‹ Mémoires. Éd. conforme au MS. transmis à la Bibliothèque impériale [and first publ. as Appel à lChapitre 85 sur 90 · REPONSE A L'ACCUSATION D'AMAR · texte numérisé non relu

REPONSE A L'ACCUSATION D'AMAR

probablement on ne découvriroit point l'assassin, ou qu'on ne le produiroît que mort. II est très-vrai qu'un Parisien montagnard , commis avec un autre à sa recherche , ne joignit Paris qu'en Normandie , dans une auberge , où ils dirent ipi'il s'étoit brûlé la cervelle. Il est très-vrai aussi que la montagne fit une espèce de saint de Lepelletier, qui sûrement ne s'attendoit guère à ciet honneur; homme foible et riche qui s'étoit donné à elle par peur, comme Héraut de Séchelles et quelques autres ci-devant de cette trempe ; il ne lui devenoit très-utile qu'en mourant de cette manière. L'effet de cette mort fut tel que l'avoit prévu^le côté droit; et c'est une raison de plus pour s'assurer que les fugitifs ne sont pas les auteurs de celle de Marat , quand il ne seroit point absurde de supposer que l'on commande la résolution d'une Corday, sans compter encore que l'immolation de Marat de leur part, étoit une sottise dangereuse dans les circorfstances et avec leur projet de venir à Paris. Ajoutons maintenant que des hommes ennemis du sang , cherchant à réprimer les excès , le meurtre et le pillage, assez courageux pour défier leurs adversaires en face, ne prennent guère de tels moyens; tandis qu'ils sont naturels à un Danton qui faisoit dresser chez lui les listes du massacre de septembre, qui en faisoit distribuer ensuite F éloge sous son contre-seing, de même quà ses coopérateurs , les membres du comité de surveillance, qui avoient dirigé l'opération.

Il faut étudier les séances des jacobins dans toutes ces circonstances, voir comment avoit été préparé le 10 mars, rhistoire de la conspiration de ce jour, échouée, puis reprise, pour juger de la valeur des audacieuses inculpations qui attribuent nos maux aux sages qu on va sacrifier.

Il est curieux de voir comment le rapporteur Amar confond les temps, les choses et les personnes; il fait de la Vendée l'ouvrage du côté droit, de la prétendue faction dont il met Roland. Or les troubles de la Vendée ne se sont déclarés que deux mois au moins après sa sortie du ministère; et certes, à cette époque, les brissotins n'étoient pas les meneurs de la Convention ; ce n'est donc pas leur faute si l'Assemblée ne prit pas de mesures efficaces contre ces

troubles. Je dirai plus; c est qu'avec Factivité de Roland et sa correspondance vigilante, jamais ces troubles n'eussent eu le temps de s'accroître sous son ministère; la mollesse de Garât les a laissés propager. Je sais de son premier commis que ce foible ministre avoit mis beaucoup de lenteur dans les commencemens ; Ghampagneux lui présenta des vues sur les moyens rapides à déployer; Garai, toujours entre deux eaux, n adopta point de plan, et laissa l'étincelle produire r embrasement.

Amar prétend que les fugitife tentèrent , depuis leur prot»cription , de se réunir à la Vendée ; quoi donc les en eût empêchés s'ils Favoient voulu? Ils seroient en sûreté, et ils errent à F aventure. Ils sont à chaque minute au moment de perdre la vie qu'ils pourroient s assurer en se donnant à F Angleterre dont on avance qu'ils furent les agens; qsn donc les retient? •

Calomniateurs abominables, comparables à ces insensés qui condamnèrent Socrate , aux jaloux qui perdirent Phocion , aux intrigans qui bannirent Aristide , aux scélérats qui assassinèrent Dion, vous dites au peuple : voilà la liberté, et vous la violez dans ses représentans ; vous prétendez lui avoir donné une constitution , et vous ne voulez pas qu il en jouisse; vous proscrivez, emprisonnez, foitesjuger deux cents membres de la Convention , et vous dites qu'ils vous dominoient, qu'ils faisoient une faction; qu'étes-vous donc? vou> qui méconnoissez tous les droits, qui vous élevez au-dessu> de toutes les autorités, qui abusez de tous les pouvoirs, qui gouvernez par le fer, qui ne prêchez que la terreur, et qui faites gémir la France sous la t^xannie la plus exécrable ! — Ces hommes que vous accusez de tant de crimes, sans en prouver un seul, qu'ont-ils gagné dans cette lutte honorable, soutenue avec intrépidité contre la scélératesse ou Faveuglement, au milieu de dégoûts sans nombre, de périls qu*ils sentoient, qu'ils annonçoient, que vous avez réunis sur leur tête et dont vous les accablez ? — Leurs opinions sur les colonies étoient un objet de trafic. — Eh! ce sont les riches colons qui les haïssent; ils ne les payoient donc pas? où sont leurs billets? ^'est-ce pas eux qui firent rendre un décret

