‹ Mémoires, Éd. nouv. et complète avec des additions, des notes et des éclaircissements inéditsChapitre 144 sur 260 · PREMIERE PARTIE. — CHAPITRE V · texte numérisé non relu

PREMIERE PARTIE. — CHAPITRE V

fût pas venu du tout. J'avois préparé la plus belle conversation, et je n'en ai pas pu retrouver un seul mot. Je m'étois dit : « Le meilleur moyen d'avoir Duclos pour ami est de lui donner de l'estime pour moi et de l'intéresser à mon sort ; je n'ai qu'à me montrer à lui telle que je suis, ne lui rien cacher de ce qui m'est arrivé, excepté mon amour pour Francueil et le sien pour moi (ce qui n'est pas nécessaire à lui dire); je le mettrai sur les apparences du bonheur ; je lui dirai combien elles sont fausses et trompeuses. Cela lui donnera de la curiosité ; il me fera des questions, et je n'aurai qu'à répondre. » Rien de tout ce beau plan ne put avoir lieu; mais je suis bien sûre que vous ne devineriez pas le sujet qui a été substitué à celui-là.

En arrivant, il me prévint qu'il ne souperoit pas. Je n'avois pas faim; je me fis apporter une compote, du pain, du vin et de l'eau; lui, des échaudés, de la bitre : tout cela dès huit heures, parce qu'il lui plut ainsi. On plaça ce frugal repas sur ma table, et nous nous assîmes chacun de notre côté, les bras appuyés sur la table.

D'abord, il fut question de la comédie, de mes talents qu'il exaltoitsans cesse. A la On, je lui dis :

« Tout ce'a n'est bon que lorsqu'on en peut jouir sans retour désagréable. 11 faut avoir la tète bien libre. — Nous avons joué la comédie aussi dans une société, rcpondit-iU J'étois très-bon; je faisois les valets. Ilyavoit une petite soubrette (juiétoit, par Dieu ! charmante. Voilà pourquoi je jouois les valets. — Pourquoi n'avons-nuus pas su cela plus tôt, lui dis-je? Vitus auriez joué avec nous. »

Il continua, sans avoir l'air de m'écouter : « J'en élois amoureux, moi, de la soubrcUe qui étoit charmante et...

(en soiiriiint cl me regardant fixement), nOUS jouïons bicn llOtUi rôle tous les deux. (Un moment de silence, et puis continuant de

rire.) Il m'est arrivé de singulières aventures dans ma vie, mais je dis uniques, à ne pas croire. »

Je ne disois mot à tout cela ; je souriois, j'avois l'air étonné; je pourrois dire que je jouois l'attention. Cependant j'en avois une; c'étoit de guetter le mot qui m'amèneroit à ce que je voulois traiter.

< Je fais un roman bien singulier actuellement, dit-il, où l'on verra des choses toutes nouvelles et vraies. Oui, par Dieu ! vous le verrez. Je vous en lirai quelque chose ^ — Ah! je vous en prie. — Oui, si'irement; je vous le promets ; mais c'est qu'il faudroit que vous sussiez. . . Ah ! ça ne fait rien. Il y en a une entre autres où j'ai eu une conduite bien honnête, continua-t-il en secouant la tète. Je suis bien sûr qu'à ma place il n'y a pas deux hommes qui eussent agi comme moi, ni qui puissent même, de sang-froid, répondre d'en faire autant. »

J'avoue que si quelque chose pouvoit me rendre Duclos suspect, ce seroit l'attention qu'il a de vanter son honnêteté ; mais comme il semble mettre de la chaleur et de l'enthousiasme à tout, cela est moins étonnant. C'est pourquoi je lui répondis : « Vous devez être bien vengé en pensant comme vous faites. Une conduite honnête couvre bien plus de confusion ceux qui ont de certains torts. C'est une expérience que j'ai eu le malheur ou le bonheur défaire. — Pauvre femme! dit-il, en prenant un air d'intérêt. Si jeune! Dites-moi un peu; madame votre mère me paroît une femme respectable? — Ah ! monsieur, c'est la plus digne mère, la plus... — Oui,

* Sans doute les Mémoires sur les mœurs du dix-lndlième siècle, mais ce n'est pas un roman.

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