec la fin des préventions : manquant de beaucoup de choses, je n'ai rien demandé; je me suis accommodée de la mauvaise fortune, fière de me mesurer avec elle et de la tenir sous mes pieds. Le besoin devenant pressant, et craignant de compromettre ceux à qui je pourrois n'adresser, j'ai voulu vendre les bouteilles vides de ma cave, où l'on n'a point mis les scellés, parce qu'elle ne contenoit rien de meilleur : grand mouvement dans le quartier! on entoure la maison ; le propriétaire est arrêté ; on double chez moi les gardiens, et j'ai à craindre, peut-être, pour la liberté d'une pauvre bonne qui n'a d'autre tort que de me servir avec affection depuis treize ans , parce que je lui rendois la vie douce; tant le )>euple égaré sur mon compte,* étourdi du nom de conspirateur, croit qu'il doit m' être appliqué !
Robespierre, ce n'est pas pour exciter en vous une pitié au-dessus de laquelle je suis, et qui m'offenseroit peut-être, que je vous présente ce tableau bien adouci ; c'est pour votre instruction.
La fortune est légère, la feveur du peuple l'est également; voyez le sort de ceux qui l'agitèrent , lui plurent , ou le gouveraèrent, depuis Viscellinus jusqu'à César, et depuis Hippon , harangueur de Syracuse , jusqu'à nos orateurs parisiens ! La justice et la vérité seules demeurent et consolent de tout, même de la mort, tandis que rien ne soustrait à leurs atteintes. Marius et Sylla proscrivirent des milliers de chevaliers , un grand nombre de sénateurs , une foule de malheureux. — Ont -ils étouffé l'histoire c|ui voue leur mémoire à l'exécration, et goûtèrent-ils le bonheur?
Quoi qu'il me soit réservé, je saurai le subir d'une manière digne de moi, ou le prévenir s'il me convient. Après les honneurs de la persécution, dois-je avoir ceux du martyre? ou bien suis -je destinée à languir longtems en captivité, exposée à la première catastrophe qu'on jugera bon d'exciter? ou serai-je déportée, soi-disant, pour essuyer à quatre lieues en mer cette petite inadvertance de capitaine qui le débarrasse de sa cargaison humaine au profit des Hots? Parlez; c'est quelque chose que de connoltre son sort, et, avec une àme comme la mienne, on est capable de Fenvisager.
Si vous voulez être juste, et que vous me lisiez avet* recueillement, ma lettre ne vous sera pas inutile, et' dès lors elle pourroit ne pas l'être à mon pays. Dans tous le^ cas , Robespierre , je le sais , et vous ne pouvez éviter de le sentir ; (|uiconque m'a connue ne sauroit me persécuter san> remords.
Roland, née Philipon.
yota. — L'idée de cette lettre, le soin de Fécrire et le
projet de l'envoyer, se sont soutenus durant vingt- quatre
• heures ; mais que pourroient faire mes réflexions sur un
homme qui sacrifie des collègues dont il connolt bien la
pureté ?
DEUXIEME DëTENTIO>\ 385
Dès que ma lettre ne seroit pas utile y elle est déplacée ; c^est me compromettre sans fruit avec un tyran qui peut m'immoler, mais qui ne sauroit m' avilir. Je ne la ferai pas remettre.
23 «eptcinhre.
L'ai-je bien entendu?... Quoi! cette femme qui vivoit ignorée au fond de sa province , arrivée à Paris pour réclamer sa fille , elle est condamnée à mourir ! . . . Quelle profondeur d'iniquité dans cette condamnation !
