PREMIÈRE PARTIE. — CHAPITRE VI. tiSQ
derrière lui avec le bout du pied. Je le vis, et voulus l'aller ramasser, les forces nie manquèrent; je dis à madame de JuUy tout bas : a Vile, vite, emparez-vous de ee billet, il est à Francueil, et ne le rendez à personne, pas même à lui. » Elle ne fit qu'un saut, prit le billet à linstant où M. d'Épinay alloit mettre le pied dessus et revint comme si elle avoit fait une niche, en faisant signe ta mon mari de ne rien dire. Il s'approcha d'elle et dit : « Je garderai le secret, mais c'est à condition que je serai de moitié. — C'est selon, dit-elle ; je m'en régalerai d'abord, et, s'il étoit par hasard important, ou qu'il compromit quelqu'un, je le lui rendrai, et personne n'en verra rien; mais, autant que j'en puis juger, c'est quelque griffonnage de procureur. » J'étois si troublée, qu'il n'éloit pas difficile de juger de l'intérêt que je prenois à cette étourderie. Lorsque mon mari fut éloigné, elle me demanda ce qu'elle feroit de ce billet. « Gardez-le, lui dis-je, jusqu'à ce que nous soyons tous partis; ensuite VOUS le ferez lire à M. de Francueil, en lui disant comment il l'a perdu, et vous le brûlerez. — Je vous jure, me dit-elle, qu'il n'y a nulle sûreté ce soir avec lui, car il est ivre et ne sait ce qu'il fait. — Mais comment donc ferai-je'.' lui dis-je; car je voudrois bien qu'il sût ce qu'il contient. — Si je pouvois, me répondit-elle en souriant, m'en charger sans indiscrétion?» J'hésiiai un moment; enfin, je me déterminai à lui faire dire par elle qu'il vînt le lendemain à quatre heures, parce que M. d'Épinay devoitaller à Versailles'; et je repris le billet, que je serrai
* Les voyiiges à Versailles devaient s'expliquer par la nécessité qu'il y avait pour un fermier siéri'Tal d'aller de Icnips en temps d:ms les bureaux lu contrôle général des finances (|ui éliienl établis dan* le palais niâine du roi, comme les quatre niiiiislères que l'on comptait à celte époque, les bâtiments du contrôle étaient rue de la Surintendance, et à I. i:
dans mon corset. Le reste de la soirée on fit de la musique, dont je n'entendis pas un mot; j'étois si troublée de ce qui avoit pensé m' arriver, que j'en étois stupide : je n'en ai pas dormi de la nuit.
J'attends Francueil; mon mari est parti à trois heures; il en est plus de quatre : Francueil n'est plus exact.
Une chose m'étonne, et je n'y entends rien. Jelyotte, fameux chanteur de l'Opéra, s'est mstallé chez ujadame" de Jully pendant l'hiver dernier. Il a un ton, une aisance à laquelle je ne me fais point. Je sais qu'il y a nombre de bonnes maisons où il est reçu; mais cela m'est toujours nouveau, et quand il perd vingt louis au brelan, je ne puis m'empêcher d'être étonnép qu'on les prenne. Il est réellement d'une société très-agréable; il cause bien; il a de grands airs, sans être fat ; il a seulement un ton audessus de son état. Je suis même persuadée qu'il parviendroit à le faire oublier, s'il n'étoit pas forcé de l'afficher trois fois la semaine'.
Paris, l'hôtel du contrôleur se trouvait situé rue Neuve-des-Petiis-Champs. En 1751, c'était M. de Machault qui était contrôleur général. Nul n'ignore qu'en tout autre temps ce ministre aurait pu être un crand homme d'État.
* Jelyotte (ou Geliole) n'a encore figuré que dans une note, là où le tatleau d'Olivier nous le montrait chantant chez le prince de Conti, accompagné au clavecin par 'e ) etil Mozart. Il connaissait depuis longtemps M. de t'rancueil, et \z voici qui va faire partie de notre roman. C'est le plus grand ou le plus habile chanteur qu'ait eu l'Opéra au dix-huitième siècle. >a voix de haute- contre avait du volume, delà plénitude, de l'éclat et un beau timbre d'argent.
Né en 1710, dans le Béarn, il avait débuté comme enfant de chœur àToulouse et parut sur la scène en 1753. Ses gages étaient alors de douze lents livres ; en 1740, il gagne deux millecmq cents livres, non compris trois cents livres «pour pain et vin, »et un peu après, trois mille livres, avec deux mille livres de gratification, ei toujours le pain et vin. Il quitta le Lhéàtre le 15 mars 1755, mais il joua encore à la Cour jusqu'au G novembre 1765. Excellent guitariste, il était bon musicien, lit même un ouéra en 1746 —