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pour obliger tous les députés à présenter le compte et donner raison de F augmentation de leur fortune depuis la révolution? Vous ne poursuivîtes pas son exécution , et vous avez feit semblant de ne pas vous en souvenir en en rendant dernièrement un autre pareil qui n'aura pas plus d'effet. Vous faites juger Perrin, pourquoi donc gardez-vous Sergent, et ne feites-Tous pas regorger Danton? Cela viendra peut-être; car vous devez finir par vous détruire les uns les autres , et vous servir pour cela de vos propres mains. Mais pourquoi les femmes de vos riches proscrits languissent-elles dans la misère?

Celle de Guadet , nourrice d'un enfant qui vit le jour dans ces temps malheureux, gardée chez elle, depuis le départ de son mari , par un gendarme qui se rit de ses pleurs , sous la surveillance d'un portier barbare, président de sa section, qui ne permet pas la sortie d'un paquet , ne subsiste que du prix de quelques effets, montres, couverts, linge, qu'elle fait vendre en cachette. Celle de Gensonné, mourante de maladie et de douleurs, ne suffit au soutien de ses deux jolis enfieins que par les secours secrets de quelques amis. Celle de Brissot, gardée d'abord dans un hôtel garni, parce que les scellés étoient sur sa porte, traînée à la Force, y languiroit encore comme elle a fait durant cinq jours, au pain et à l'eau, sur la paille, faute d'argent, si une main secourable n'étoit venue lui apporter quelque soulagement. La femme de Pétion, comme celle de Roland, également prisonnières à Sainte-Pélagie, ne payent qu'à l'aide d'emprunts la mince dépense à laquelle elles se réduisent. Et toi. Chabot, où pris-tu ces sommes que tu reconnois à ta nou-

vdle épouse? Et toi mais une récrimination, toute juste

qu'elle soit, n'est pas digne de la cause des hommes célèbres que la tyrannie tient assis aujourd'hui sur la sellette d'un tribunal sanguinaire dont la composition feroit rire , si elle ne transportoit d'horreur. Et ces hommes , non encore jugés , sont réunis dans un local de la prison , au nombre de vingtneuf, avec un lit pour cinq! O France! tu laisses ainsi traiter, je ne dis pas tes enfans , mais tes pères à la liberté , tes défenseurs , et tu parles de République !

VÎO NOTICES lIISTORKiUES.

Je n'ai pas le courage de m' appesantir sur les détaiU révoltans de cet acte absurde d'accusation , après la lecture publique duquel on a entendu un défenseur obser\'er que, contre toutes les formes , aucune des pièces ne lui avoit été communiquée. A sa prière de faire délibérer le tribunal sur cette représentation et la demande en conséquence, le président chucliote un instant à sa droite, et répond, en balbutiant, que l'immensité des pièces rend leur communication difficile; que d'ailleurs il y en a beaucoup sous les scellés chez les accusés; qu'on les fera prendre, mais qu'on va toujours procéder aux débats. — Ainsi, l'on a procédé à la confection de l'acte d'accusation dans l'espérance qu'il doit être appuyé par des pièces qu'on n'a pas vues et qu'on suppose chez les accusés; ainsi, l'on procède à leur jugement sans communiquer les autres pièces qu'on prétend avoir, sous prétexte de leur trop grand nombre. Et ce n'est pas là de l'imposture!... Juste ciel! jamais je n'aurois imaginé ces détails, si je n'eusse été présente. Appelée comme témoin aux débats , j'ai assisté dans cette qualité à l'ouverture de l'affiaire; j'ai présumé qu'on avoit dessein, pour me perdre, des vérités que j'aurois le courage de dire : retirée après la lecture de l'acte d'accusation , j'attendais mon tour d'être appelée; il n'est pas venu, on m'a ramenée dans ma prison ; voici le troisième jour , on ne vient point encore. J'ai passé les heures d'attente du premier jour dans le greffe du tribunal , où j'ai parlé avec force et liberté à tous ceux qui s'y sont trouvés. Auroit-on réfléchi que cette force et cette liberté pourroient avoir quelque effet à l'audience, qu'il vaut mieux l'éviter, dépécher les député> sans moi, et m' appeler ensuite après eux pour finir de ma personne sans me faire un accessoire intéressant à leur cause? — J'en ai peur. Je désire mériter la mort en allant leur rendre témoignage tandis qu'ils vivent, et je crains de perdre cette occasion. Je suis sur les épines; j'attends l'huissier comme une âme pieuse attend son libérateur; je n'ai écrit ce qu'on vient de lire que pour tromper mon impatience.

