PREMIERE PARTIE. — CHAPITRE VI
lui-même, qu'il vovoit bien qu'il falloit penser à mettre à exécution les projets qu'il a formés, tant pour mes enfants que pour moi. Je lui ai répondu que notre sort étoit entre ses mains, et qu'il avoit pu remarquer que j'avois cessé d'en être inquiète et de m'en occuper depuis qu'il m'avoit donné sa parole d'y pourvoir. Cela avoit été dit en présence de Duclos. L'qprès-dinée nous allâmes nous promener, lui, mademoiselle d'Ette, Francueil et moi. La conversation fut quelque temps générale. Ensuite Duclos me donna le bras; et, ayant marqué, par ses distractions et ses inquiétudes, avoir à me parler, mademoiselle d'Ette prit le bras de Francueil, et ils se promenèrent à quelque distance de nous. Je ne sais si je vois Duclos avec d'autres yeux, ou s'il se conlraignoit d'abord; mais actuellement sa franchise me paroîl bien près de la brutalité.
« Eh bien! dit Duclos, c'est donc cette lettre, donnée par le beau-père, qui vous occupe au point de ne pas voir que je suis ici? Vous oubliez que vous voulez me dire ce qu'elle contient. — Qu'aurois-je à vous dire que vous ne sussiez déjà, monsieur; des suppositions injustes, des mots équivoques, des menaces ridicules desquelles vous avez bien entendu que M. de Bellegarde veut me garantir. — Oui, car il est bon homme. C'est peut-être le premier homme sans génie à qui j'aie remarqué des qualités seuï^iblcs ; cependant il ne faut pas entièrement s'y fier. — Pourquoi? Je lui ai d'assez fortes obligations pour qu'il ait droit à toute ma conliance. Il est mon appui et mon unique ressource. — Soit; mais il est le père de cet homme qui vous a donné bien du chagrin, sans compter le reste. Il faut bien des choses pour consoler de tout cela, (juoi ! Qu'est-ce que vous avez? — Rien, monsieur. — Vous
avez l'air mal à votre aise, Êtcs-vous lasse? — Non, monsieur, point du tout. — Eh bien! que diable! marchons donc. Je voudrois être M. de Bellegarde, moi ; vous verriez comme je mènerois votre mari. Qui a jamais vu? Des plaintes, des plaintes ! Je lui dirois : Mon ami, quand on est libertin et sans délicatesse, il n'est pas juste d'être sans induli^ence pour les faiblesses honnêtes. Plonge-loi dans la crapule, puisque cela te plaît, je le veux bien, mais, par Dieu, laisse ta femme en repos, car tu ne gagneras que des coups et de la misère. — Fi, ce langage seroit aussi dur pour moi que pour lui. — Dites donc équitable ; mais c'est que tout cela... Il n'y en a pas un qui voie... Les premières impressions ont une force du diable. Voyez; malgré ses procédés, car il y en a de quoi révolter... N'avez-vous pas eu toutes les peines du monde à lui préférer Francueil? Tous ces combats, ces enfantillages, ces terreurs romanesques d'une tête foible et d'un cœur tout neuf... Je suis sûr,., A présent, s'il vous prenoit fantaisie d'en aimer un autre, vous agiriez bien plus nettement, n'est-ce pas? A propos, eh bien! comment va le ménage? — Quel ménage, monsieur? — Par Dieu! vous et cet homme que la d'Etle cajole là-bas. Je veux croire que c'est pour l'amour de vous; car, naturellement, je ne suis ni mal pensant ni tracassier. — Je le crois. — Qu'appelez-vous, je le crois? Vous n'en êtes pas sûre. Mais que diable avez-vous donc? Votre air préoccupé, des réponses laconiques, de l'embarras ! Tenez, vous avez, à coup sûr, quelque chose en tête qu'il est bon que je sache. — - Je vous assure que je n'ai rien, — Est-ce cette lettre? Est-ce le mari? Eh bien, le beau-père répondra à l'une, et moi je vous promets, quand je verrai l'autre, de lui parler cet, et de façon qu'il vous laissera tranquille, ou il dira