Pétion, proscrit comme royaliste, offrait un phénomène de la dernière révolution. Sa femme, que jamais la calomnie n'avoit atteinte, s'étoit retirée à Fécamp, dans sa famille, pour attendre dans le silence de la retraite, des jours plus tranquilles ; elle ailoit faire prendre les bains de mer à son fils, joli enfant de dix ans, unique fruit de son mariage. Elle est arrêtée, constituée prisonnière avec cet enfant; tous deux sont amenés à Paris et renfermés à Sainte-Pélagie. Les exemples du jour apprennent aux femmes des proscrits à se voir persécuter ; et celle de Pétion est assez raisonnable pour supporter ses maux sans murmurer. Mais l'état de son fils l'afHige; l'éducation, la santé de cet enfant sont également souffrants; elle veut faire des réclamations; comment les rendre intéressantes et surtout les faire écouter? Elle s'adresse à sa mère, qui vivoit à Chailres, pour l'engager à faire des sollicitations que son titre autorise. Elle vient, paroft à la barre , y fait sa pétition avec larmes, et renvoyée au comité, va voir tous les députés qui le composent. Quelques-uns paroissent donner de l'espérance, le plus grand nombre l'accueille mal ; l'inutilité des sollicitations se manifeste ; elle prend la résolution de s'en aller, se rend à sa section pour y faire viser son passe-port, y est dénoncée, arrêtée. On la conduit à la mairie. Un homme habitant l'hôtel où elle étoit descendue, dépose qu'elle a dit qu'il faUoit un roi; deux déserteurs liégeois, témoins à gages, le certifient; on la condamne à perdre la tète ; elle marche à l'échafaud.
J'ai vu plusieurs fois cette malheureuse femme lorsqu'elle
venoit auprès de sa fille. Madame Lefièvre étoil dans sa cinquante -septième année; elle a été belle, et ses traiU annonçoient encore que sa figure fut rég;ulîère; elle wrok conservé une grande taille fort dégagée , et une c^erelore superbe. Le soin de plaire a occupé la plus grande partie de sa vie ; mais il ne Iqi a rien feit acquérir; on ne trouvoit plus chez cette femme que les restes de ses prétentions passées, et un fond d^égoïsme qui perçoit en tonte circonstance. Elle n'avoit point d'opinions politiques ; elle étoit incapable de s'en former une , et ne savoit raisonner sur rien deux minutes de suite. Il est possible que dans une conversation suscitée par quelques malveillans, elle ait dit qu'il lui étoit indifférent qu'il Tint un roi, pouvu qu'on ait la paix, oo Fou aura saisi quelques propos de cette espèce pour lui fiaire son procès. Mais qui ne voit dans cette fausse et atroce application de la loi , le dessein d'abuser le peuple , en lui faisant croire la famille de Pétion royaliste , et par conséquent très-joste la persécution qu'on lui fait souffrir !
Jours affreux du règne de Tibère, nous voyons renaître vos horreurs, mais plus multipliées encore, en proportion du nombre de nos tyrans et de leurs favoris ! Il faut du sang à ce peuple infortuné, dont on a détruit la morale et corrompu l'instinct; on se sert de tout, excepté de la justic*e. pour lui en donner. Je vois dans les prisons, depuis quatre mois que je les habite, des malfaiteurs qu'on veut bien oublier, et l'on se hâte de faire mourir madame Lefebvre. qui n'est point coupable , parce qu'elle a le tort d'avoir pour gendre l'honnête Pétion, que les tyrans haïssent.
Je ne conçois rien de si ridicule que cette fbrfianterie avetlaquelle on nous vante le bienfait d'une constitution décrétée avec autant de zèle que de rapidité. Mais ces gens méme> qui l'ont faite n'ont-ils pas fait décréter peu après que la France étoit et demeuroit en état de révolution! et la constitution n'est-elle pas comme non avenue, puisqu'on n'en observe rien? A quoi donc nous sert-il de l'avoir? (Test une pancarte qui n'atteste que l'impudence de ceux qui ont voulu s'en faire un mérite, sans s'embarrasser de nous en assurer le profit.
Ceux qui , dans la foule , ne Pont acceptée sans y regarder que par faiblesse et lassitude, dans l'idée de voir la paix, qu ils ne vouloient pas prendre la peine de mériter, sont Wcn payés de leur apathie ! — Malheureusement il en va des peuples et de leurs affaires comme des particuliers et de leurs entreprises ; la sottise et la peur de grand nombre font le triomphe de la scélératesse et la perte des gens de bien. La postérité rend à chacun sa place, mais c'est au temple de mémoire. Thémistocle n'en meurt pas moins en exil , Socrate dans sa prison et Sylla dans son lit.
26 septembre.
