‹ Mémoires, Éd. nouv. et complète avec des additions, des notes et des éclaircissements inéditsChapitre 137 sur 260 · PREMIÈRE PARTIE. — CHAPITRE V · texte numérisé non relu

PREMIÈRE PARTIE. — CHAPITRE V

qu'elU» étoit remplie d'égards et d'attentions pour moi, et qu'elle me recherchoit de préférence à tous les antres. Depuis hier que Duclos est arrivé, on n'a des yeux que pour lui, et on ne m'appelle que pour amuser monsieur. La comédie lui a servi de prétexte pour se faire présenter au bon homme Bellegarde; il a été reçu à merveille. On l'a conjuré de rester deux jours de plus, afin de voir une représentation. Il les a pris bien vite au mot. Madame d'Esclavelles a mis dans sa réception cette sorte de respect qu'inspire la réputation d'un homme d'esprit à ceux qui n'ont jamais rien vu, ou qui ont oublié dans la solitude ce qu'ils ont vu autrefois dans le monde. Néanmoins elle y met de la réserve et examine l'homme en silence. Ils ont tous la manie de prendre sa brusquerie pour de la franchise. Mais madame de Jully, et surtout madame de P***, qui ne sont ni si engouées du mérite de Duclos, ni si sûres de leurs talents que madame d"Ej)inay, se sont révoltées, et ne veulent pas jouer devant lui. Elles disent qu'elles ont mis la condition qu'il n'y auroit que leurs amis ef leurs familles aux représentations ; qu'elles ne connoissent point Duclos ; que c'est un homme caustique et méchant; en un mot, qu'elles ne joueront point s'il reste. Sur cela, la petite femme se démène, veut prouver rimpnssihilité de ne pas jouer, et l'impolitesse marquée dont ce refus seroit pour Duclos. Ces dames s'en soucient fort peu cl vont leur train. Elle fait l'éloge de Duclos ; on lui rit au nez. Ne sachant plus par où s'y prendre, elle m'a confié son embarras, et je n'ai pu m'empècher de me mo()nor d'elle. Elle a vonlu se fâcher, mais je lui ai lait tant de mauvaises plnisnntcrios, (ju'ellc s'est un peu radoucie. Sa peur est, si l'on ne joue pas, que le bon lionmic, qui attend cette comédie avec une

impatience extrême, ne prenne Duclos en grippe. Je sais un moyen, moi, et sans m'en vanter, je le mettrai en usage avant la fin du jour. C'est de confier à Duclos tout le désordre qu'il cause. Je lui dirai que madame d'Kpinay n'a jamais osé lui en parler; et je ferai si bien (pi il prendra le parti de s'en aller, pour peu qu'il entende le irançais.

Le soir, à sept heures.

On est venu m'interrompre ce matin, mon cher chevalier, tandis que j'étois.à vous écrire. Il a lallu descendre chez madame d'Esclavelles, qui avoit besoin de moi pour acheter de la toile (car, Dieu merci, on me met à toute sauce dans cette maison). J'avois aperçu Duclos se promenant seul dans le bois ; j'allai le joindre, bien résolue de lui parler net et de l'aire cesser par ma franchise la gène qu'il nous donne ici. Je l'abordai en riant : « Avouez, monsieur, lui dis-je, qu'il faut avoir un fonds de confiance bien grand pour oser interrompre vos rêveries. — Pourquoi donc, mademoiselle? me répondit-il. Le jardin n'est-il pas libre? S'il vous convient de vous y promener avec moi, il ne me déplaît pas de vous y voir, puisque j'y reste. — Rien n'est plus naturel, et ce ton de franchise me plaît aussi, lui répondis-je. — Tant mieux, dit Duclos; car vous ne m'en verrez jamais d'autre. — Puisque vous faites gloire d'une quaUté que je n'estime pas moins que vous, ne trouvez pas mauvais, monsieur, que je prenne le même ton. — Pourquoi pas? Je n'ai jamais gêné personne, attendu que je n'aime point à l'être. — En ce cas, votre pénétration est en défaut, repris-je en riant, car vous faites, sans vous en douter, ce qui répugne à votre façon de penser. — Quoi?

