PREMIERE PARTIE. — CHAPITRE V
l'éducation publique vous en feriez une particulière, avec la différence qui subsistera toujours entre les soins inspirés par les sentiments naturels, et ceux qui sont dictés par le devoir d'un état, qu'on a embrassé souvent sans inclination. Il résulte encore un inconvénient tout aussi important de cette uniformité de conduite indispensable dans une éducation publique, c'est qu'il est impossible d'avoir égard de bonne beure à l'élat auquel l'enfant est appelé. Celui qu'on destine à la robe se trouve élevé comme le militaire; le militaire comme l'ecclésiastique; et, par cet arrangement aussi bizarre et aussi directement opposé à la droite raison, aucun d'eux n'est préparé à son état, et tous se trouvent dans le cas d'en remplir les devoirs avant que de les connoitre. Quelques pères et mères (et j'en connois), lorsqu'ils ont plusieurs enfants à pourvoir, croiroient même manquer à la prudence s'ils laissoient pénétrer leurs vues sur l'établissement de leurs enfants; de ce mystère, disent-ils, dépend souvent la réussite de leurs projets : c'est le secret des familles. Quelle imprudence de le confier à des gens dont on ignore au fond le caractère et la façon de penser, et qui, en général, aiment à dominer et à intriguer! voilà comme un arrangement déraisonnable entraîne toujours plus d'un inconvénient ; car cette réserve peut n'être pas déplacée. Mais pourquoi donc livrer à ceux à qui nous n'osons confier un secret un dépôt mille fois plus précieux? Pourquoi vous reposer sur eux du soin de vos enfants, qui sont ce que vous avez de plus cbor, et du bonheur desquels dépendront un jour votre repos, votre consolation et toute la douceur de votre vie.
Je crois qu'il ne seroit pas fort diflicilc, non plus, de démontrer que l'émulation, qui est le seul avantage
réel des éducations publiques, est la source des inconvénients les plus graves, en ce qu'elle se perd presque toujours dans les nuances de l'ainour-propre et d'unf jalousie immodérée. Il y auroit même, je crois, des moyens d'y suppléer dans l'éducation particulière, et avec bien plus d'avantage; car j'ai ouï dire que dans les collèges l'émulation n'existe, d'ailleurs, qu'entre trois ou quatre écoliers; les autres, forcés par leur infériorité \ renoncer à ces premières places, restent dans l'oubli, se négligent, et sont négligés. C'est ce que je tenterai de persuader à M. de Bellegarde; je vous avoue que je serois désolée si je ne conservois pas un peu des pérance d'y réussir ^
Que les préjugés sont dangereux! à quel point ils nous aveuglent ! Ah! mon tuteur, je suis désolée ; mais je suis,
* A vingt-cinq ans madame d'Èpinay ne pensait peut-être pas aussi fortement qu'elle le dit sur toutes ces matières; mais il est vrai que la tournure de son esprit l'y a bientôt po.tée par la suite. Elle a écrit des lettres, qui rie font pas partie de ces Mémoires, où l'on s'aperçoit de son goût pour les questions les plus sérieuses de la pédagogie. Les pages qu'on vient de lire n'ont rien de bien dramatiiiue et peuvent môme paraître un peu languissantes dans cet endroit du roman ou des Mémoires, mais l'opinion que madame d'Épinay y exprime est trop sensée pour ne pas donner du prix à ce qui pourrait n'être qu'un hors-d'œuvrc. On sent seulement qu'elle n'a pas écrit cela en 1750, mais plus tard, quand elle eut longtemps vécu avec Rousseau et avec Diderot. Le dix-huitième siècle, dans ses théories, ne séparait pas l'éducation de l'instruction, et nous en sommes encore à chercher le moyen de donner l'une et l'autre ensemble à nos enfants. Ce n'est pas en tout cas dnns l'intérieur des lycées qu'ils rclrouvent une famille.