‹ Mémoires, Éd. nouv. et complète avec des additions, des notes et des éclaircissements inéditsChapitre 120 sur 260 · PREMIÈRE PARTIE. — CHAPITRE V · texte numérisé non relu

PREMIÈRE PARTIE. — CHAPITRE V

sance, les porter sur l'âme et ses facultés, avec autant d'attention que sur le corps. Mais, si la dissipation, bien moins encore cependant que le préjugé de l'usage ordinaire, si le défaut d'expérience et le manque d'autorité m'ont fait perdre de ce côté-là quelques moments précieux, du moins la réflexion et la vigilance actuelle les réparent journellement; et l'on va m'en ôter les moyens en me séparant de mon fds.

Je comparerois volontiers les collèges, où l'on enferme les enfants par troupeaux pour les instruire et les former, à ces maisons publiques établies pour le soin des* malades que l'excès de besoin et de misère a laissés sans ressources au milieu de la société. A la bonne heure! que ceux qui n'ont ni parents ni amis, et que l'indigence prive de tout secours, aillent dans ces hôpitaux chercher des remèdes contre les maux dont ils sont accablés; mais que diroit-on d'un homme qui, avec les moyens que fournit une tortune honnête contre les misères de cette vie, abandonneroit sa maison, s'arracheroit du sein de sa famille et des bras de ses amis pour aller se confier aux soins mercenaires et imparfaits d'un étranger commis pour cet effet? Ces établissements offrent beaucoup plus le spectacle de la misère humaine, et des extrémités auxquelles elle peut exposer, que l'image des secours et des soulagements que l'indigence y devroit trouver. Que les pauvres orphelins, que ces enfants que les malheurs attachés à la condition humaine ont laissés sans état et sans autres ressources que les secours publics, aillent dans les collèges chercher leur éducation ; voilà pour qui ils doivent être destinés.

Les malades abandonnés dans les hôpitaux ont un avantage que n'ont point les enfants oubliés dans les^ col-

loges ; là, le médecin prend connoissance du tempérament du malade, et le traite conformément à ses observations, pour le garantir du mal dont il étoit menacé. Au collège, au contraire, on ne peut se conduire que par un certain nombre de maximes générales, quelquefois vraies, souvent fausses, qu'on applique à tous les enfants indifféremment, sans avoir égard ni à leurs inclinations ni à leur caractère, qu'il est impossible de développer, ni de connoître en particulier. Les soins qu'on y a pour l'enfance ne sauroient donc être que des soins généraux, dictés, si vous voulez, par l'honneur et la probité, mais, quelque grands qu'ils puissent être, toujours inférieurs à ceux qu'inspirent aux parents l'attachement et l'intérêt le plus tendre ; car il n'est pas possible qu'à la longue les soins de détail ne fatiguent les étrangers; ils font pourtant le bonheur d'une mère : plus ils sont multipliés, plus elle est heureuse.

L'inconvénient qui me frappe le plus dans l'éducation publique, et celui qui entraîne le plus de suites fâcheuses, est l'impossibilité d'acquérir cette connoissance intime du caractère de chaque enfant, sans laquelle on ne sauroit se promettre aucun succès de son éducation. Il est impossible de secourir celui dont on ne connoît pas les besoins. Ne seroit-on pas exposé à donner du pain à celui qui a soif, et à présenter de l'eau à celui qui a faim? N'arrivera-t-il pas surtout nécessairement que, parce qu'un seul aura soif, je donnerai à boire à cinquante qui n'en n'auront pas besoin? Il faudroit donc auprès de chaque enfant un homme exprès, chargé uniquement de l'étude de son caractère et des moyens Ie& plus propres à le former? Quels hommes demanderoit une pareille étude! et s'ils étoient trouvés, alors de

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