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|e vous incommode, dit-il précipitamment ; et que ne le disiez-vous? Dans le fond, c'est votre faute. Allons; prenez par ce côté, et moi par l'autre. »

Je l'assurai qu'il ne m'entendoit pas ; et, le prenant sous le bras : « Ce n'est point moi dont il est question, lui dis-je ; je vous proteste même, sans fadeur, que, si j'étais seule dans cette maison avec les grands parents et madame d'Épina\ , on ne vous trouveroit point de trop.

— Qu'appelez-vous de trop? dit-il en fronçant le sourcil,

— C'est, lui répoiidis-je doucement, qu'un homme comme vous n'est pas à sa place au milieu d'une troupe de petites cervelles qui, étant incapables de tirer avantage de votre société, doivent s'en effrayer. — Mais qu'ont-ils à craindre, dès que je veux bien me prêter à leur ton? Quand je voudrai les assujettir au mien, alors je leur permettrai de se plaindre. — La chose ne seroit pas facile, repris-je malicieusement. — Je le crois, dit-il en riant; mais je suis venu ici sans esprit de critique, et ne veux montrer ma supériorité à personne; d'ailleurs, l'un fait supporter l'autre. Apprenez de moi qu'il n'y a jamais que le sot qui s'ennuie ou qui se trouve déplacé.

— Voilà qui est fort bien, quant à vous; mais ceux que vous supportez n'ont peut-être pas la même indulgence.

— Quel diable de langage énigmatique? reprit Duclos. Voilà bien de la tournure pour dire que je déplais à quelqu'un ici : est-ce à vous? car je ne puis croire que ce soit à madame d'Epinay. C'est elle qui m'a tourmenté pour venir. Dans le fond, je conçois qu'entourée de linottes et de collets montés, elle ait imaginé que je lui pouvois être d une giande ressource, rsaturcllemcnt j'aime à obliger les malheureux. Cette pauvre petite femme me fait pitié. Elle a du bon ; je suis sûr même

que, si elle veut écouter mes avis, elle s'en trouver* bien à la longue. »

Comme je lui vis le plan formé de se faire le pcda ffogue de la petite d'E})inay, et que j'envisageai un ridi cule de plus pour elle à se laisser dominer par cet homme, je crus nécessaire de diminuer l'intérêt qu'il sembloit déjà y prendre en me permettant de badiner un peu avec ses défauts. Il est des circonstances où l'on nuit à ses amis en les parant des qualités qu'ils ont ou qu'on voudrait leur reconnoître. Duclos est de ces gens qui, ne cherchant que le côté foible, subjuguent plus aisément par la connoissance qu'ils donnent de leur pénétration : et si le premier sentiment qu'il fait éprouver est en faveur de son e.-piit, je crois que celui de la crainte en doit être la suite. Il faut, à la vérité, plus d'usage des hommes que n'en a la petite d'Epinay pour en juger un tel que Duclos.

« Je penserois comme vous, lui dis-je, sur madame d'Epinay, si elle avoit appris de bonne heure à distinguer les vrais amis d'avec les connoissances frivoles; mais que peut-on attendre de quelqu'un dont les travers étouffent continuellement la raison? Celle dont nous parlons étoit faite pour l'entendre, par exemple ; je dois rendre justice à la sensibilité d^ son cœur. — Diable ! mademoiselle, ce n'est donc rien, à votre avis? — Beaucoup, repris-je, lorsqu'on en sait régler les mouvements; mais ^eu de chose, lorsque tout peut l'émouvoir également. Il faut savoir faire des distinctions, et ce n'est pas là le fort de madame d'Épinay. » A cela Duclos répondit que ce n' étoit qu'à force de foiblesses qu'on acquéroit du nerf. Chaque chose a son temps, ajouta-t-il; pour conûoître le vrai il faut avoir vu ic faux. — Il n'a pas tenu

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