‹ Mémoires, Éd. nouv. et complète avec des additions, des notes et des éclaircissements inéditsChapitre 128 sur 260 · PREMIERE PARTIE. — CHAPITRE V · texte numérisé non relu

PREMIERE PARTIE. — CHAPITRE V

feroit un crime; et M. Duclos ne connoît pas les mystères.

Je suis encore à Paris pour cinq ou six jours, après quoi je retourne à la campagne. Je reverrai mes enfants, que j'ai impatience de rejoindre. Si je n'étois tourmen-. tée par l'éloignement où je suis d'eux, j'avoue que rien ne seroit pour moi si agréable que le temps que je passe seule ici Je donne toutes mes soirées à Francueil, et mes matinées à madame de Jully ou à d'autres amies que ma mauvaise santé jn'avoit fait négliger depuis quelques temps.

Trois jours de distance.

J'ai eu hier la visite de mademoiselle Quinault. Elle m'a persécutée pour aller dîner chez elle, et je n'ai pu la refuser. Nous n'étions que cinq : M. le prince de*** \ le marquis de Saint-Lambert % M. Duclos et moi. Le mar-

• Nous n'avons pu déterminer quel personnage est désigne ici par madame d'Epinay. Ce n'est pas le chevalier d'Orléans, prieur de France. Il est moi t au mois de juilli^t 1748. Peut-être le prince de Boauvau.

* Charles-François, marquis de Saint-Lambert, i;é en 1717 à Vezclize, en Lorraine. Il était sans l'ortune, et commença par fcrvir dans les gardes de Nancy. En 17 i8, il entra dans l'intimité du roi Stanislas el aussi dans celle de la marquise du Chàtelct, qui l'aima. Voltaire n'en était pas trop jaloux. Mad.ime du Chàtelet mourut en accouchant de ses œuvres. Marmontel vit alors pleurer Voltaire :

« .Moi, dit-il, à qui il avoit dit souvent qu'elle étoit comme une furie attachée à ses pas, et qui ^avois qu'ils avcient été plus d'une fois dans leurs querelles aux couteaux tirés l'un contre l'autre, je le laissai pleurer et je parus m'atfliger avec lui. Seulement, pour lui faire apercevoir, dans la cau>e même de cette mort, quelque motif de consolation, je lui demandai de quoi elle étoit morte, n De quoi! ne le savez-vous pas? Ahl c mon ami! il me l'a tuée! le brutal, il lui a fait un enfant. »

Cette mort scandaleuse mit Saint-Lambert en réputation. Il n'avait rien publié, et Paris le vantait déjà comme un granl poète. Il fallut qu'il y «liât vivre au moins une partie do l'année, et ensuite qu'il quitiàt le scr-

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qiiis a infiniment d'esprit, et autant de goût qne de délicatesse et de force dans les idées : il fait des vers et en fait avec connoissancc de cause, car il est vraiment poëte. Il est aisé de juger, par la liberté et la confiance qui régnent dans cette société, combien ils s'estiment entre eux et comptent les uns sur les autres. Une heure de conversation dans cette maison ouvre plus les idées et donne plus de satisfaction que la lecture de presque tous les livres que j'ai lus jusqu'à présent.

Jusqu'au dessert, la conversation fut bruyante et générale. Le spectacle, les ballets, le projet de nouveaux impôts * furent à peu près les sujets sur lesquels roulèrent les propos sans suite qui furent tenus. Au désert, mademoiselle Quinault fit signe à sa nièce de sortir de table;

vice de la Lorraine pour celui de la France, cû il obtint d'abord une commission de colonel.

La liaison de Saint -Lambert avec madame d'Houiletot est l'uu des événements les plus connus de l'histoire des mœurs et des lettres au dixhuitième siècle. Elle ne commence qu'en 1751, et nous sommes en 1750.

Gentilhomme et militaire, SHint-Lambert fui très-bien accueilli par les gens de lettres. Duclos, Diderot, Rousseau, Grimm furent ses premiers amis. On a surfait son mérile de beaucoup; mais il avait du mérite. Le voici qui va faire, pour sa part, les trais d'un dîner d'esprit. C'est le moment de le faire peindre par Marmontel :

« Saint-Lambert, avec une politesse délicate, quoique un peu froide, avoit dans la conversation le tour d'esprit élégant et fm qu'on remarque dans ses ouvrages. Sans être naturellement gai, il s'animoit de la gaieté des autres; et, dans un entretien philosophique et littéraire, personnelle causoit avec une raison plus saine ni ;ivec un goût plus exquis. Ce goût étoit celui de la petite cour de Lunévilie, où il avoit débuté et dont il conservoit le ton. i>

* « L'impôt des quatre sols pjui' livre que l'on prend sur tous les droits devoit finir. Le roi en a ordonné la continuation pour six ans. Cet impôt est des plus extraordinaires. Un homme n'est qu'à vingt livres de capitation, et il en paye par ce moyen vingt-quatre; ainsi du dixième passé, et du vingtième présent, et de tous les droits sur toutes les denrées. C'est un cinquième en sus qui est un objet considérable. Le parlement a voulu s'opposer à cette continuation en temrs de raix. Il a fait des remontrances,

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