PREMIÈRE PARTIE. — CHAPITRE V
cela me paroît ainsi. Vous gêne-t-elle beaucoup? — Moi? point du tout. En quoi pourroit-elle me gêner.? — Mais, je dis, est-elle exigeante, curieuse? Elle est foit dévote, ce me semble. — Oui, extrêmement. — Et comment diable vous laisse-t-elle jouer la comédie? — Mais elle n'en est pas trop contente; c'est M. de Bellegardc qui le veut, et c'est par complaisance, et comme une peine attachée à son état, qu'elle y consent. — Fort bien. Elle l'offriroit à Dieu, en cas de besoin. — Précisément, et en vérité moi aussi, assez souvent. — Comment? pourquoi cela? — Ah! mon Dieu, pourquoi? — Comment! vous ne jouez pas comme quelqu'un qui ne s'en fait pas un plaisir! Si c'est par dévotion, je conçois que vous en fassiez scrupule. Car, par Dieu! on ne vous voit pas jouer
impunément (en riant comiquement) :
Par de pareils objets les âmes sont tronblccs. Et cela fait venir de coupables pensées'.
— Non ; ce n'est ni par dévotion, ni par pruderie ; r.ais il faut être gaie, avoir l'âme à son aise. — Ahî c'est une autre affaire; si vous avez du chagrin, je vous plains de toute mon âme ; vous ne le méritez pas. Et qu'est-ce qui vous en donne? »
Je ne répondis point. Puis, fronçant le sourcil pour marque de compassion : « Madame, dit-il, je m'intéresse très-vivement à vous; cela me donne droit à votre confianccVons pouvez tout dire. » Et me regardant fixement: «Pauvre femme! conlinua-t-il, où est votre mari? — 11 est en tournée, monsieur, depuis (piatremois. — J'in ai entendu parler; il est jeune. Je veux faire connoissance avec lui. Je me doute bien qu'il est la cause de vos cha-
• Le Tartuffe, acte 111, scène a.
us MEMOIRES DE MADAME D'ÉPI.NAY.
grills; mais que diable! — Il est vrai, monsieur, qu'il m'eo a donné beaucoup. — J'ai envie de boire un coup, dit-il, en prenant la bouteille de bière : en voulez-vous?
— Je vous rends mille grâces, lui dis-je; je mangerai tout à l'heure de la compote. — Et moi ce croûton. Je bois encore un coup, et voilà qui est fait. Vous êtes délicate, d'une santé foible? — Oui, très-foible, surtout depuis deux ans. — Toutes les jeunes femmes sont mourantes ; hé? quene buvez-vous du vin? Je le leur dis à toutes, moi : cela vous fortifieroit. M. d'Epinay est d'une bonne santé, lui? — Oui. — Dites-moi un peu, madame, qu'estce que c'est que mademoiselle d'Ette? — C'est une tille de condition qui est sans fortune ; une fille estimable, très-estimable, et mon amie la plus tendre. — Vrai? Et qu'est-ce qu'elle fait ici? Comment la connoissez-vous?
— Elle étoit amie de ma nièie\ — J'entends. Je vois le reste d'ici. Il ne faut pas tant me dire. C'est une fille galante, ou je suis Ijicn trompé. — Elle? Je vous assure que non. — Hem! hem! je m'y connois. Elle est souple, adroite, n'est-ce pas? — Elle a de la finesse et beaucoup; mais... — Oui, oui; je savois bien. Laissons cela. Ah çàl vous avez eu beaucoup d'enfants? cela vous a tuée. — Non, monsieur; je n'en ai que deux. — J'ai vu, comme cela, une pauvre petite femme de qui j'étois l'ami, quia eu plus de chagrin. Vous n'habitez plus avec votre mari, lorsqu'il est à Paris? »
Cette question in'étonna, me déplut même ; mais je n'osai le lui marquer, parce que je vis qu'elle étoit faite par intérêt et par franchise. Je n'hésitai pas à lui répondre franchement que non. Ensuite il se mit à rêver;
• Elle a écrit plus haut que c'est M. d'Épii.ay qui la lui présenta comme une counais«ance faite en province pendant ses tournées.