PREMIÈRE PARTIE. — CHAPITRE IV
Tenez, monsieur, lisez, et voyez si, à moins que de vouloir faire mourir cette pauvre femme de désespoir, vous devez souffrir qu'un homme aussi peu digne d'un cœur comme le sien, je vous en demande pardon, puisse la traiter ainsi. » Il lut la lettre, et parut fort irrité; mais comme je craignois quelque explication particulière où le cœur honnête et franc d'Emilie n'auroit pas manqué de la trahir : « Voyez-vous celte phrase, lui dis-je, ménarjez vos dupes. Cela tombe sur vos bontés pour elle. Madame d'Epinay, monsieur, ignore la démarche que je fais auprès de vous. Le respect qu'elle vous porte lui interdit jusqu'au plus léger murmure. Vous sentez bien qu'elle se manqueroit à elle-même, si elle répondoit à cette lettre, et si elle entreprenoit seulement de se justifier; c'est votre affaire auprès de M. votre fils. L'intérêt que je prends à madame d'Epinay me force à vous dire que vous le devez. Madame d'Esclavelles est tout aussi blessée que sa fille : toutes deux souffrent en silence. C'est, je vous l'avoue, une dure récompense du sacrifice qu'elle vous a fait de sa liberté. » Je le vis un peu choqué de ma hardiesse; mais deux mots d'une petite llatterie douce calmèrent mon homme et le mirent tout à fait de notre côté. « A un autre qu'à M. de Bellegarde, lui dis-je, je craindrois de déplaire par tant de vérité; mais son cœur bon, son àme bienfaisante et élevée ne verra que le zèle d'une amie vraie, qui lui montre ce que personne ici n'a le courage de lui faire voir. — Vous me jugez bien, mademoiselle, me dil-il tout tremblant, rentrez dans le salon, je vous prie, et vous allez voir. »
Je rentrai en effet, et je me plaçai auprès d'Emilie, qui ètoil bien loin de soupijoimer ce que je venois de faire. Elle travailloit, le nez baissé sur son ouvrage.
« Prenez garde à votre contenance, lui dis-je tout bas, M. de Bellegarde va rentrer; je viens de lui lire la lettre de votre mari, — 0 ciel! s'écria-t-elle, quelle irahison! quelle méchanceté! et comment soutenir?...» M. de Bellegarde entra, et nous n'eûmes pas le temps d'en dire davantage. Lorsqu'il se fut placé auprès de nous, il dit à Emilie : « J'avois cru que le respect que me doit M. d'Epinay, sans parler de l'estime et de l'amitié que j'ai pour vous, ma fille, auroient suffi pour vous mettre à l'abri des calomnies et des horreurs que renferme la lettre qu'il vous a écrite. C'est moi qui veux y répondre; €t nous verrons après s'il ose persister dans ses injurieux soupçons à votre égard : peut-être aussi en connoîtronsnous les auteurs. » Emilie se prosterna aux pieds de son père; je lui pris la main, que je serrai pour lui donner du courage; mais elle étoit si émue, qu'à peine elle put proférer ces mots : « Monsieur, je suis pénétrée de votre bonté ; je ferai toute ma vie mes efforts pour en être digne. — Vous n'avez qu'à continuer, ma fille, comme vous avez fait jusqu'à présent. — 0 mon père! » s'écria-t-elle, en se cachant le visage ; puis elle me regarda en soupirant. Je l'emmenai dans le jardin; et je vous avoue qiie je ne pus m'empècher de rire de son étonnement, de son effroi et de la colère du bonhomme Bellegarde. «Ah! me dit-elle, qu'avez-vous fait? — Voilà, lui dis-je, comment on se tire d'affaire avec un cœur chaud et une tête froide. — Vous me faites trembler, me dit-elle encore; songez-vous qu'après une telle bonté de M. de Bellegarde, il faut, pour que j'en sois digne, pour que je puisse me supporter moi-même, il faut renoncer... je n'en aurai jamais le courage. Qu'avezvous fait! qu'avez-vous fait! — Ce que vous auriez dû