PREMIERE PARTIE. — CHAPITRE VI
Hier j'ai été voir ma mère, car la division de notre famille et les désordres de M. d'Epinay l'ont déterminée à se séparer de nous et à prendre sa maison. Je l'ai trouvée si contente de son habitation, si heureuse de la solitude que je redoutois tant pour elle, que je fus forcée d'oublier la douleur que me cause notre séparation pour jouir de son bien-être. J'ai passé auprès d'elle deux heures bien douces, et je me suis retirée, persuadée que l'état d'une dévote de bonne foi est un état très-heureux; mais il faut pour cela... il faut tout ce que je n'ai pas!
Je ne saurois me faire à l'habitude que prend Francueil de s'enivrer. Dernièrement encore chez madame de Jully. Seroit-ce la nécessité de se distraire du chagrin de vivre sans moi? mais pourquoi prendre un genre de dissipation qui mène aussi sûrement à l'indifférence et à l'oubli? Ai-je cherché, moi, à me distraire? Je me console de mes peines par leur cause mémo, en attendant
cette part se composait d'un manoir, choisi parmi tous ceux de la succession, d'une certaine étendue de terre autour du manoir (ce qu'on appelait le vol du chapon), et à\xi\e portion avantageuse dans le surplus des biens nobles. (V. Pothier, des Successions, ch. ii ) Les droits honorables consistaient dans le nom du seigneur, le cri, c'est-à-dire la devise, le dépôt de tous les titres de la famille, des portraits, des manuscrils du père commun et des autres ancêtres. {Coutumes de Troyes, art. 14 — de Normandie, art. 350.)
« Le droit d'aînesse était considéré comme une légitime à laquelle les père et mère ou autres ascendants ne pouvaient porter aucune ailcinle. L'organisation, du reste, n"en ét.ijl pas uniforme. Certaines touliunes ne l'admettaient qu'en ligne droite, tandis que d'autres l'admettaient eu ligne collatérale; là, le précipul était donné à la fille, si elle était l'aînée des enfants, tandis i|u'ailli'urs il était attribué aux mâles, quoique puînés; ilans certains lieux, enlin, on accordait le droit d'aînesse aux successions roturièics, dans d'autres on le leur refusait.
« Dans les pays de droit écrit, c'est-à-dire dans le n)idi de la Franie, soumis au droit romain, le privilège de priinogénituie n'existaii pas; la volonté paternelle pouvait seule |iorter atteinte à l'égalité d. s partage.-.»
(DiCTION.VAIBE GÉNÉRAL DE LA POLITIQI E, t. I, p. 41; iu-S", '. S63.)
qu'elles finissent. Cela n'est pas dans mon caractère, il en faut convenir; en général, les hommes ne sauroient souffrir la contradiction longtemps. Ah! pourquoi donc se mêler d'aimer? J'ai pensé payer bien chèrement un moment de son ivresse.
Hier nous soupâmes chez madame de JuUy; j'avois écrit un billet à Francueil que j'espérois y trouver. Je le lui donnai adroitement lorsqu'il me présenta la main pour nous mettre à table, et je lui dis précipitamment: « Serrez-le bien, il est important. — Soyez tranquille, me dit-il, je vous remercie. Quand nous verrons-nous donc? Que vous êtes aimable ! — C'est un peu votre faute, îai dis-je, mon ami, si je ne vous ai pas vu. — Je vous jure que non, » reprit-il. Je secouai la tête. « Qu'auriezvous à craindre, me dit-il encore; comment ne pas vous adorer? » Nous nous serrâmes la main, et il alla se placer loin de moi. Le souper fut gai; M. d'Epinay fit beaucoup d'amitiés à Francueil; mais il l'excita à boire, et chercha, lorsqu'il le vit un peu pris, à lui faire dire des choses dont il pût tirer avantage contre moi : j'en eus toute la crainte pendant le souper. Heureusement qu'il ne lui échappa rien; mais l'assurance qu'il nous donnoit de temps en temps de son sang-froid auroit seul suffi pour montrer clairement qu'il pouvoit avoir à dire. Cette scène, ridicule pour lui, et excessivement embarrassante oour moi, ra'occupoit assez tristement; mais jugez ce que je devins après souper, lorsque, étant tous rassemblés dans le salon, les femmes assises et les homm^ debout, assez éloignés de nous, il s'éleva une dispute; on fit une gageure; Francueil tira sa bourse et laissa tomber mon billet aux pieds de mon mari. Celui-ci ne fit pas semblant de s'en apercevoir, et chercha à le ranger