PREMIERE PARTIE. — CHAPITRE I
il me disoit cela. Les premiers compliments faits, je sortis et me retirai dans mon appartement, humiliée, affligée, et par mon mari! J'entendis à six heures que, malgré la défense de sortir que lui avoit faite le médecin, il donna ordre de mettre ses chevaux ; je crus qu il alloit venir chez moi; point. Il retint ces messieurs qui vouloient s'en aller; alors je désespérai de le voir ou du moins de lui parler. Je ne savois même si je ne devois pas lui fermer ma porte, au cas qu'il se présentât avec eux. Ah ! mon tuteur, lorsque j'entendis sortir ce carrosse, je pensai me trouver mal; je ne me connoissois plus. A huit heures je fis un effort pour descendre chez mon beaupère ; je ne doutois pas que mon mari ne rentrât bientôt; j'aurois voulu l'attendre dans mon appartement, mais je craignois, si je l'y attendois, de n'être plus en é,tat de descendre. Notre explication ne pouvoit être que fort longue et peut-être trop vive; car je n'osois me flatter qu'elle fût touchante. J'étois en vérité |>iquée; oui, je l'avoue. D'un autre côté, le ton que je devois prendre avec lui ra'embarrassoit. Mon mari m'avoit appelée enfant. J'étois bien sûre d'avoir raison au fond ; mais je craignois de m'y être mal prise... Si ma mère va méjuger comme lui, disois-je encore, voilà qui e^t fait, je passerai pour avoir tort sans pouvoir me faire seulement écouter. Cependant je suis offensée. Je ne pourrai jamais me conduire de manière à ne pas me faire remarquer. N'importe, je descendis; mon beau-frère de Jully s'aperçut que j'avois pleuré; il voulut d'abord me badi-
refusait de marier ensemble M. d Épinay et mademoiselle d'Esdavelies, et qu'il était même question pour colle-ci d'un autre mariage, il avai joué un rôle, peut-être trop InbUe pour son âge, alla de servir les iulérêls de sou aim
i!0 MÉMOIRES DE MADAME D'ÊPINAY.
ncr, mais je le priai tout bas de ne pas me faire remarquer. Il eut pitié de moi, et me serra la main avec Tair de prendre part à ma peine. A neuf heures, M. d'Epinay n'étoit pas encore rentré ; à neuf heures et un quart, on ne l'attendoitplus, et on se mit à table. L'instant d'après, il m'envoya dire que M. de Rinville l'avoit emmené chez lui, et qu'il y resteroit à souper. Ce fut alors, mon cher tuteur, que j'eus bien de la peine à me contraindre. L'inquiétude pour sa santé l'emporta sur tout le reste. Mais, comme je vis que son père étoit irrité de l'extrême dissipation oij il vivoit depuis quinze jours, je repris des forces pour le défendre.
Dès qu'on fut sorti de table, je demandai permission de me retirer, alléguant la nuit que j'avois passée, et je remontai chez moi, où je fondis en larmes. Mon beaurère, inquiet des mouvemens qu'il avoit bien remarqués en moi, vint me trouver, et me pressa si fort pour savoir le sujet de ma peine, que je ne pus la lui cacher : je lui confiai tout. Il blâma beaucoup son frère. Bon Dieu! étoit-ce là le moyen de me consoler? Il trouva que je mettois seulement à sa dissipation plus d'importance qu'elle ne méritoit. a Représentez à votre mari ses torts, me disoit-il ; et de quelque manière qu'il prenne vos représentations, ne soyez pas assez dupe pour vous en affliger, » Quels conseils! Mais quoi! n'y a-t-il donc que moi dans le monde qui sache aimer? Il ajouta, voyant que ses consolations ne sor voient qu'à aigrir mes peines. ., Vous répéterai-je, mon tuteur, ce qu'il m'a dit? Si vous saviez l'impression! Mais que signifie cela dans la bouche d'un homme qui ne sait point aimer? Il m'a dit, en vo\ant... Cependant, mon cher tuteur, s'il a bien senti ce qu'il a dit, il faut... Je ne sais ce que je voulois dire.