‹ Mémoires, Éd. nouv. et complète avec des additions, des notes et des éclaircissements inéditsChapitre 16 sur 260 · LETTRE DE MADAME D'ÉPINAY A MADAME LA PRÉSIDENTE DE MAUPEGU · texte numérisé non relu

LETTRE DE MADAME D'ÉPINAY A MADAME LA PRÉSIDENTE DE MAUPEGU

En vérité, ma cousine, je ne comprends plus rien aux usages, aux convenances ! tout cela me trouble l'ànie. Il faut que je vous conte en quatre mots ce qui m'est arrivé. J'allai avant-hier chez madame Desfontaines '.Après souper, tout le monde se mit à nie persécuter pour aller

* Peut-êlrc madame Fontaine. Il y avait alors un Funtainc, fermier général, « rue de Bourbon, à la Ville Neuve, » comme on disait.

au bal; je refusai fermement d'abord, et je finis par y aller, sur la parole que tout le monde me donna que l'on ne me nommeroit pas, que ma mère n'en sauroit rien et que nous serions rentrés à deux heures.

A peine y fus-je, qu'un masque que je ne pus jamais reconnoître vint me raconter toute mon histoire, plusieurs détails de l'intérieur de notre maison, et des conversations entières que j'ai eues avec différentes personnes depuis mon mariage. M. d'Epinay étoit auprès de moi , je lui rendois tout ce que le masque me disoit; et nous étions encore, hier au soir, à savoir qui c'étoit, lorsqu'on me couchant ma femme de chambre me remit une lettre, qu'elle me dit lui avoir été apportée par un inconnu qui l'a priée de ne la remettre qu'à moi seule, et si je lui promettois de ne la pas lire en présence de mon mari. J'hésitai d'abord à la prendre, et enfin je me déterminai à la lire. La voici :

« Puisque vous voulez absolument me connoître, ma- « dame, je vais me découvrir par le côté qui flatte le « plus mon amour-propre, et qui me fait le plus d'hon- « neur. Je vous adore; et depuis le premier instant que « le hasard m'a fait vous rencontrer jusqu'à ce moment « mon amour n'a fait qu'augmenter. La crainte de vous « déplaire a retardé l'aveu que je vous en fais; mais « pourquoi vous tiendroisje plus longtemps mes senti- « mens cachés; je n'aspire qu'à obtenir de vous-même ft la permission de vous adorer. J'ai une trop haute idée « de vous pour prétendre davantage. C'est la candeur, « la vertu qui brille en vous, qui m'a enlevé à moi- « même. Je saurai respecter votre amour pour votre « mari, mais je ne puis m'empêeher de me récrier : « qt.:'il est heureux! Me pardonnerez-vous, madame,

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