‹ Mémoires, Éd. nouv. et complète avec des additions, des notes et des éclaircissements inéditsChapitre 107 sur 260 · LETTRE DE M. DE FRANCUEIL A MADAME D'ÉPINAY · texte numérisé non relu

LETTRE DE M. DE FRANCUEIL A MADAME D'ÉPINAY

Un sort cruel m'arrache au bras oîi réside ma vie. Eh? qu'en ai-je aïfaire, As cette vie, puisque je ne dois pas la passer auprès de vous? Ma tondre, ma divine amie, oiî êtes-vous? Des espaces, qui me semblent immenses, nous séparent. Avec quelle vitesse ils se sont étendus !

avec quelle rapidilc ils m'ont éloigné de vous! Que tout ce qui m'environne est triste! L'univers n'est qu'un désert pour moi. Je ne sais ni parler, ni articuler une parole, si ce n'est pour prononcer le nom d'Emilie, el pour la demander à tout ce que je vois. Hélas! je suis sans espérance; ils ne me rendront pas celle que j'adore. Mon âme ne peut envisager notre séparation sans se briser. La raison est bien foible quand la passion la combat. Mon père a parlé de vous pendant toute la route; je ne l'ai jamais tant aimé. Il connoîtbien votre mari tel qu'il est, ma tendre amie : on vous rend justice. Jusqu'à ma belle-mère, qui n'a jamais dit de bien d'une femme plus jeune qu'elle, et qui convient que vous méritiez un tout autre sort ^ Ce qu'il y a de bien singulier, c'est qu'elle vous loue précisément des vertus qui lui manquent. Elle admire qu'avec beaucoup d'esprit et de grâce vous soyez indulgente, et pour celles qui ne vous valent pas, et pour celles qui pourroient vous le disputer. Je serai encore deux jours sans recevoir de vos nouvelles. Quel supplice ! Demain, à six heures du matin, nous continuerons notre route. Je me lèverai à cinq, pour vous dire encore un mot avant de faire partir ma lettre. Adieu; plaignez votre ami, mon Emilie.

Le lendemain.

Le jour paroît en vain pour moi: à quoi me sert sa clarté, puisqu'on ne me laisse pas le loisir d'écrire à mon Emilie? Ah! je n'ai rien à voir, puisque je ne verrai pas celle que mon âme adore uniquement, celle qu'elle cherche, celle qu'elle appelle, celle qui fait naître en

* C'est de madame Dupin qu'il s'agit. Madame d'Épinay en était sans doute un peu jalouse, comme femme, iinancière ou bel esprit.

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