Le décret qui ordonne de présenter le lendemain l'acte d'accusation de Brissot est rendu dans la même séance où l'on propose d'abréger les formes des jugemens du tribunal révolutionnaire , et' où l'on organise les quatre sections de ce tribunal, de manière qu'on réunit la multiplication des moyens de juger, l'obligation d'accélérer le prononcé des jugemens et la restriction des défenses des accusés , au même instant qu'on détermine de faire périr Brissot et les autres députés détenus, c'est-à-dire les hommes à talent qui pourroient confondre leurs accusateurs.
Quatre mois se sont écoulés sans qu'on ait pu dresser cet acte d'accusation, dont on a vainement décrété plusieurs fois la confection ; il failoit un surcroît de pouvoir et le règne complet de la terreur pour oser enfin immoler les fondateurs de la liberté ; mais après que l'on a déterminé, sous la dénomination de suspects , l'arrestation arbitraire du quart de la France, après qu'on a fanatisé un peuple imbécile qui ruine Lyon, comme si la seconde ville de la République appartenoit à l'Empereur, et que ceux qu'il juge bon d'appeler des muscadins fussent des bêtes féroces, après qu'un sceptre de fer étendu sur la France y fait régner le crime et la peur, après qu'on établit en loi pour les accusés fju'ils répondront oui ou non, sans faire de discours de défense, on peut envoyer à la mort des victimes pures dont on craignoit encore l'éloquence, tant la voix de la vérité
parolt redoutable à ceux mêmes qui sont assez puissans |>our ne pas Pécouter.
Que de soins pour PëtoufFer! mais l'histoire est là; elle tient ses burins et prépare dans le silence la vengeance tardive des imitateurs de Barnevelt et de Sidney.
3 <>cff>bre.
Je lis le journal, et je vois Robespierre accuser Roland et Brissot d'avoir dit du mal de d'Aubig^ny, qui vola au 10 août cent mille livres aux Tuileries, qu'on a voulu poursuivre, et dans l'absence duquel sa femme rapporta les cent mille francs à la commune. Je vois Robespierre prétendre que Roland nomma Restout au garde-meuble pour en préparer le vol, et c'est Pache qui ne voulut point de cette place, à laquelle Roland l'avoit nommé, qui lui présenta Restout pour l'occuper, et la Convention a retenti des plaintes de Roland sur la négligence du commandant de la garde nationale, pour foire garnir le poste du garde-meuble, malgré les injonctions réitérées du ministre de l'intérieur.
Ce Rol>espierre, qu'un temps je crus honnête homme, e^t un être bien atroce ! Comme il ment h sa conscience ! comme il aime le sang !
To be , or not lo be : it is the question ' . Elle sera bientôt résolue pour moi.
La vie est-elle un bien qui nous appartienne? Je crois à Taffirmative ; mais ce bien nous est donné à des conditions sur lesquelles seules l'erreur peut tomber.
Nous sommes nt;s pour chercher le bonheur et pour être utiles à celui d'autrui ; l'état social étend cette destination comme toutes nos facultés, sans rien créer de nouveau.
Tant qu'il existe devant nous une carrière où nous pouvons pratiquer le bien et donner un grand exemple, il convient de ne point la quitter ; le courage consiste à la remplir en dépit du malheur. Mais si la malveillance y prescrit un terme, il est permis de le devancer, surtout si la force de subir son dernier effet ne doit rien produire d'avantageux à personne. Lorsque j'ai été mise en an^estation , je me suis flattée de servir la gloire de mon mari et de concourir à éclairer le public, si l'on m'intentoit un procès quelconque. Mais il auroit fallu commencer alors ce procès, et nos persécuteurs étoient trop habiles pour choisir si mal leur temps. Ils ont été circonspects tant qu'ils ont pu craindre quelques revers de la part de ceux mêmes qui, s' étant soustraits à leur violence, inspiroient le zèle de les défendre. Aujourd'hui que la terreur étend son sceptre de fer sur un monde abattu , le crime insolent triomphe ; il aveugle , il écrase , et la multitude ébahie adorC'Sa puissance. Une ville immense, nourrie de sang et de mensonge , applaudit avec fureur à d' abominai )Ies proscriptions qu'elle croit afiermir son salut.
