PREMIERE PARTIE. — CHAPITRE V
Il étoit tard; j'élois attendue chez moi, et je profitai d'uii moment de silence pour me retirer, en faisant la réflexion que quand on se donne la peine de détruire un préjugé utile, il faut au moins le remplacer par quelques principes qui non-seulement en tiennent lieu, mais encore qui mettent un frein pluf sûr que celui d'une opinion variable; et qu'à moins d'être fw, on ne peut prétendre à ramener l'homme à l'état de nature *.
LETTKE DE MADEJIOISELLE D'ETTE AU CHEVALŒR DE VALOUY.
De la Chevrette.
Comment pouvez-vous croire, mon cher chevaher, que j'aie mis de la négligence à vous donner de mes nouvelles ? Est-ce que vous ne me connoissez pas? et ne savcz-vous pas qu'on ne fait jamais ici ce qu'on veut faire? Avec des cervelles comme celles-ci, a-t-on un moment de repos? Aussi je m'y déplais fort, je vous jure. Mais je ne puis, sans une ingratitude marquée, quitter le bonhomme, après le désir qu'il a de me garder. Vous avez donc oublié les dix mille livres dont ils m'ont fait l'avance l'été dernier? On a été deux fois à Paris sans que je laie
* I.a lettre par laquelle J. J. Rousseau remercie les a&idéniiciens de Dijon pour le prix qu ils lui ont décurné est du 18 juillet 1750. c'est-àdire exactenient du moment où nous voilà chez mademoiselle Quinault avec madame d'Epmay et tous ces adorateurs de la nature primitive. Le discours de Rousseau élail connu et faisait un grand hruit. Celle conversationTsl un écho de sa renommée si récente et déjà sonore. Un ne Je blâmait pas alors; on ne lui reprochait pas sa ihùse. Ce n'e^t que plus tard, (juand il en eut fait un système el surtout quand il devint trop cé- Jcbre, que ses amis les ^ens de lettres le peignirent eu noir el prélendirent, eu ouU'e, que ses idées n'étaient pas à lui. Marinonlel, par exemple, a raconté tout du Ion.; comment ce n'est pas Francueil, mais Diderot, qui conseilla à Jean-Jacques de vanter l'ignorance el la sauvai;eric des premiers siècles.
SU, et les autres occasions ne m'ont pas paru assez sûres pour oser risquer une lettre. Voilà la raison de mon silence. J'espère quil ne vous en passera pas d'autres par la tête, entendez-vous.
On ne parle et l'on n'entend autre chose ici que co médie. On répète un rôle d'un côté, on failles beaux bras de l'autre, on essaye des habits, on fait des plaisanteries auxquelles personne n'entend rien. J'ai pris le parti d'assister aux répétitions, atin de m'ennuyer moins. J'y aurois réussi si j'avois quelqu'un à qui confier mes remarques. Ils sont là une troupe d'amoureux. En vérité, cette société est comme un roman mouvant. Francueil et la petite femme sont ivres comme le premier jour. Gauffecourt, ce basset sexagénaire, fait le doucereux auprès de l'indolente de Jully ; ellele per>ifle et l'écoute tour à tour. Lorsqu'il est persillé, il se retourne du côté de notre Emilie, qui le plaint, qui le console, qui le dorlote, en tout bien tout honneur, comme vous savez qu'elle fait lorsqu'elle aime les gens. Cette sensibihté est presque ridicule au moins. Ne pouvoir parler à ses amis que les larmes aux yeux. Je ne sais, cela lui va pourtant. Il est certain que c'est une séduisante créature! Elle n'est point jolie, elle est au milieu de quatre femmes qui font bruit par leur beauté : elle les efface toutes *. Duclos en sera amoureux, s'il ne l'est déjà.
Quant à elle, elle n'a des yeux que pour Francueil ;
* Madame J'Éplnay a était positivement laide, mais elle était fort bien faite. J'ai encore un des portraits qu elle donna à mon grand-père (Francueil). Ma bonne maman en a aonné un autre à mon cousin Villeneuve, où elle était représentée en costume de naïade, c'est-à-dire avec aussi peu de costume que possible. Mais elle avait beaucoup de physionomie et fit toutes les conquêtes qu'elle put souhaiter. »
(George Sand, Histoire de ma Vie, édit. in-8», t. XI Y, p. 105.