Ce i5 octobre.

DEUXIEME DETECTION. h±i

Du 26 octohrr 1793 <

Votre lettre, mon bon ami, me fait un bien extrême; elle me montre votre âme entière et tout votre attachement : l'une et l'autre sont aussi rares à mes yeux que précieuses pour mon cœur. Nous ne difFérons pourtant pas autant que vous Fimaginez; nous ne nous sommes pas bien entendus. Je n'avois pas le dessein de partir à ce moment, mais de me procurer le moyen de le faire à celui qui seroit devenu convenable. Je voulois rendre hommage à la vérité , connne je sais faire, puis m'en aller tout juste avant la dernière cérémonie; je trouvois beau de tromper ainsi les tyrans. J'nvois bien remâché ce projet , et je vous jure que ce n'étoit point la foiblesse qui me l'avoit inspiré. Je me porte à mer\'eille; j'ai la tête aussi saine et le courage aussi ver:t que jamais. Il est très-vrai que le procès actuel m'abreuve d'amertume et m'enflanmie d'indignation ; j'ai cini que des fugitifs étoient aussi arrêtés. Il est possible qu'une douleur profonde et T exaltation de sentimens déjà terribles aient mûri, dans le secret de mon cœur, une résolution que mon esprit a revêtue d'excellens motifs.

Appelée en témoignage dans l'affaire, j'ai trouvé que cela modifioit mon allure. J'étois fort décidée à profiter de cette occasion , pour arriver au but avec plus de célérité ; je voulois tonner sans réserve , et finir ensuite ; je trouvois que cela même m'autorisott à ne rien taire, et qu'il falloit l'avoir en poche en se rendant à l'audience : cependant je n'ai pas attendu d'en être pourvue pour soutenir mon caractère. Dans les heures d'attente que j'ai passées au greffe, au milieu de dix personnes, officiers, juges de l'autre section, etc., entendue d'Hébert et de Chabot, qui sont venus dans la pièce voisine, j'ai parlé avec autant de force que de liberté. Mon tour pour l'audience n'est pas venu : on devoit venir me chercher le second jour ensuite; le troisième s'achève, et l'on n'a pas paru : j'ai peur que ces drôles n'aient aperçu

I Cotte Icttrt* oiit ndrciM^c à Bosc. Elle |M>rtc la datt* du 20. Maiii fiosc, qui a cori*igt* celte date, «ivait à quoi «'en tenir.

que je pourrois faire un épisode intéressant, et qu^il vaut mieux me rejeter après coup.

J'attends avec impatience, et je crains maintenant d'être privée d'avouer mes amis en leur présence.

Vous jugez, mon ami, que, dans tous ces cas, il faut attendre et non commander la catastrophe; c'est sur cela seul que nous ne sommes pas complètement d'accord : il me sembloit qu'il y avoit de la foiblesse à recevoir le coup de grâce, quand on pouvoit se le donner, et à se prodiguer aux insolentes clameurs d'insensés , aussi indignes d'un tel exemple qu'incapables d'en profiter. Nul doute qu'il fellût foire ainsi il y a trois mois; mais aujourd'hui c'est en pure perte pour la génération ; et, quant à la postérité, l'autre résolution, ménagée comme je vous l'exprime, n'est pas d'un moins bon effet.

Vous voyez que vous ne m'aviez pas bien comprise : examinez donc la chose sous le point de vue où elle m'a frappée ; ce n'est pas du tout celui où vous l'envisagez : je consens à accepter votre détermination, quand vous l'aurez ainsi réfléchie. J'abrège , pour que vous ayez cette réponse par la même voie, il me suffit d'indiquer ce que la méditation tous fera développer à loisir. Ma pauvre petite ! où donc est-elle? Apprenez-le-moi , je vous prie ; donnez-moi quelques détails ; que mon esprit puisse du moins la saisir dans sa situation nouvelle. Touchée de vos soins, vous jugez que je sens aussi l'amertume de toutes ces circonstances. J'apprends que mon beanfrère est en arrestation : sans doute le séquestre de ses biens n'est pas levé ; et peut-être aura-t-il à craindre la déportation.

Considérez que votre amitié trouvant très-pénible le soin que je réclamois d'elle, peut aisément vous faire illusion sur ce que vous pouvez ou devez à cet égard : tâchez de penser à la chose, comme si ce n étoit ni vous, ni moi, mais deux individus, dans nos situations respectives, soumis à votre jugement im[>artial. Voyez ma fermeté, pesez les raisons, calculez froidement , et sentez le peu que vaut la canaille qui se nourrit du spectacle.

Je vous embrasse tendrement. Janv vous dira ce qu'il est possible de tenter un matin; mais prenez garde à ne |>as vous exposer.

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