‹ Mémoires, Éd. nouv. et complète avec des additions, des notes et des éclaircissements inéditsChapitre 132 sur 260 · PREMIÈRE PARTIE. — CHAPITRE V · texte numérisé non relu

PREMIÈRE PARTIE. — CHAPITRE V

Moi. Je crois que quelque idée que l'on se fasse de la pudeur, on n'en peut séparer celle de la honte.

Le piunce. — Mais, madame, qu'est-ce que la honte?

Moi. — Je ne puis vous rendre ce que j'entends par là, qu'en vous disant que je me déplais à moi-même toutes les fois que je suis honteuse. J'éprouve alors, pour ainsi dire, l'appétit de la solitude, le besoin de me cacher.

Saint-Lamdert. — Cela est très-bien dit, madame; mais celte déplaisance n'existeroit pas sans la conscience de quelque imperfection ; cela est sûr. Si l'imperfection dont vous rougissez n'est connue que de vous, le sentiment de la honte est court, foible et passager. Au contraire, il est long et cruel, si le reproche des autres se joint à celui de votre conscience.

Moi. — Si cela est, pourquoi donc suis-je soulagée lorsque j'ai avoué le sujet de ma honte?

Saint- Lambert. — C'est que vous avez le mérite de l'aveu. Cela est si vrai, que vous n'auriez peut-être pas le courage de regarder celui qui l'auroit deviné.

DucLOS. — Voilà pourquoi j'avoue tous mes défauts.

Mademoisellle Ql'inal'lt. — Quand vous voyez que vous les cacheriez inutilement.

Le piukce. — Et puis, il y a défauts et défauts. Ceux qu'on avoue sont bien voisins d'une vertu. 11 y a plus à gagner qu'à perdre alors.

Moi. — Si vous admettez dans l'homme la possibilité d'aller -nu sans rougir, vous admettrez bien d autres choses.

Dlclos. — Eh! mais, sans doute. Sans l'exemple, sans les leçons de votre mère, les remontrances de votre bonne, vous auriez osé.

Le PHiNCE. — Il est plaisant, en effet, que les lieux habités par les hommes soient les seuls où l'on rougisse d'obéir à l'impulsion de la nature.

Saikt-Lambert. — Cependant elle n'est pas seulement respectable par son caractère de généralité. Aussitôt qu'elle commande, elle devient la source d'une sympathie mutuelle, d'une amitié tendre, d'une bienveillance active, dont l'influence se répand sur toutes les autres affections.

Mademoiselle Quinault. — Reste à savoir si tous les objets qui n'excitent en nous tant de belles et vilaines choses que parce qu'on en dérobe la vue, ne nous ai>roient pas laissé froids et tranquilles par une contemplation perpétuelle; car il y a des exemples de ces choses-là.

DucLos. — Croyez-vous que le tact eût également perdu ses prérogatives?

SaiKT-LamBERT, présentant un verre à mademoiselle Quinault

avec l'air de l'enthousiasme. — Mademoiselle, donuez-moi, de grâce, un verre de vin de Champagne. Messieurs, je veux vous faire une ode, et vous verrez que de toutes les liaisons humaines la plus délicieuse eût été la plus solennelle. Le législateur a manqué son coup. Pourquoi le jeune homme et la jeune fille ne se présentent-ils pas?. . .

Pourquoi le. (Il y a ici une lacune dans le manuscrit)

n'y conduit-il pas les mariés, et le sacrifice n'est-il pas consommé sous un grand voile? Les parfums les plus délicieux auroient fumé autour d'eux; la musique la plus douce auroit dérobé les cris et les soupirs de la jeune épouse. Des hymnes voluptueux et nobles auroient été chantés en l'honneur des dieux; si on les avoit invoqués sur celui qui doit naître, l'on auroit donné à cet acte de l'importance et de la solennité. L'épouse, au lieu d'être

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