PREMIÈRE PARTIE. — CHAPITRE V
femme, qui a infiniment d'esprit, a établi chez elld un ton de liberté qui peut avoir des inconvénients, toujours relativement à votre situation. D'ailleurs, mademoiselle Quinault n'est vraiment rccommandable que par l'originalité de son esprit. Vous voilà au fait; c'est à vous à prendre à présent le ton qui vous convient, si vous voulez la voir.
SUITE DU JOLRNAL.
Madame de Jully est accouchée fort heureusement d'un garçon. J'ai passé chez elle les premiers jours de sa couche; j'y ai vu mademoiselle Quinault, avec qui jai fait connoissance. Elle est venue me chercher hier ; je n'étois pas chez moi; mais j'ai été aujourd'hui la voir. Elle a infiniment d'esprit, cependant je ne sais si tous ceux qui vont chez elle ne se croient pas trop obligés d'en avoir. Son âge ne rend plus aujourd'hui ses mœurs équivoques; elles n'ont pas toujours été bonnes, dit-on; et, au milieu d'un certain maintien apprêté et pédant, il lui échappe des plaisanteries quelquefois un peu fortes. Il faut bien que les qualités de son cœur soient supérieures à celles de son esprit, pour avoir fait généralement oublier son premier état. Francueil ne l'appelle que la Ninon du siècle. J'ai trouvé chez elleM.Duclos', qui m'a
• Ce n'est pa* ici le seul endroit oîi paraîtra le nom de Duclos, et noua aurons l'occasion d'y revenir.
Duclos est né à Dinan, en Bretagne, le 12 février 1704, d'une famille honnête et ancienne dans le conimcrcc. Elevé à Paris, il commença ses études dans une maison fondée rue de Charonne par Dangeau, cl .'ef acheva au collège d'Harcourt. On le destinait au barreau, lorsau'il fit la ooanaissance de Crébillon le père cl de Piron, et entii dans une vit liber»
21/t MEMOIRES DE MADAME D'El'INAY.
' demandé la permission de venir me voir ; cette demande d'un homme d'un aussi grand mérite que l'auteur des Confessions du comte de *** ^, tout en flattant mon amourpropre, m'a embarrassée, car je crains sa franchise, qui dégénère, dit-on, quelquefois en brusquerie : d'ailleurs, je ne voudrois pas que mes parents sussent que je vois mademoiselle Quinault; ma mère, qui est dévote, m'en
line, assaisonnée de beaucoup d'esprit et de franchise. Il y avait alors deux cafés où se rassemblaient des gens de lettres: celui de Procope, en lace de la Comédie, là où il est encore, et celui de Gradot, sur le quai de l'École, là où est le café Manoury. Lamolte, Saurin, Maupertuis étaient ici plus distingués de chez Gradot; Boindin, l'abbé Terrasson, Fréret et quelques artistes s'étaient addnnés au café de Procope et s'y rendaient assidûment, indépendamment de ceux qui y venaient de temps en temps, tels que Piron, l'abbé Desfontaines, le marquis de la Faye. Duclos, qui avait de la taille et de la voix, piit vite son rang parmi les uns et les autres, et, quoique jeune, fut très-goùlé, surtout au café Procope, où il allait le plus souvent. Sa réputation s'étendit bientôt dans le monde. Il fut reçu membre de l'Académie des inscriptions et belles-lettres, en 1757, presque avant d'avoir écrit. L'Académie française le choisit pour l'un de ses membres en 1747, et en 1755 pour son secrétaire perpétuel. 11 esl mort à Paris le '26 mars 1772.
Au mois d'octobre 1750, il avait été nommé historiographe de France, avec pension de deux mille livres, à la place de Voltaire qui s'en allait en Prusse. Collé raconte ainsi l'entrée de Duclos dans ses fonctions de secrétaire perpétuel de l'Académie française [Journal, t. II, p. 124) ;
« Le samedi 15 novembre, M. de Mirabaud ayant remis à l'Académie sa place de secrétaire de ladite Académie, à cause de son grand âge, M. Duclos fut élu en sa place. Ce dernier non-seulement lui a laissé son logement pendant sa vie, mais encore a refusé de prendre les appointements et émoluments attachés à cette phice.D'un autre côté, M. de Mirabaud a assuré qu'il ne les loucherait pas. « Us resteront donc aux écono- « mats, répondit M. Duclos, car je vous donne ma parole que, tant que « vous vivrez, je ne veux rien recevoir, monsieur, de la pi ice que vous « quittez, m La dispute en est restée là, et ni l'un ni l'autre n'ont cédé. »
* Nous avons dit ce que Voltaire pensait de ce roman. Le monde en était toujours engoué comme en 1742, lorsque madame de Broglie le mit dans les mains de Jean-Jacques, arrivant à Paris, et lui dit : « Ce livre est un Mentor dont vous aurez besoin; vous ferez bien de le consulter quelrjuefbis. » Rousseau conçut, en le lisant, le désir de connaître l'auteur, et garda l'exemplaire pendant vingt ans par reconnaissance.