J'ambitionnois , il y a deux mois, l'honneur d'aller à l'échafaud ; on pouvoit parler encore, et l'énergie d'un grand courage auroit senû la vérité ; maintenant tout est perdu. Cette génération férocisée par d'infâmes prédicateurs du
1 Vivre ou ne pii8 vivi*e, telle e«t la question.
camajje, regarde comme des conspirateurs les amis de Fbumanité ; elle prend au contraire pour ses défenseurs ces hommes de boue qui couvrent d'un masque d'énergumène leurs passions viles et leur lâcheté. Vivre au milieu d'elle, c'est se soum*ettre avec bassesse à son affreux régime, ou lui donner lieu de commettre de nouvelles atrocités.
Je sais que le règne des méchans ne peut être de longue durée ; ils survivent ordinairement à leur pouvoir, et subissent presque toujours le châtiment qu ils ont mérité.
Inconnue et ignorée, je pourrois, dans la retraite et le silence , me distraire des horreurs qui déchirent le sein de ma patrie, et attendre, dans la pratique des vertus privées, le terme de ses maux. Prisonnière et victime désignée, je ne prolongerois mon existence qu'en laissant à la tyrannie un moyen de plus de s'exercer. Trompons-la du moins, puisque nous ne pouvons la renverser.
Pardonne-moi , homme respectable , de disposer d'une vie que je t'avois consacrée; tes malheurs m'y eussent attachée, s'il m'eût été permis de les adoucir; la faculté m'en est ravie pour toujours, et tu ne perds qu'une ombre, inutile objet d'inquiétudes déchirantes.
Pardonne-moi , cher enfant , jeune et tendre fille dont la douce image pénètre mon cœur maternel , étonne mes résolutions. Ah! sans doute je ne t'aurais jamais enlevé ton guide s'ils avaient pu te le laisser. Les cruels, ont-ils piti«* de l'innocence! Ils ont beau faire, mon exemple te rest^a, et je sens , je puis me dire aux portes mêmes du tombeau , que c'est un riche héritage.
El toi que je n'ose nommer! toi que l'on connaîtra mieux un jour en plaignant nos communs malheurs , toi que la plus terfible des passions n'empêche pas de respecter les barrières de la vertu, t'affligerois-tu de me voir te précéder aux lieux où nous pourrons nous aimer sans crime , où rien ne nous empêchera d'être unis? — Là se taisent les préjugés funestes , les exclusions arbitraires , les passions haineuses et toutes les espèces de tyrannies. Je vais t'y attendre et m'y reposer; reste encore ici-bas, s'il est un asile ouvert à l'honnêteté ; demeure pour accuser l'injustice qui t'a pros-
<*nt. Mais si Pinfortune opiniâtre attache à tes pas quelque ennemi, ne souffre point qu'une main mercenaire se lève sur toi, meurs libre comme tu sus vivre, et que ce généreux courage qui feit ma justification Pacbève par ton dernier acte ' .
Vous tous que le ciel, dans sa bonté, me donna pour amis , tournez vos regards et vos soins sur mon orpbeline ; jeune plante arrachée du sein natal qui Fa nourrie, elle languiroit souillée peut-être ou barbarement froissée du passant; vous lui donnâtes un abri consolateur et bienfaisant, puisse-t-elle y fleurir et vous charmer de son éclat et de ses parfiims ! Ne gémissez point d'une résolution qui met fin à mes épreuves ; je sais supporter le malheur ; vous me connûtes, et vous ne croirez point que la foiblesse ou l'effroi m'ait dicté le parti que je prends. Si quelqu'un pouvoit me répondre que devant le tril)unal où l'on traduit tant de justes , j'aurois lap liberté de signaler les tjTans , je voudrois y paroftre à l'heure même ; mais l'expérience nous a trop appris que cette vaine formule de jugement n'est c]u'un insultant appareil dont on a soin de retrancher, pour les victimes, la faculté de s'exprimer*. Attendrois-je donc qu'il pliit à mes bourreaux d'indiquer l'instant du supplice et d'augmenter leur triomphe des insolentes clameurs auxquelles je serois exposée? Certes, je pourrois les braver, si ma fermeté devoît instruire le peuple imbécile ; il n'est plus fait pour rien sentir, que la joie cannibale de voir couler du sang qu'il ne coi^t pas de risque à répandre.
