PREMIÈRE PARTIE. — CHAPITRE I
mari prenne part à vos peines. » Je vous avoue, mon cher tuteur, que depuis ces paroles j'ai commencé à craindre de m'être un peu exagéré ses torts. Ils me parurent au moins du nombre de ceux qu'on sent mieux qu'on ne les peut reprocher; car je voulus ouvrir la bouche, et tous ces faits, qui me semblent encore dans cet instant si graves, me parurent misérables à articuler. Mais le voyant sortir d'un air si assuré, je repris courage, espérant qu'il n'y avoit que de la légèreté dans sa conduite, et que, n'en ayant pas senti lui-même la conséquence, il pourroit m'écouter sans rougir.
Comme i<! alloit fermer la porte, je courus à lui, fondant en larmes, les bras étendus. « Monsieur, monsieur, lui criai-je, votre conduite! votre santé! Rassurez-moi, est-ce que vous m'aimez? » Je ne pus en dire davantage. Les larmes me suffoquoient. Il rentra, m'assit sur ses genoux, m'embrassoit en riant et me disant: «Ah! je me doutois de quoi i! étoit question. » J'avoue, mon tuteur, que celte réponse me déplut. Je m'arrachai de ses bras, et je courus à l'autre bout de la chambre, en lui criant : « Comment ! vous vous en doutiez! Yous m'avez laissée dans un état de peine, el vous vous en doutiez bien! Vous êtes un cœur de fer; oui, vous en êtes un. Je ne veux jamais entendre parler de vous. » Il s'approcha de moi, et voulut, à la vérité, raccommoder ce qu'il avoit dit. Je ne voulus pas l'entendre. Il sortit brusquement. Savez-vous ce qu'il fit, mon tuteur? Il descendit chez ma mère, et se plaignit amèrement de mon humeur, en ajoutant que sûrement j'étois malade, que j'avois des vapeurs, qu'on ne pou^oit pas y tenir, que je m'élois emportée, sans savoir pourquoi, jusqu'à lui dire des injures, et le menacer de ne vouloir
jamais entendre parler tie lui. Je fus très-étonnée de voir entrer dans mon apparttnient ma mère, qui me traita d'enfant, qui m'accusa de fierté et de hauteur déplacée. Je ne lui cachai aucun de mes sujets de pliinte. Elle trouva que M. d'Kpinay auroit pu se conduire avec plus de délicatesse, mais elle n'en blâma pas moins l'importance que j'avois mise à ce qu'ils appellent tous des misères. Elle trouva surtout que je m'étois emportée de la manière la plus indécente. Elle prétendit qu'il étoit essentiel que cette «cène ne revînt pas à mon beau-père, et qu'il ne falloit pas perdre un instant pour ramener mon mari. Elle me le montra offensé et dans la douleur. Je ne pus tenir à cette idée ; je crus, en vérité, avoir tort, quoiqu'un certain sentiment secret me dise encore le contraire; mais je ne voulus pas l'écouter, craignant qu'il ne partît peut-être d'un amour-propre blessé par le propos de M. de JuUy, auquel je ne dois pas ajouter foi; je l'espère, au moins. Mon mari fut mandé, et vint recevoir, je pourrois dire, dos excuses. Je n'en fis point cependant; je me bornai à lui dire : « Si l'excès de ma douleur, monsieur, m'a fait vous traiter d'une manière contraire aux sentiments de mon cœur, vous n'avez à vous en prendre qu'à vous. Voyez mon âme, et jugez-nous tous deux. » Il ne me répondit point, m'embrassa d'un air fort tendre, à ce que prétend ma mère, en disant : « Allons, ma chère amie, oubHons tout cela; qu'i; n'en soit plus question. » Ma mère nous embrassa tour> deux, et se levant pour s'en aller : « Ah çà! dit-elle, habillez-vous, venez dîner, et que M. de Bellegarde r,r s^'aperçoive de rien ; car vous êtes de vrais enfants. » Mon mari, en reconduisant ma mère, me dit qu'il alloit s'habiller, et qu'il reviendroit me voir ensuite.