‹ Mémoires, Éd. nouv. et complète avec des additions, des notes et des éclaircissements inéditsChapitre 146 sur 260 · PREMIÈRE PARTIE. — CHAPITRE V · texte numérisé non relu

PREMIÈRE PARTIE. — CHAPITRE V

but un ou deux coups avec l'air occujDé, et enfin il rompit le silence en disant :

« Je ne vous serois peut-être pas inutile. Un de ces jours, en nous promenant, il faudra que vous me disiez tout ce que vous avez dans l'âme. Vous promenez-vous beaucoup? — Oui, j'aime fort à marcher. — Eh bien! nous irons à la Meute*. J'y ai un appartement, à la Meute; il est fort joli. C'est mademoiselle Quinault et madame de Rochefort qui me l'ont meublé ; mais j'ai un projet, je verrai. Voilà presque toutes mes connoissances dans ce quartier-ci, et si je vous fais souvent ma cour... — Ah! monsieur, lui dis-je, vous me ferez tant de plaisir! Je vous aurai tant d'obligation... — Même, si je prends auprès de vos parents, continua-t-il, si vous croyez que ma présence, quelquefois un mot de ma part puissent... Vous voyez bien qui! faut que je sois à portée de vous. Je veux me faire donner un appartement aux Tuileries ; mais je ne veux pas rendre celui de la Meute. Cela me sera fort aisé par madame de Pompadour, avec qui je suis très-bien, et, en attendant, l'abbé de C***, qui est mon ami, me prêtera le sien. Je n'ai qu'à lui en dire un mot, ou le lui faire demander par la princesse de G***. Je suis dans leur confidence; ils ne me refuseront rien... Et j'y suis de l'aveu de tous les deux. C'est une chose singulière. Je ne vous en parlerois pas, si cela n'étoit connu de tout le monde. Au surplus, ils ne m'en ont

• Au bois de Boulogne, près de Passy. ISous disons à présent « la Wuelte. » l.duis XV aimait beaucoup celle maison cl y alla faire souvent des séjours, surtout en 1750 et 1751. Madame de Pompadour n'était pas loin de là, dans son cliâleau de Delleviic.

Duclos logciiil à la Muetle, en (|ualilé d'iiistoriograplie, cl il occupa en effet, par la suite, un logement aux Tuileries, où, depuis près d'un siècle, les rois avaient cessé de vivre.

pas demandé le secret. La princesse traite cela fort lestement, en grande dame, ce qui s'appelle. Elle a de la hauteur et du courage; elle s'est conduite à merveille avec l'abbé ; je dis tout au mieux. Elle lui a tout dit et à moi aussi, avec une franchise qui me l'a fait respecter. Et cela dès la première fois que nous l'avons vue. Car, dans ces choses-là, moi je vous dirai que je ne fais point un crime à une femme d'avoir un amant; au contraire : mais je veux qu'elle ait le courage d'avouer hautement la préférence de cœur qu'elle lui donne. Pour ses faveurs, qu'elle les cache, cela me plaît assez même. Mais je crois que lorsque la tendresse est bien vive, il est fort difiicile de pouvoir la cacher; cela seroit plus prudent; mais... Buvons encore un coup à présent. (Silence.) Vous n'aimez plusvotre mari, à ce que je puis juger. — Hélas! monsieur, il m'y a forcée. (Autre silence.) J'ai été bien malheureuse avant que d'arriver au point d'indifférence où je suis avec lui. »

Venant à moi, et me tendant la main d'un air trèstouché : « Pauvre petite femme, dit-il en me baisant la main, vous avez l'âme tendre. Comment votre mari ne sent-il pas ce que vous valez! Vous n'aimez rien; aimezvous quelqu'un à présent? — Monsieur! J'ai des amis qui me consolent, qui me dédommagent, et que j'aime tendrement. »

Il m'interrompit et me baisa encore la main. Il alla se rasseoir; versa un verre de bière, fît un tour à la fenêtre, et revint en disant : « Je ne sais ce que je ne donnerois pas pour que vous fussiez heureuse;» et après avoir bu, il ajouta : « je vous aime bien. » Moi, je fis un signe de remercîment; puis il vint tout à coup à moi les bras étenduSj et disant : « Tenez, madame, je suis amoureux

