‹ Mémoires, Éd. nouv. et complète avec des additions, des notes et des éclaircissements inéditsChapitre 139 sur 260 · PREMIÈRE PARTIE. — CHAPITRE V · texte numérisé non relu

PREMIÈRE PARTIE. — CHAPITRE V

excepte le mal, cependant. — En ce cas, que diles-vous? — Quoi? parce qu'elle joue la comédie. Eh! par Dieu ! je la jouerai, moi, tant qu'on voudra. Tenez, dites-le-leur ; cela mettra fin à leurs craintes. Non-seulement ils peuvent s'assurer en moi d'un spectateur désirable, mais je veux bien même, pour les mettre à l'aise, prendre tels rôles qu'ils voudront : ce sera bien le diable si je ne vaux pas autant qu'eux. »

Je vous avoue que je ne pus me défendre de marquer un peu de surprise. En lui parlant, mon but n'avoit pas été de l'entraîner à partager un amusement que je pensois qu'il condamneroit. « Comment! vous joueriez avec eux? — Sans doute, il faut bien les rassurer. D'ailleurs, venant ici pour madame d'Epmay, je suis bien aise qu'elle voie que je suis tout aussi complaisant qu'un autre. Allez, allez; je parie qu'elle en sera fort aise. — Mais point du tout, repris-je en colère. Quoi! vous ne voulez pas m'écouler? — Et que fais-je donc depuis une heure? — Je l'ignore ; mais sachez donc, puisqu'il laut parler clairement, que c'est madame d'Épinay elle-même qui désire, le plus honnêtement qu'il est possible, que vous remettiez à un autre moment le petit séjour que vous vous proposiez de faire ici, attendu qu'on s'est donné parole de ne point jouer tant que vous y resterez. Votre présence effarouche les belles dames, glace d'cITioi les agréables; ce qui met la maîtresse du logis dans un embarras. — Voilà donc de quoi il s'agit? Laissez-moi faire; j'arrangerai les choses de façon que tout le monde sera content. Vraiment, je suis bien fait pour gêner! Ils ne me connoissent pas; c'est toujours par médiocrité de génie qu'on est timide. Je m'en vais diic à madame d'Epinay qu'elle se tranquillise. Avec moi, l'on n'a pas à

craindre de tracasseries ni de pas de clerc; mais il faut apprendre à être maître chez soi : en deux mots j'aurai tout aplani. Vraiment, je ne veux point qu on me craigne dans celte maison ; c'est de l'estime, morbleu ! qu'il me faut, et il ne me sera pas diflîcile de leur prouver que j'en mérite. »

Je ne sais tout ce qu'il ne me dit pas encore; ce que je crois, c'est qu'il est amoureux de la petite d'Epinay : j'ai sondé Gauffocourt sur cela. Il pense que Duclos a démêlé tout de suite le caractère bon, timide et foible de la petite femme; et comme il aime à dominer, il veut s'emparer de sa confiance, de son esprit, et la conduire, « Oui, ai-je répondu, et peut-être même en faire, sans qu'on s'en doute, l'instrument de ses mièvreries. » Cela est à merveille; mais si c'est là son but, j'espère qu'il n'y parviendra pas; car Francueil, à qui elle ne cache rien, ne la laissera pas s'embarquer. Je compte bien même lui faire sentir qu'il y va de son intérêt. Je vois que, sans m'en apercevoir, je suis presque aussi occupée de tout ceci qu'eux tous : c'est une maladie qui se gagne. Mais laissons-les un moment, et parlons un peu de nous.

J'ai reçu hier une lettre de votre frère * ; je vois avec grand plaisir qu'il ne se paye pas de mon refus; il renouvelle ses persécutions pour que j'aille passer l'automne avec eux. J'attends votre avis pour... On m'appelle encore. On ne sauroit être ici un moment en paix. Quelle vie! Adieu donc, mon cher chevalier.. Pour cette t'ois, je ferme ma lettre, et je vous instruirai du jour de la représentation.

* Le niai-quis de Valory, l'anibassudeur, qui était alors en Frauca.

[Journal de Collé, I, 5")Ç..

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