‹ Mémoires, Éd. nouv. et complète avec des additions, des notes et des éclaircissements inéditsChapitre 152 sur 260 · PREMIERE PARTIE. — CHAPITRE VI · texte numérisé non relu

PREMIERE PARTIE. — CHAPITRE VI

viens et que j'y reste. — Mais, est-ce que Rousseau vous auroit fait des plaintes? lui dis-je; cela m'étonneroit. — Lui ? point du tout ; il sait trop à qui il a affaire pour venir me porter des plaintes des gens qu'il sait que j'aime, et il a trop d'esprit pour ne pas les ménager avec d'autres. — Ah ! pour de l'esprit, on n'en a pas davantage.

— Diable! vous avez senti cela? Le public ne voit pas si bien que vous, mais donnez-lui du temps, et vous verrez cet homme faire un bruit du diable. — Je suis étonnée qu'avec toutes les ressources qu'il pourroit trouver dans son génie, sa situation soit encore si malheureuse : que n'écrit-il? — Donnez-lui le temps de se reconnoitro. Que diable voulez-vous qu'il écrive? Il faut être heureux pour bien écrire, sans quoi on ne fait rien de bon... mais je le lui ai dit, au moins ; c'est peut-être plus sa faute que celle des autres s'il n'est pas mieux. Pourquoi aussi a-t-il de l'humeur comme un dogue? — Bon, cela est singulier; je ne m'en suis jamais aperçue. — Avec le temps vous m'en direz des nouvelles : au reste, cela ne me déplaît pas; dans le malheur, il faut être plus orgueilleux qu'un autre. Eslimez-le, c'est le terme, et précisément le sentiment qu'il mérite. N'allez pas au delà, au moins.

— Par quelle raison, monsieur? — Voulez-vous que je vous le dise? c'est que son âme est trop sensible pour s'altacher à des femmes. Vous riez? Ma foi, si vous ne sentez pas cela, j'en suis fàclié pour vous. — C'est peutrire aussi par délicatesse qu'il a de l'humeur? — Sans doute; accoutumez-vous à le croire, madame, car vous m'en verrez beaucoup par ce motif. — .Ah! monsieur, je vous crois sincère, essentiel et rempli d'honneur; mais pour délicat... — Ehl comment appelez-vous donc ma conduite envers vous? — Mais, si vous voulez que je

vous parle franchement, je vous crois beaucoup plus sévère et plus exact en amitié que tendre. — Sévère! oui, parbleu ! vous avez bien trouve votre homme. — Mais enfin, vous me grondez et me contrariez depuis deux jours sur toutes mes opinions. — Mais que diable! que ne pensez-vous comme moi, je n'aurai rien à vous reprocher? »

Je partis d'un éclat de rire ; il ne put s'empêcher de rire aussi de la franchise qu'il avoit eue, peut-être malgré lui. On se rassembla pour le déjeuner, et la conversation devint générale. Mademoiselle d'Elte lui fit encore quelques avances, mais elles ne prirent point. Ils se persiflèrent ensuite réciproquement assez plaisamment, et il partit vers midi pour retourner dîner à Paris '. Il m'est revenu hier, par madame de Jully, qu'il avoit fort mal parlé de mademoiselle d'Ette chez mademoiselle Quinault. II est vrai, en même temps, qu'il dit assez de bien de moi, à ce qu'on prétend ; mais d'un ton de protection, cependant, qui me déplairoit fort, si je pouvois croire ce qu'on m'en a dit. Peut-être cela est-il exagéré? A la vérité, madame de Jully ne l'aime point ; et quoique nous ayons lié une amitié un peu plus intime, elle et moi, depuis ses couches ^, je ne la connois pas assez pour ajou-

* Nous n'avons pas besoin de faire remarquer, car on s'eu est aperçu de refte, que l'heure des repas, au dix-liuiiième siècle, ûlail encore pour tout le monde celle des siècles précédents. Le déjeuner léger vers huit ou neuf heures, le dînera une heure ou à deux, et le souper d;ins la soirée. Notre manière est bien différente depuis la Piévoiution. On mange moins souvent et à des heures plus commodes pour l'entier exercice de l'activité humaine, qui désormais ne doit plus s'endormir.

^ Les couches de madame de Jully avaient eu lieu au mes de juin. Le 18 ju n 1750 fut, en effet, baptisé à Saint-Roch, « par messire André Prouveur, licencié es droits et théologie, chanoine et prévost de l'église

Page 1