Il est venu ce temps prédit où, demandant du pain, on lui donnera des cadavres ; mais sa nature dégradée se repatt du spectacle, et l'instinct satisfait de la cruauté lui rend la disette suppoilable , jusqu'à ce qu'elle devienne absolue.
Peut-être, dira-t-on, n'étendroient-ils pas jusque sur vous leur fureur , ces dominateurs du jour qui sacrifient tous ceux qu'ils craignent ! — Eh! ne voyez- vous pas qu'ils s'en
1 Ce paMagc rapitai dei) Memob-es |>araît pour la première fois. Il a été raturé daiw le manuscrit, avec une insistance extrême.
3 Voyez Corsas condamné; il va mourir; il est dans 1610*8 mains; ils lui interdisent de |>arler, et voilà le sort d*nn des courageux apôtres de la Kberté ! (Noie de madmme R.)
3W NOTICKS IIISTOniOUKS.
réservent la facilité par le soin <|ii'ils ont eu de me comprendre dans Pacte absurde d'accusation contre les républicains qu'ils iiaïssent?
Je respirerois donc sous leur hon plaisir, jusqu'à ce qu'il leur prit fantaisie de me Faire paroitre à mon tour sur la S(*ène, et de décider enfin la disparution d'un redoutable témoin de leur scélératesse? — Oui, redoutable, car mes veux les ont dès lon(|[temps pénétrés , mon âme les vomit , et mon coura{;e les a défiés ; ils le savent, donc ils doivent me perdre.
Mais les chances d'une révolution nouvelle, l'approche des étrangers ! — Que m'importe pour mon salut ! je n^ainierois pas mieux de le devoir aux Autrichiens cpie de rece%'oir la mort des Français (|ui rê{;nent aujourd'hui ; ils sont éf;alement ennemis de mon pays , et je ne veux rien d'aucun d^eux que leur honorable haine.
Oh! s'ils avoient eu mon coura{i[e, ces êtres pusillanimes, ces hommes qui n'en méritent pas le nom, dont la fbiblesse se couvroit du voile de prudence, et perdit les estimables vingt-deux , ils auroient racheté leurs |iremières fautes de conduite ; ils auroient provoqué , le 2 juin , par une opposition solennelle, l'arrestation qu'ils viennent de souffrir. Alors leur résistance éclairoit les départemens incertains ou craintifs, elle eût sauvé la Républicjue, et s'ils eussent dû périr, c'eût été avec autant de (jloire pour eux que d'utilité pour leur patrie.
Ils ont temporisé avec le crime, les lâches! Ils dévoient tomber à leur tour; mais ils succombent honteusement sans être plaints de personne, et sans autre perspective, dans la postérité, <pie son parfait mépris. Enfin, dans cette dernière circonstance, plutôt <pie d'obéir a leurs tyrans, de descendre à leur barre, de sortir de l'Assemblée comme un timide troupeau (|ue le boucher vient de marquer, pourquoi ne se faisoient-ils pas ju>tice eu tombant sur les monstres pour les anéantir, plutôt que d'en recevoir leur arrêt?
La liberté! — Klle est pour les âmes Kères qui méprisent la mort et savent à propos la donner. Klle n'est pas Faite pour cette nation corronqtue qui ne sort du lit de la dél>auche ou (le la fan(;e de la misère, que pour .*>'abrutir dan» la
ME8 DERMËUKS PENSEES. 393
licence et ru([ir en se vautrant dans le san(; qui ruisselle des ëchafouds. Elle n'est pas faite pour ces foibles individus qui songent encore à conserver leurs jours , lorsque la patrie est dans les larmes, que les guerres civiles la ravagent et que la destruction s'étend partout avec la peur * .
Divinité, être suprême, âme du monde, principe de ce que je sens de {[rand, de bon et d'heureux, toi dont je crois l'existence, parce c|u'il faut bien que j'émane de quelque chose de meilleur que ce que je vois, je vais me réunir a ton essence !
