PREMIÈRE PARTIE. — CHAPITRE VI
riez-Yous pour bonheur que les sentiments violents? Cela est bien mal entendu , si vous y regardez, ils coûtent toujours trop, et ne rendent que du chagrin. — Ah ! — Et, ce qui est pis encore, ils dégoûtent des impressions douces, qui deviennent insipides à la suite d'un transport violent. Il y a mille petits riens agréables, qui sont de tous les instants, et qui n'existent pas pour une âme concentrée dans un seul objet. — Eh bien, je trouve, moi, que c'est tout le contraire. Depuis que j'aime Francueil, je rapporte tout à lui, et il n'y a plus rien d'indifférent pour moi dans la nature. — Je souhaite pour vous, ma bonne amie, que cette erreur vous dure longtemps encore; mais, quand vous voudrez réfléchFr un peu sérieusement sur l'amour, sur tout ce que vous avez éprouvé depuis que vous aimez, vous verrez qu'on chérit bien plus cette passion pour les peines dont elle console, que pour les plaisirs qu'elle donne ; et, ce que l'on peut faire de mieux, c'est de la réduire de bonne heure à... — N'allez pas dire cela à Francueil, nkadenioiselle. — Mais il n'est pas nécessaire de m'appeler mademoiselle pour cela ; je vous promets que je n'en dirai rien. Enlant que vous êtes! le temps, le temps sera plus bavard que moi. — Mais laissez-le faire tout seul, ma bonne amie. Tenez, je ne suis point contente; vous m'avez alUigée. — Bon! me ditelle, nous causons raison, et vous vous affligez. Allons, allons, écrivez à Francueil aussi gaiement que je vais écrire à mon vieux ami ; et il n'y paroitra plus. Rousseau arrive aujourd'hui, nous le ferons causer; et vive la joie ! » Elle est sortie et ne m'a laissé que do la tristesse. Je n'ai rien voulu lui conlicr sur M. Dudos. La nécessité où je suis de ménager cet hoiumo me désole ; j'en reviens toujours là.
SUITE DU JOURNAL
Deux jours de dislanc
Je suis, en vérité, tous les jours plus contente de madame de Julh . Elle a de l'esprit, et la tournure en e^t très-plaisante ; son extérieur est très-froid, mais elle a de la gaieté dans l'imagination. Elle cause très-agréablement lorsqu'elle est tête à tète, et, quoiqu'elle soit fort décidée, il semble que le monde lui impose. Elle adore son mari, et je crois que c'est une des raisons qui l'empêchent de se livrer autant à la société, parce que toute son activité, ou plutôt tous ses sentiments sont dirigés vers ce seul objet. Cependant elle aime la dissipation, les plaisirs, le spectacle ; je ne sais trop comment tout cela s'arrange : mais cela est pourtant ainsi. Elle me témoigne beaucoup d'intérêt et d'amitié. Je suis très-circonspecte avec elle; car, aimant son mari comme elle l'aime, elle auroit sûrement très-mauvaise opinion de moi, si elle pouvoit savoir jusqu'à quel point je suis loin de penser comme elle.
De la Chevrette.
Duclos est venu aujourd hui. iSous avons eu un moment de dispute assez vive, sur ce que je n'écris point à mon mari : en vérité je ne sais pas trop si cela le regarde ; mais Francueil est arrivé fort heureusement pour me tirer dembarras. J'ai prétexté une affaire, afin de les laisser causer, et, lorsque j'ai été retirée, ils sont descendus ensemble pour se promener.
A leur retour, jai trouvé Duclos de beaucoup meilleure humeur. « Tout est arrangé, m'a-t-il dit, cela esl