‹ Mémoires, Éd. nouv. et complète avec des additions, des notes et des éclaircissements inéditsChapitre 142 sur 260 · PREMIERE PARTIE. — CHAPITRE V · texte numérisé non relu

PREMIERE PARTIE. — CHAPITRE V

avis; je n'hésite jamais à y déférer et je me rends justice. D'ailleurs, Francueil et M. Rousseau en font ç^rand cas; do plus, il a Tair de se plaire avec moi, et je jouis de sa satisfaction. Quel inconvénient y a-t-il à cela? C'est de 1 amour-propre tout pur, j'en conviens; je n'y saurois que faire. Je pense et je sens tout ce que je viens de dire. Je suis beaucoup plus à mon aise avec M. de Gauffecourt, par exemple. Il m'a dit souvent que j'avois plus d'esprit qu'on ne croyoit et que je ne le croyois moi-même. Il ne me manque, dit-il, que de la culture et l'habitude de causer avec des gens qui me forcent à penser. Si cela est, personne n'est plus propre que M. Duclos à suppléer à ce qui me manque. Voici une conversation que j'ai eue avec lui, la veille de la comédie.

Nous étions à nous promener. Après un bon quart d'heure de silence (car nos conversations commencent toujours par des silences ; je voudrois savoir pourquoi) : « Eh bien, me dit Duclos en riant, ces dames avoicnt peur de moi; elles ne vouloient pas jouer. — Non pas peur, monsieur, mais, en général, nous étions toutes convenues de ne jouer devant aucun étranger. — Oh! soit ; mais moi ! Ne le leur avez-vous pas dit .' Et, au contraire, elles doivent s'attendre à plus d'indulgence de la part d'un homme qui s'y connoit. »

Je fus choquée de celle phrase, par exemple; mais je n'osai le faire voir, de peur de l'humilier, et je répondis contre mon sentiment: « Cela est vrai.

— Tout est raccommodé, continua-t-il; vous jouerez, demain. Mais pourquoi ne m'avoir point dit lendjarras que cela vous causoit'.' — C'est que j'ignoroissi ces dames entendroient raison, et je craignois de vous mettre dnns le cas de nous quitter par politesse. — Moi, non, je ne

serois pas parti; et, d'ailleurs, el'.cs auroicnt jou^, j'en étois sûr. Vous le voyez bien. Ah! vous ne me connoissez pas. Il faut toujours me parler naturellement* Vous saurez cela, si vous me permettez de vous f;)irc ma cour. Pas tant cet été, car il faudra que je fasse un petit voyage avec la duchesse de***^, et puis, quinze jours pendant le Fontainebleau'; voilà tout. Après cpioi je suis à vos ordres ici, si vous y êtes encore. Envovez-moi un papier qui m'avertisse d'une occasion; je mettrai mon bonnet de nuit avec un livre dans ma poche, et je viens

' Ce n'est pas là une forfanterie. Personne n'était plus répandu que Duclos, ni mieux en cour. Ses amis l'avaient fak regarder par madame de Pompadour comme un très-grand esprit qu'il fallait avoir pour soi, et madame de Pompadour avait persuadé à Louis X.V que la postérité lui saurait bon gré d'avoir eu quelque familiarité avec un homme de letlres que Voltaire appelait Sallusle et qui avait écrit l'iiisloire de Louis XI. Duclos sut proliler de l'exception. 11 était droit et adroit, comme a dit Jean-Jacques, et au besoin savait flatter en bourru.

Il fut nommé historiographe de P'rance justement au mois de septembre l"oO, moment où madame d'Epinay reprend son journal. Bientôt après parut la seconde édition de ses Considérations sur les mœurs, précédée d'une épitre dédicatoire où l'auteur n'abuse pas, celte fois, de la franchise. La voici :

« Sire,

< Le bonheur d'être attaché personnellement à Votre Majesté par la place dont elle m'a honoré, les bontés dont elle m'a comblé et l'approbation qu'elle a daigné accorder à l'ouvrage que j'ose lui présenter, sont mes titres pour lui ->ii offrir l'hommage. Ma vie sera désormais consacrée à rassembler les mo».uments du règne le plus fécond en événements glorieux. Tous les écrivains s'empresseront de peindre le héros et le pacificateur de l'Europe; j'aurai de plus l'avantage d'être à portée de faire connoître le roi vertueux, le prince à qui l'humanité est chère. Pour rendre à Votre Majesté le tribut d'éloges qui lui est dû, je n'ai qu'à écouter la voix de la renommée et de la vérité. Voilà mes guides et mes garants; l'éloge d'un grand roi doit être l'histoire de sa vie. »

Mais la vérité est que Duclos n'écrivait pas ordinairement de ce style, et que, pour ne pas mentir, il ne voulut rien écrire de celte histoire et ne laissa pas, après lui, des Mémoires trop indignes de ses principes.

* Depuis Louis XIV, le voyage de la cour à Fontainebleau était de rigueur chaque année et avait lieu au mois d'octobre.

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