J'invoque le zèle de ceux à qui je fus chère pour celte bonne dont la rare fidélité est le plus touchant modèle en ce genre! Excellente fille! combien, depuis treize ans, son attachement pour moi lui a fait verser des pleurs ! Combien de chagrins secrets , [)artagés en silence , et dont ses soins attendrissans m'apprcnoient seuls qu'elle s'apercevoit ! Quelle activité dans mes maux! Quel généreux dévouement dans mes malheurs! — Si les chimères de la métempsycose avoient quelque réalité, si nos vœux inHuoient sur ses métamorphoses, je voudrois revenir sous une autre forme pour soigner ù mon tour et consoler la vieillesse de cette sensible et digne créature! O mes amis! acquittez ma dette envers elle; c'est le plus doux tribut que vous puissiez payer à ma mémoire.
Quant à mes ef¥ets, je trouve, dans ma résolution*, l'avanta(;e de les assurer à qui il appartient; ils passent à ma fille, (|ui, lors même (|ue l'on s'empareroit de la fortune de son père, auroit droit de réclamer tout ce qui m'est propre et qui se trouve sous les scellés; elle répéteroit en outre douze mille livres que j'ai apportées en dot, ce dont fait foi le contrat de maria(j[e, passé chez Durand, notaire à Paris, place Dauphine , en février 1 780. Plus , une terre , un petit bois et un pré, achetés par moi, suivant la faculté <|ue m'en donnoit le droit écrit d'après lequel j'étois mariée, des fonds prove-
' RoKc n'a pan piililîc ce |KiMn{;c.
^ I>c iiirtin* fin à siM.jniini, avant li* jii{;rnieiil.
nant de divers objets de mon chef, héritage et remboursement constatés comme il est dit au contrat passé chez Dufresuoi, notaire, rue Vi vienne, en 1791 , et par un acte qui est double dans mon appartement à Thésée et à Villefranche ; le tout montant à treize ou quatorze mille hvres.
J'ai d'ailleurs un millier d'écus en papier qui seront indiqués ; je désire que sur cette sonrune on achète à ma fille la harpe dont elle se sert, et que je tiens à loyer de Koliker, lutliier, rue des Fossés Saint-Germain des Prés; c'est un honnête bonmie avec qui l'on peut s'arranger, et qui diminuera peut-être quelque chose des cent écus, prix qu'il m'avoit annoncé. Dans tous les cas, j'aime mieux c|u'on les emploie ainsi que de les garder en nature. Les vertus sont les premiers trésors, mais les talens font partie de leur bon emploi. On ne sait pas combien, dans la solitude et le malheur, la musique procure d'adoucissemeos, ni de combien de séductions elle peut sauver dans la prospérité. Que la maîtresse de haqie soit continuée encore quelques mois; alors , si l'on ne peut aller plus avant , la petite , en employant bien son temps , eu saura assez pour s'amuser. Il y a sous les scellés un excellent piano, ai^heté de mes économies, et dont , en conséquence , la quittance est en mon nom , comme on verra dans les papiers; il ne feudroit pas manquer de le réclamer. Quant au dessin, ce doit être l'objet essentiel et vers lequel il faut tourner l'appUiration , l'étude et les soins.
J'ai trouvé moyen de faire écrire à sou oncle et parrain, et j'espère qu'il prendra des arrangemens , s'il est libre, pour assurer ce cfui lui appartient à mon enfant. Dans ce cas, ma fille n'étant point au dépourvu, devra procurer un sort à sa bonne; et c'est ce que je prie ses conducteurs de veiller et de déterminer.
Mes vénérables parens, Besnard, rue et fie Saint-Louis, ont confié si mon mari des fonds dont nous leur faisions la rente; il est possible qu'ils ijpiorent les formalités à remplir pour constater leur créance ; il faudroit éclairer là-dessus ces respectables vieillards. 11 faudroit aussi qu'ils vissent quel- ([uefois leur arrière-pctite-niècc (|ui leur tient lieu d'enfant, et sur lac|uelle vont reposer toutes leurs espérances.
Je n'ai jamais eu de bijoux ; mais je possède deux bagues de très-médiocre valeur, qui me viennent de mon père; je les destine, comme souvenir, Fémeraude au père adoptif de ma fille, et F autre à mon ami Bosc.
Je n'ai rien à ajouter à ce que j'ai dernièrement exprimé à la femme généreuse qui veut bien me remplacer auprès de mon enfant; le service qu'elle et son époux me rendent, inspire un sentiment qui s'emporte au delà du tombeau , et qui n'a point d'expression en ce monde.
