‹ Mémoires, Éd. nouv. et complète avec des additions, des notes et des éclaircissements inéditsChapitre 151 sur 260 · PREMIÈRE PARTIE. — CHAPITRE VI · texte numérisé non relu

PREMIÈRE PARTIE. — CHAPITRE VI

et vous avez bien vu ; je vous en ai su gré. — J'espère que je n'aurai pas à m'en repentir, lui dis-je avec quelque embarras. — Je crois, au contraire, madame, qu'il y auroit beaucoup plus d'inconvénient à la reprendre, répliqua t-il en fronçant le sourcil. En tout cas, dites à ceux qui vous donnent ce conseil qu'ils n'entendent ni leur intérêt ni le vôtre. — C'est une supposition que vous ne devez point faire, monsieur. La bonne foi avec laquelle j'ai agi vous prouve ma sécurité sur vos principes. — Voilà une conséquence juste, et le premier mot raisonnable que vous ayez dit de la journée; il ne faut donc plus varier, — Mais le silence que je vous recommande avec M. d'Epinay n'est point une variation. Faites donc réflexion... — Cela est dit. Je vois à quoi il faut me borner. Fiez-vous à moi ; j'agirai en ami et suivant vos vues. Vous avez ouï dire ce que valent mes soins quand je me donne la peine d'en prendre. Allons; rejoignons Francueil et la d'Ette. Elle est inquiète, cette fille : voilà dix fois qu'elle retourne la tête. Ab çà! plus de petitesse, et rapportez-vous-en à moi! »

Nous rejoignîmes notre compagnie, et nous revînmes tous quatre au château. Cette conversation nous tint presque toute la promenade; il m'est impossible de m'en rappeler tous les détails; mais tel en est le précis qui m'est revenu à différentes fois. Duclos devoit partir le lendemain? il vint dans mon appartement dès qu il me sut levée, et s'y installa jusqu'à (»nze heures. 11 me fit mille questions sur tous mes entours.

262 MÉMOIRES DE MADAME v ÉPI.NAY.

Huit jours de diftance.

Jamais je ne me tirerai d'affViire par la réserve avec Duclos, j'ai déjà vu de ses œuvres, etje vais vous rendre les propos qu'il m'a tenus sur Rousseau. « A propos, me dit-il (cet à propos ne revenoit à rien), je voulois vous dire, depuis quand connoissez-vous Rousseau? — Ry a un an à peu près ; c'est à M. de Francueil que je dois l'agrément de le connoître. — Quoi? pour jouer la comédie? R valoit mieux l'employer à autre chose, car il est méchant acteur. — Cela est vrai, mais il faut lui savoir gré de sa comi)laisance. — De la complaisance? c'est chose nouvelle pour lui; mais profitez-en tandis que le jeu lui plaît, ou, pour mieux dire, ne vous accoutumez pas à des petits soins de sa part ; car je vous avertis qu'il n'est pas homme à femmes. — Qu'est-ce que vous entendez par là? — Parbleu I de ces bonnes gens qui se prêtent à vos plaisirs tant que voulez, qui vous sauvent des tracasseries au heu de vous en faire; qui trouvent tout bon, et qui n'exigent rien ; enfin, tel que je serois, par exemple, si vous étiez maîtresse chez vous. — Je ne vois pas que les obligations que m'imposent mes parents me privent de la liberté de rendre à mes amis la vie agréable; je ne crois pas, ajoutai-je en riant, que vous vous trouviez gêné chez moi. »

Duclos, qui entend si finement, n'entendit point, ou feignit de ne pas entendre ce que je voulois dire: car il me répondit : « Ce n'est pas de moi que je parle, madame, et la preuve que je m'y trouve bien, c'est que j'y

Page 1