‹ Mémoires, Éd. nouv. et complète avec des additions, des notes et des éclaircissements inéditsChapitre 12 sur 260 · PREMIÈRE PARTIE. — CHAPITRE I · texte numérisé non relu

PREMIÈRE PARTIE. — CHAPITRE I

Mais ne me le répétez jamais, je ne veux plus m'eri souvenir, je veux l'oublier; je crois que si ce propos reste dans ma mémoire, il faudra que je haïsse mon frère. li m'a dit : « A quoi sert, ma pauvre sœur. Tétai où vous vous mettez? Eh bien ! prenons les choses a-i pis : quand il auroit une maîtresse, une passade, que- î.ela significt-il? Vous en aimera-t-il moins dans le fond ? — Que ditesvous, mon frère, m'écriai-je? quoi il auroit! — Je n'en sais rien, je suppose ; je l'ai vu une fois ou deux. — Non, non, mon frère, n'achevez pas. — Mais encore une fois, qu'est-ce que cela prouve? — Non, mon iVère, cela ne se peut. — Soit, » dit-il. Je combattis un quart d'heure entre le désir et la crainte d'apprendre tout ce qu'il en pouvoit savoir. La crainte l'emporta, et k^ous le prétexte d'avoir besoin de repos, je le priai de me laisser seule. Je ne puis vous peindre mon état ; il sembloit que tout conspiroit à augmenter le trouble de mon âme ; mais achevons ce triste récit. J'attendis mon mari jusqu'à onze heures; puis, soit d'accablement, soit d'épuisement, je m'endormis sur mon fauteuil. A trois heures, je me réveillai, ne doutant pas qu'il ne fût rentré, et no pouvant m'en éclaircir, je sonnai ma femme de chambre pour me coucher. Mais, dès que je fus au lit, je me trouvai dans une agitation qui ne me permit pas de reprendre le sommeil ; j'aurois donné tout au monde pour savoir si mon mari étoit rentré. Le violent mal de tète qui se joignit à mes agitations me prouva que j'avois de la fièvre. Je sonnai ma montre au nout de quelque temps; elle disoit quatre heures. L'instant d'après, j'entendis arrêter un carrosse à la porte de la maison ; mon inquiétude m'annonça mon mari, et le bruit (jue j entendis tout de suite dans sa chambre me conlirma son arrivée.

Alors, mon cher tutour, je ne me possédai plus. Je me jetai à bas de mon lit pour aller l'accabler de reproches; j'ouvris la porte de ma chambre, et je m'arrêtai au moment d'entrer dans la sienne, en réfléchissant que j'allois peut-être l'aigrir contre moi, et empêcher son sommeil, par conséquent le rendre plus malade encore qu'il n'étoit. Je rentrai; mais je ne fus pas plutôt dans ma chambre que je regrettai de n'avoir pas suivi mon projet. Je rallumai du feu, et je passai le reste de la nuit à me coucher et à me relever.

Le matin j'attendis avec impatience que l'on entrât dans sa chambre; mais comme j'ai coutume d'aller tous les matins le voir, par réflexion je restai à l'attendre, pour commencer à lui marquer mon ressentiment. Enfin, à onze heures, pour la première fois, j'entendis parler de lui. Il envoya savoir s'il pouvoit me voir. Cet air de cérémonie auquel je n'étois point faite me parut singulier, et m'affligea beaucoup. Je fus encore plus étonnée lorsque je le vis entrer d'un air riant, et avec la contenance d'un homme sûr d'être bien reçu. « Comment se porte ma petite femme, dit-il, en me prenant par la tête pour m'embrasser? — Mal, » lui répondis-je d'un ton fort sec, en me retirant. Lui, d'un air étonné, et restant dans la même attitude, dit : « Qu'est-ce que c'est? vous ai-je fait mal? » Je ne répondis point, je lui avois tourné le dos, et je me promenois pour tâcher de me remettre. Son début, auquel je ne m'attendois pas, m'avoit ôté la parole. Il me suivit, me disant : « Ne puis-je savoir pourquoi cet air, ce silence? Pour la première fois, je suis venu mal à propos, ajouta-t-il; il y a commencement à tout. Je m'en vais, madame; vous me ferez dire quand vous jugerez à propos que votre

Page 1