Que ma dernière lettre à ma fille fixe son attention sur Fobjet qui parott devoir être son travail essentiel , et que le souvenir de sa mère F attache à jamais aux vertus qui consolent de tout.
Adieu, mon enfant, mon époux, ma bonne, mes amis; adieu, soleil dont les rayons brillans portoient la sérénité dans mon âme comme ils la rappeloient dans les cieux; adieu, campagnes solitaires dont le spectacle m'a si souvent émue ; et vous , rustiques habitans de Thézée , qui bénissiez ma présence, dont j'essuy ois les sueurs, adoucissois la misère et soignois les maladies, adieu; adieu, cabinets paisibles où j'ai nourri mon esprit de la vérité, captivé mon imagination par Fétude, et appris, dans le silence de la méditation, à commander mes sens et mépriser la vanité.
18 uctohrc 1793.
A ma FilW.
Je ne sais , ma petite amie , s'il me sera donné de te voir ou de t'écrire encore. Souviens-toi de ta mère. Ce peu de mots renferment tout ce que je puis te dire de meilleur. Tu m'as vue heureuse par le soin de remplir mes devoirs et d'être utile à ceux qui souffrent. Il n'y a que cette manière de Fétre.
Tu m'as vue paisible dans l'infortune et la captivité, parce que je n'avois pas de remords, et (|ue j'avois le souvenir et la joie que laissent après elles de bonnes actions. Il n'y a
' Ce billet C9t de la main de Bo«c*.
que ces moyens non plus de supporter les maux de la vie et les vicissitudes du sort.
Peut-être , et je l'espère , tu n'es pas réservée à des épreuves semblables aux miennes ; mais il en est d'autres dont tu n'auras pas moins à te défendre. Une vie sévère et occupée est le premier préservatif de tous les périls, et la nécessité, autant que la sagesse, t'impose la loi de . travailler sérieusement.
Sois digne de tes parens ; ils te laissent de grands exemples; et si tu sais en profiter, tu n'auras pas une inutile existence.
Adieu , enfant chéri, toi que j'ai nourrie de mon lait et que je voudrois pénétrer de tous mes sentimens. Un temps viendra où tu pourras juger de tout l'effort que je me fais en cet instant pour ne pas m'attendrira ta douce image. Je te presse
sur mon sein.
Adieu, mon Eudora.
A ma bonne Fleury.
Ma chère bonne , toi dont la fidélité , les services et l'attachement m'ont été chers depuis treize années, reçois mes embrassemens et mes adieux.
Conserve le souvenir de ce que je fus. H te consolera de ce que j'éprouve ; les gens de bien passent à la gloire quand ils descendent dans le tombeau. Mes douleurs vont finir; calme les tiennes et songe à la paix dont je vais jouir, san^. que personne puisse désormais la troubler. Dis à mon Agathe que j'emporte avec moi la douceur d'être chérie par elle dei)uis mon enfance , et le regret de ne [)Ouvoir lui témoigner mon attachement. J'aurois voulu t'être utile, du moins que je ne t'afHige pas.
Adieu, ma pauvre bonne, adieu.
Veiidnili , 24 oi-tol»re.
