‹ Mémoires, Éd. nouv. et complète avec des additions, des notes et des éclaircissements inéditsChapitre 138 sur 260 · PREMIERE PARTIE. — CHAPITRE V · texte numérisé non relu

PREMIERE PARTIE. — CHAPITRE V

à moi qu'elle n'en ait approfondi le danger, lui dis-je; plus fine qu'elle, je lui aurois évité de dangereuses démarches, si elle avoit été disposée à recevoir des conseils de l'amitié; mais, livrée à cette troupe d'évaporées que vous voyez ici, elle n'ose rien leur refuser, et la crainte de leur déplaire l'entraîne au point de manquer même à ceux qui lui veulent le plus de bien. — Mais, dit Duclos, je ne vois pas qu'elle manque à personne; il me paroîtroit même qu'elle a un certain discernement dans le choix qu'elle fait de ses amis, car je ne pense pas qu'elle mette à ce rang tous ceux qui sont ici. Je lui dois la justice de dire qu'elle témoigne le désir d'attirer dans sa société des gens de mérite ; ce qui fait honneur à ses lumières. » Je ne pus m'empêcher de rire de cette fatuité que je sentis à merveille; mais ma gaieté ne plut pas à Duclos, qui me demanda d'un ton sèchement effronté ce que je trouvois de si plaisant à ce qu'il vcnoit de dire. « C'est, lui dis-je, en feignant de ne point avoir aperçu son humeur, que ce que vous pensez que notre petite femme désiroit avant-hier, en vous attirant ici, est ce qu'elle redoute le plus aujourd'hui. — Je veux mourir si je comprends rien à ces galimatias, reprit-il en haussant les épaules ; eh I pour Dieu 1 mademoiselle, parlons clair. Pourquoi ne me voudroit-on plus? — C'est qu'on vous craint. — Par quelle raison'.' — Parce que vos critiques effrayent. Il est question de jouer la comédie, comme vous savez. — Eh bien ! pourquoi pas la tragédie, si elles veulent? J'applaudirai ; tout est bon en passant. — Jamais, monsieur, elles ne vous supposeront cette indulgence; et ne peut-il pas vous échapper quelques plaisanteries? Dès ce moment voilà leurs petits talents au diable. — Au contraire, mademoiselle, rien n'encourage

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comme les comioisseurs. N*est-ce pas eux qui forment les autres? Et puis, si je plaisante, ils sont bien les maîtres d'en faire autant. Allez, je suis plus juste qu'ils ne pensent. — J'en suis persuadée ; mais ils n'ont pas eu le temps de vous approfondir. — Dites-moi, interrompit-il, est-ce demain qu'on joue? — C'est selon, dis-je en souriant. — Et quelles pièces? — Oh! je n'en sais rien, repris-je; je ne m'occupe pas de leur répertoire; ma présence ici n'a pas la comédie pour ohjet; si ce n'étoit M. de Bellegarde et la pauvre madame d'Esclavelles, qui, sans moi, seroient seuls au milieu du grand monde, je ne grossirois pas le nombre des spectateurs. Cette frénésie et la turbulence qu'entraînent ces sortes de plaisirs ne conviennent pas à des tètes telles que la vôtre et la mienne: et je crois que si nous avions une société à nous choisir, ce ne seroit pas celle d'une jeune femme. Je ne fais cas que des amis dont la franchise puisse me corriger, si j'en ai besoin; dont l'esprit droit et éclairé m'instruise en m'amusant; de ces gens sans air, sans tournure, qui connoissent et jouissent aussi bien que moi du charme d'une amitié que le mérite fait naître, et que le rapport constant des caractères entretient.— Comment, me dit-il, en fronçant le sourcil et me regardant en-dessous, j'ai cru que vous aimiez madame d'Epinay? — Et qui vous dit le contraire, monsieur? Parce que je blâme sa conduite, et n'aime point à la voir obsédée par un tas de petites espèces qui nuisent encore plus à sa réputation qu'ils ne servent à ses plaisirs, est-ce lui faire injure? Je pense, monsieur, qu'en amitié il faut... — Tenez, mademoiselle, interrompit-il avec humeur, il faut que chacun fasse ce qu'il lui plaît. — Quoi! monsieur, vous trouvez tout simole" — Moi. ie trouve tout bon,

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