‹ Mémoires, Éd. nouv. et complète avec des additions, des notes et des éclaircissements inéditsChapitre 143 sur 260 · CRÉMIÈRE PARTIE. — CHAPITRE V · texte numérisé non relu

CRÉMIÈRE PARTIE. — CHAPITRE V

passer deux ou trois jours avec vous. — Ah! monsieur, vous me ferez le plus grand plaisir. — Vrai? Moi, je vous parle naturellement; je me plais fort ici; vous êtes bonne femme. Je dis : vous avez de l'esprit, plus même qu'on n'en trouve communément dans une femme du monde. Ecoutez, quand je dis boime femme, j'entends brave femme, femme d'esprit qui remplit ses devoirs. Demandez à mademoiselle Quinault. Ce qui me plait en vous, c'est votre respect, votre amour pour vos parents. »

Je ne trouvois point de réponses à tout ce qu'il me disoit. A la familiarité près, son éloge me plaisoit. Voyant que je gardois le silence, il continua.

« Hem! me suis-je trompé? Ne les aimez-vous pas? — Oui, assurément, de toute mon âme, monsieur. — Voyez, madame ; je prends avec vous le ton que la franchise et l'amitié m'ont dicté. Voyez s'il vous déplaît, par hasard; vous n'avez qu'à dire. — Non, assurément, monsieur, je suis trop flattée. — Ah çà! imitez-moi donc, continua-t-il. Tenez, avec moi vous pouvez tout dire. Venez, allez-vous-en; faites ceci, faites cela. Oui, tout franchement; je suis l'homme du monde le plus aisé à vivre. Tout le monde vous le dira, et... Je vous dirai même une chose; j'ai été dans l'intimité de vingt maisons dans Paris; j'ose dire l'intimité la plus entière, ce qm s'appelle... enfin, jusqu'à être dansla co.iiidence du mari et de la femme en même temps. Je me suis brouillé avec plusieurs; personne ne s'est repenti, je crois, de m'avoir donné sa confiance; et si... l'on m'a dit dos choses qui, si je voulois... Mais sur cela je ne me suis jamais laissé entamer ni dans la vivacité, ni dans la colère... Voici ce qui prouve bien l' honnêteté de mon caractère : sachant vOmbien je suis violent, et que, par Dieu l il ne fait pas

2i4 MEMOIRES DE MADAME D'EPINAY.

bon, en général, s'attacher un petit chat comme moi aux jambes, ils ont eu l'impudence de ne me ménager en aucune façon. »

On nous interrompit; mais voilà à peu près tout ce qu'il m'a dit de plus remarquable.

Le lendemain nous jouâmes la comédie. Si j'en crois les éloges, il n'y eut jamais de talent plus décidé que le mien. J'en croirois assez Duclos, car il est vrai, et n'est pas prévenu comme Francueil, qui étoit fou et ivre de plaisir. Duclos prétend qu'il ne me manque que l'habitude pour être la première actrice qu'il ait vue. Tous mes parents pleuroient de joie.

Le lendeniaiii, à Paris.

Nous avons quitté la Chevrette ce matin, Duclos, Francueil et moi. J'ai prétexté une affaire pour M. d'Epinay ; on a eu de la peine à me laisser aller ; je crois, en vérité, qu'ils sont tous amoureux de moi. J'ai dîné tète à tète avec Francueil, et comme il ne peut pas souper chez moi, j'ai engagé Duclos à venir me tenir compagnie; il a accepté ma proposition. Il doit se rendre ici vers les huit heures.

SUITE DU JOURNAL

Au lieu de venir à huit heures, comme nous en étions convenus, il vint à sept et me trouva avec Francueil, qui ne faisoit que d'entrer, et qui s'étoit proposé de rester jusqu'au moment de son arrivée.

Je fus un peu fâchée de l'heure qu'il me faisoit perdre, et à présent que je suis seule et que je réfléchis sur notre conversation, je trouve qu'il auroit mieux valu qu'il ne

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