PREMIÈRE PARTIE. — CHAPITRE V
Saim-Lambeut. — Madame, il faut avouer qu'on ne dit rien de bien de l'innocence sans être un peu corrompu.
DucLos. — Ni delà pudeur sans être fort effronté.
Mademoiselle Quinault. — Et voilà pourquoi vous dites si bien. Ou changez de texte, ou parlez un langage qu'on puisse entendre.
Malgré cette apostrophe de mademoiselle Quinault, l'enthousiasme de ces messieurs fut porté à un tel point, que pour faire prendre à la conversation un ton de réserve qu'elle perdoit à chaque instant, je me hasardai à dire : qu'il existoit cependant une pudeur timorée qui marquoit beaucoup d'innocence et de délicatesse; et cellelà, ajoutai~je, est et doit être généralement respectée.
«Sans doute, reprit M. de Saint-Lambert; c'est une belle glace qu'on craint de ternir de son souffle. »
Mais cette dissertation fut bientôt interrompue tout à fait par un homme qui apportoit une nouvelle pièce de vers de Voltaire ; elle me parut charmante, et je trouve |u'on la jugea bien sévèrement \ M. de Saint-Lambert et e prince furent les seuls qui prirent parti pour les verset pour l'auteur. Quand elle hit lue, leprmce, s'adressant à mademoiselle Quinault, dit : « Eh bien ! madame, que pensez-vous de cela? — C'est un brigand, reprit Duclos. — Je ne sais, dit mademoiselle Qmnault, jusqu'où l'on doit s'offenser de sa satire, mais il est impossible de faire le moindre cas de son éloge. — Pourquoi, reprit M. de
* On n'a de Voltaire que deux pièces de vers, datées de 1750 : l'une à M. Dai'j;cl, du mois d'août, et l'autre à Desniahis, qui est assez jolie, mais d'une loiiaiij^e exagûrée. C'e>l de cellc-lù sans doute que Ion s en- Ircliiil à la tab'e de mademoiselle Quinault, et sans doute c'e^l Thicnol
qui rajiiiorlait.
Saint-Lambert ? personne ne loue avec t.nit do i;ràce et de finesse. — Oui, dit-elle, mais ce n'est point par un sentiment de justice qui le presse et le satisfasse , c'est pour affliger un homme qu'il dit on bien d'un autre. — C'est un bien bel esprit, reprit le prince. — Soit, répondit mademoiselle Quinault, '^i lis c'est un très-méchant esprit. — C'est un homr.ic sans foi ; il en fera tant, interrompit Duclos, qu'il armera quchpies jours un flibustier, qui n'aura rien à perdre, et qui purtera le feu dans ses riches possessions : et ce sera bien fait.
Saim-Lambep.t. — On ne lui ôtera jamais un cœur bienfaisant.
Mademoiselle Quinault. — Eh! oui, c'est la vertu des gens qui n'en ont point.
Saim-Lambeut. — C'est la vertu sans laquelle il n'en est guère d'autres. 0 heureux celui qui, en regardant de près sa vie morale, pourroit trouver une balance égale de bien et de mal ! Oh! très-certainement Voltaire a fait plus de bien réel qu'on ne lui a jamais supposé de mal. Si vous joignez à cela une supériorité de génie telle qu'on ne peut la lui disputer, vous aurez pour lui bien plus que de l'indulgence, à moins que vous ne vous décidiez à jeter tous les Poussins, les Raphaëls, les Guides au feu, parce que vous aurez découvert une légère imperfection dans un des coins du tableau ^
.Mademoiselle Qlinallt. — Oh ! oh ! passons là-dessus, et disons qu'il ne faut avoir de liaisons ni de près ni de loin avec ces gens là. »
*■ L'un des cléments de la petite gloire littéraire de Saint-Lambert, c'était justement le zèle qu'il mettait à admirer Yoltaire et que mettait Voltaire à le prôner. Gilbert dira bientôt;
Saint-Lamberl, noble auteur, dont la muse pédante Fait des vers trop vantés par Voltaire qu'il vante.