‹ Mémoires, Éd. nouv. et complète avec des additions, des notes et des éclaircissements inéditsChapitre 131 sur 260 · PREMIÈRE PARTIE. — CHAPITRE V · texte numérisé non relu

PREMIÈRE PARTIE. — CHAPITRE V

Salm-Lambert. — Et qu'on soit bien ou mal, on n'a pas de pudeur quand on est seul.

Moi. — Cela est-il bien décidé, monsieur? Il me semble cependant que j'ai de la pudeur également.

SAiM-LA.MBEnT. — C'est l'iiabitude qu'on a d'en avoir avec les autres qui la fait retrouver quand on est seul, madame ; mais convenez au moins que vous avez beau en remporter l'impression chez vous, peu à peu elle s'affaiblit et devient moins scrupuleuse,

DucLos. — Cela est sûr. Je vous jure que quand on ne me voit pas, je ne rougis guère.

Mademoiselle Qulnault. — Et point du tout quand on vous regarde. La belle pièce de comparaison : la pudeur deDuclos!

Dl'clos. — 31a foi, elle en vaut bien une autre. Je gage qu'il n'y a pas un de vous, quand il faitl)ien chaud, qui ne renvoie d'un coup de talon toutes ses couvertures au pied de son lit. Adieu donc la pudeur, belle vertu qu'on attache le matin sur soi avec des épingles.

Mademoiselle Quinallt. — Ah! il y en a beaucoup de ces vertus-là dans le monde!

Saiïnt-Lambert. — Combien de vices et de vertus dont il ne fut jamais question dans le code de la nature, et dont le nom ne fut point écrit au traité de la morale universelle?

Le pr.iNCE. — Il y en a une multitude de pure convention, suiv,int les pavs, les mœurs, les climats nièiiip; et le mal qui est écrit au traité de la morale universelle est mal partout. Il étoit mal il y a dix mille ans ; il l'est encore aujourd'hui.

Saint- L.\>uîEHT. — La morale universelle est la seule inviolable et sacrée.

DucLos. — C'est l'idée de l'ordre. C'est la raison même.

Saint-Lambert. — C'est la volonté de respcce entière.

DucLOS. — En deux mots, messieurs, c'est l'édit permanent du plaisir, du besoin et de la douleur.

Mademoiselle Quinault. — Mais, c'est fort beau ce qu'il dit là ; il parle comme un oracle. Buvons à la santé de l'oracle. (Et l'on y but.l

DicLos. — Si je me transporlois au commencement...

Moi. — Au commencement?

DucLos. — Je verrois l'espèce humaine éparse sur la surface de la terre toute nue...

Mademoiselle Quiinault. — Mais cette idée vous plaît, car vous y revenez souvent.

D[îCLOS. — Soit ; mais je voulois dire que si quelqu'un alors s'avisa de se couvrir d'une peau de béte, c'est qu'il avoit froid.

Moi. — Et pourquoi pas par honte!

Dlclos. — Et de quoi? d'être ce qu'on est.

Le piiiNCE. — Cependant il vient un temps où la nature honteuse semble d'elle-même former un voile, répandre iine ombre.

Mademoiselle Quinault. — Tout beau, messieurs; ceci devient scientifique.

Saint-Lambert. — Si c'étoit là le dessein de la nature, elle n'attendroit pas si tard ; et puis elle voile aussi où [ n'y a rien à voiler.

Dcclos. — Ah! si l'on ne s'étoit pas voilé, on eût !f ert de beaux bras, une tête échevclée, sans compter ^c reste.

Mademoiselle Quinault. — Il en eût moins coûté pour être plus belle et peut-être meilleure.

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