PREMIÈRE PARTIE. — CHAPITRE VI
venir passer la soirée chez moi ; mais, comme il ne l'avoit pas promis, je n'en dis rien à madame de JuUy, dans la crainte qu'elle ne me proposât de le faire venir chez sa tante. Comme c'est la première fois que j'y vais, cela n'auroit pas été honnête. Il est venu, en effet, et il s'est informé si je serois chez moi aujourd'hui.
Madame de Jully me demanda comment je m'accommodois d'être aimée si en l'air, c'est son expression. Cette question me parut singulière de sa part, parce que personne, pour me servir de ses termes, n'aime si en l'air que son mari. Ce qu'il y a de plus bizarre, c'est que je commençai par défendre Francueil et voulus prouver qu'il m'aimoit plus que jamais homme n'avoit aimé. Vous croyez peut-être que c'est par amour-propre que je me conduisis ainsi : point du tout, car je me suis bien examinée. C'est dans la crainte qu'on ne m'apprît des choses que je redoute, que j'ai commencé par établir celte sécurité. Hélas! peut-être dans un autre moment payerai-je bien cher le moyen de m'instruire de mon malheur. Elle ne me dit rien qui pût me troubler; seulement elle me conseilla de me livrer à la société plus que je ne faisois; elle prétend qu'elle est du goût de Francueil. Il en avoit tant autrefois pour la sohtude! Elle dit que c'est un homme trop facile pour le perdre de vue, et que ma situation ne me permettant pas de le voir seule ni souvent chez moi, il faut le suivre dans le monde.
Noire conversation n'a pas pu continuer chez la tanfe de madame de Jully '. Rien n'est singulier que le ton de cette société. La compagnie est toujours séparée dans
' Celle tante, si elle était du côlé du père de madame do Jully, appartenait à la famille Clianibon, et à la famille Bclon, si elle t'Iail du côlé de la mère.
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deux chambres, et, lorsqu'on veut causer, on quitte la maîtresse de la maison, qui a deux ou trois vieilles qui filent auprès d'elle. Néanmoins il reste toujours une ou deux personnes de la société, et, dès qu'il arrive quelqu'un, l'une d'elles vient, sans affectation, en faire part dans ce que l'on appelle le salon de la jeunesse, de sorte que chacun alors se conduit en conséquence de l'intérêt qu'il prend à l'arrivant. Tout cela me choqua excessivement d'abord ; mais il me fut aisé de remarquer que la gaieté et l'innocence de tous ces tête-à-téte ne pouvoient être suspects qu'à ceux qui ne les voyaient pas de près; je m'apprivoisai assez avec cette manière d'être pour causer avec Francueil à mon aise.
Je profitai de ce moment de liberté pour lui reprocher son étourderie de- la veille, et le prêcher fortement sur la malheureuse habitude qu'il contracte. Je suis trèscontente de tout ce qu'il m'a dit, et si je l'avois été autant le soir de sa conduite avec madame de Versel*, j'aurois pu dire que de longtemps je n'avois eu un aussi heureux jour. Elle arriva vers les huit heures, et peu do temps après M. de Jully et M. d'Épinay. Une sœur de madame de Jully, en nous amenant madame de Versel, nous apprit l'arrivée de nos maris. Les jeunes demoiselles, ses compagnes, se réunirent autour d'une table à travailler, et quelques hommes restèrent à causer avec elles. Madame de Jully, madame de Versel, M. Gauffecourt, Francueil et moi nous nous assîmes auprès d'une fenêtre; le reste de la compagnie alloit et venoit d'une chambre à une autre.
' 11 aurait été désirable que l'on pût mettre ici le vrai nom à la place du nom de roman, mais en le faisant on risquait trop de se tromper. Le