PREMIERE PARTIE.— CHAPITRE I
Ce prétendu raccommodement ne calma ponitmon âme. Je restai plus triste, s'il est possible, qu'auparavant. Il me sembloit qu'il y avoit un air d'inconséquence et d'incertitude dans toute ma conduite, et même dans mes idées. Enfin, mon tuteur, il faut vous l'avouer, moimême je me trouvai enfant, non par mes peines, mais par ma conduite.
A toutes ces tristes réflexions, je n'avois que mes larmes pour consolation. Je ne me trouvai nullement en état de me présenter, et, me sentant même assez souffrante, je pris le parti de me coucher. Mon mari, après le dîner, vint me tenir compagnie pendant une heure. Comme il n'étoit plus question d'explication, il pouvoit chercher à réparer ses torts sans se compromettre. Malgré cela, il avoit l'air d'attendre que les premières démarches vinssent de moi. 1! revoit, il avoit l'air distrait. Il faut, mon cher tuteur, que j'aie de la rancune; car tout ce que je pus faire au monde, ce fut de ne pas me fâcher, et de lui sourire quelquefois, toujours les larmes aux yeux. Il vint cependant m'embrasser, mais je n'en fus pas plus heureuse. Il n'est pas, je crois, possible de passer tout d'un coup de la douleur la plus amère à la tranquillité; à plus forte raison, au degré de satisfaction qui caractérise le bonheur. Et puis le propos de mon beau-frère que je voudrois oublier. Enfin M. d'Épinay sortit vers les quatre heures. Ayant eu toute mon après-dinée à moi, le soir je me sentis assez calme; je pris la ferme résolution d'oublier ce qui s'étoit passé, et de prendre le ton que mon mari me donncroit.
Enfin, mon cher tuteur, venez, ne perdez pas de temps : je ne saurois plus vivre ainsi. J'ai encore mille I. 2
choses à vous dire; ni;us la plume me tombe des mains. Venez, je vous en conjure.
Je m'empressai de répondre à madame d'Épinay, je tâchai autant qu'il me fut possible de la calmer; et pour cela je ne parlai point des torts de son mari; je lui reprochai, au contraire, celui qu'elle avoit eu d'exiger, en quelque sorte, qu'il lui en fît l'aveu, au lieu de paroître satisfaite des marques d'attachement et de regret qu'il lui avoit données.
On peut s'imagmer encore aisément que je ne l'instruisis pas de tout ce que je savois. Il n'y avoit que trois mois qu'ils étoient mariés, et il y en avoit plus d'un que j'étois informé qu'il recherchoit une fdledc la Comédie à qui il avoit fait des offres considérables'. Je lui en avois parlé quinze jours auparavant, en lui rappelant ce qu'il se devoit à lui-même. !i nia les faits dont j'étois bien instruit; il me fit les plus belles protestations sur la régularité de sa conduite, et feignit de se trouver offensé de mes soupçons : à mon tour je feignis
♦ La danseuse Rose. Elle avait une sœur qui faisait le même métier, comme les demoiselles Verrières dont parle George Sand dans V Histoire de ma Vie, dont parle aussi Marmontel dans ses très-intéressants Mémoires, et qui, « dames de l'Opéra, » habitaient sur la chaussée d'Anlin « une petite maison des champs. »
Comme ce n'est qu'à l'année 1752 q e commence la collection des Almanachs historiques et chronologiques de tous les spectacles, et que nous sommes ici en 1746, on ne peut pas savoir aisément de quelle Comédie mademoiselle Rose était danseuse. Il y avait, en effet, des danseuses et des danseurs à la Comédie-Française et à la Comédie-Italienne. La Camargo, par exemple, était, en 1756, première danseuse de la Comédie- Française, et, en 1750, c'était la Guimard. Madame Rose ne figure pas 6ur les almanachs que nous avons.