Vous n'imaginerez jamais, cher Jany, tout ce que j'ai souffert de contrariété à ne pouvoir vous entretenir à l'aise, ni même vous lire à loisir : je sentois l'huissier sur mes talons; j'avois peur pour vous. Je me trouve comme si j'étois
MES DERMEHES PENSEES. 397
attaquée de la peste. Je n'ai plus rien à perdre; mais je suis en transe pour ceux qui m'abordent : c'est au point qu'hier, au palais, j'ai hésité ù rendre le salut à un homme que je reconnotssois , et que je trouvois bien imprudent d'être poli publiquement envers moi. J'ai entendu cet acte d'accusation, prodige de l'aveuglement, ou plutôt chef-d'œuvre de la per- Kdie. Lorsqu'il a été lu, le défenseur Chauveau a observé, avec beaucoup de ménagement, que, contre toutes les formes, les pièces à l'appui n'avoient point été communiquées, et il a prié le tribunal de délibérer pour qu'elles lui fussent remises. Après un instant de chuchotterie , le président a répondu , en balbutiant , que ces pièces étoient encore , pour la plupart , sous les scellés , chez les accusés ; que l'on feroit procéder à la levée de ceux-ci, et qu'en attendant les débats commenceroient. Mais, Jany, j'ai entendu cela bien distinctement de mes deux oreilles ! — Je regardois si ce n'étoit point un songe ; je me demandois si la postérité sauroit cela , si elle pourroit le croire? — Eh bien, tout ce peuplcn'a rien senti; il n'a pas vu l'atrocité d'une pareille conduite; le ridicule de produire un acte dont on ne connott point les pièces justificatives ; la bêtise de prétendre que ces pièces sont chez ceux mêmes contre lesquels l'acte est dressé , et des papiers desquels on n'a point encore fait l'inventaire; la sottise et l'impudence de l'avouer. Le président a dit encore quelques bredouilles sur l'immensité d'autres pièces et la difficulté de les communiquer ; mais cela n'étoit ni plus juste , ni mieux raisonné. On a fait sortir ensuite tous les témoins, pour n'appeler qu'à mesure ceux qu'on veut faire déposer : mon * tour n'est pas venu; ce sera probablement pour demain. Je ne puis voir, dans cette marche, que l'intention de tirer avantage des vérités que mon courage doit dire , pour trouver moyen de me perdre : cela n'est pas difficile avec de tels scélérats et mon mépris pour la mort : ainsi , [)eut-être , ne nous reverrons-nous plus. Mon amitié vous lègue le soin de ma mémoire. Si je connoissois quelque chose de plus convenable à la générosité de vos sentimens , trop tard connus , je vous en chargerois; mais, mon Jany, pas trop tard : c'est une providence qui a tout conduit ; en vous a[>préciant plus
tôt, mon affection vous eût enveloppé dans ma dis{pràce. Vous disposerez du tout pour le mieux. On peut supposer la chute par une fenêtre, et l'on envoie y regarder ceux qui ne veulent pas y croire. Gomme il y a beaucoup d'ouvriers maçons et autres, il est facile d'imaginer qu'un d'eux, ou quelqu'un déguisé comme eux, se glissoit à certaine heure sous ma fenêtre , dans . la cour intérieure , et recevoit le paquet. — Cette idée est même fort bonne; die a de la vraisemblance. Les Portraits et Anecdotes, et autres morceaux détachés, ne doivent être présentés que comme des matériaux dont je me fusse servie dans un meilleur temps. J'aurols désiré que le portrait que vous savez fût aussi gravé; mais, ce seroit peut-être à garder pour joindre au dernier supplément , celui adressé nommément à Jany . Le petit dépôt n'est point à négliger ; il doit aller avec la masse.
Être appelée en témoignage avant d'être judiciairement accusée, m'oblige à une autre marche que celle que j'avoii» arrêtée quand je vous donnai mon testament, et pour laquelle j'avois fait déjà mes essais; je boirai donc, puisqu'il le faut, le calice jusqu'à la lie.
Il y auroit pourtant encore un moment à choisir avec des moyens qui me manquent et que j'aurois dû recevoir de Famitié! — Le malheureux R... ne supportera pas longtemps un tel coup ; il est perdu dés qu'il me saura sacrifiée. Il méritoit un meilleur sort.
Je trouve, comme vous le jugez, la conduite de L... ai>ominable; il est de ces hommes qui sont iK>ns tant que leur médiocrité n est pas mise à ime grande épreuve, mais que les passions désorganisent et rendent atroces. Ce sont des espèces d'avortons qui ne sont pas faits pour les passions , qui ne sauroient en inspirer et qui deviennent capables de fureur et surtout de lâcheté à l'égard de ceux qu'ils voient être plus heureux '.
ï (>«<• l«'lli*e, a(lreS4<M; à <>li«im}Kiçii(>iix , a sulii iIcj* alu'ratioti.<« dan^ If* cnlitioiM iirrirédentM : nous en aronit n'tabli le texte primitif. On lit en niaq»e ces tliMix lignes efTaeées, et qui témoignent de Lt honte île nuitlanie Rolaml autant que de mmx liumlile fortune : « Si je iiVii avai:» le tcin|M, tliie^ à ma iMMine qu'elle apporte deux jolies |>etites paires de mes flamlM*au\ ai^Mités, dont je veux faire présent à nuMlame Bdct. •