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de vous Je sens que je vous aimerai comme un fou. Je suis i;onnéte homme; mais je ne veux pas être trompé. Pariez-moi vrai, vous ne vous repentirez pas de votre coniiance. Vous n'avez qu'à dire un mot. — Monsieur, je sui • très-flattée de votre façon de penser. Conservezmoi votre amitié; je vous la demande avec instance; mais je serois bien fâchée que vous eussiez un autre sentiment pour moi. — Et pourquoi cela? Me trouvez-vous désagréable? Ecoutez, vous pourriez faire pis. Ma foi, je vous regarde déjà comme mon enfant. » Me prenant les mains : a Pourquoi ne m'aimeriez-vous pas? — Mais il n'est pas possible que je n'aie beaucoup d'amitié pour vous, ne fût-ce que par reconnoissance. »

Cette déclaration brusque m'avoit d'abord fort étonnée, elle m'avoit même paru ridicule, mais il avoit l'air si Iranc et si bon, que je me suis su mauvais gré de l'envie de rire qu'elle m'avoit donnée dans le premier moment.

« Je ne saurois vous exprimer, lui dis-je encore, combien je suis sensible à la tendresse que vous me marquez. En vérité, j'en suis pénétrée; vous êtes plein de bontés à mon égard; mais, monsieur, l'amitié et la reconnoissance vous suffisent-ils? Je n'ai rien à accorder au delà. — Madame, encore une question, me dit-il en me serrant les mains, et je ne vous en parle plus; mais je veux une réponse précise, claire et vraie surtout. Souvenezvous-en. Avez-vous un amant? »

J hésitai beaucoup à répondre. « Monsieur, dis-jo, pourquoi cette question?... Non... J'ai des amis, comme je vous lai dit. J'en ai un, entre autres, qui m'aime tendrement; voilà tout. — Vous me trompez. Tenez, je ne veux pas forcer votre secret; vous avez de la coniiance en moi, je vous avertis qu'une dcmi-conlidcnce ne me

convient point. Dites-moi : je ne vcnx pas m'expliquer, voiîà qui est fini; ou paiiez-inoi net. »

Il est certain que j'aurois voulu lui cacher mon amour pour Francueil; mais en même temps je me reprochois de ne pas répondre à l'amitié qu il me marquoit, et de ne pas lui dire ce que je ne doutois pas qu'il apprendroit incessamment, pour peu qu'il continuât à vivre dans notre société. Il me parut que je devois avoir au moins vis-à-vis de lui le mérite de la confiance et de la bonne foi, de sorte qu'après avoir un peu rêvé, je lui dis : « 11 est vrai, monsieur, que j'aime et que j'aime passionnément. » Tandis que je pariois, je n'osois le regarder; j'avois les yeux baissés, et il me serroit fortement les mains. « Voilà, lui dis-je, le premier aveu que j'en fais; je ne vous cache pas qu'il me coûte; et d'ailleurs, j'ignore si celui que j'aime l'approuvera. — Et qui est-ce? Je parie que c'est M. de Francueil. — Il est vrai. — Je m'en suis douté. Madame, voilà qui est fait; je ne vous parlerai de ma vie de mon amour. Je veux aussi votre parole d'honneur que vous n'en direz mot ; mais je dis que vous n'en ouvrirez la bouche ni à M. de Francueil, ni à personne. — Vous y pouvez compter, monsieur, si vous ne m'en parlez plus. — Mais, songezy au moins, je ne vous le pardonnerois pas; ces choseslà sont sacrées. — Monsieur, je scrois au désespoir de vous faire la moindre peine. »

On donne de ces paroles-là de très-bonne foi ; mais, mon Dieu! qu'on est pressé d'y manquer. La première chose que j'ai faite a été de tout conter à Francueil.

Duclos me fit des questions sur mon sort. Je ne lui ai rien caché de tout ce qui m'étoit arrivé. Il m'a marqué prendre la plus grande part à mes peines. Il a des projets,

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