‹ Mémoires, Éd. nouv. et complète avec des additions, des notes et des éclaircissements inéditsChapitre 171 sur 260 · PREMIÈRE PARTIE. — CHAPITRE VI · texte numérisé non relu

PREMIÈRE PARTIE. — CHAPITRE VI

On conta qnclques histoires scandaleuses; mais madame de Jully les interrompit, en disant qu'elle ne les ainioit pas, qu'il falloit laisser la médisance aux dévotes et aux vieilles, et que, lorsqu'on étoit en âge de soulfrir de la représaille, il étoit prudent de ménager son prochain. « Pour moi, dit-elle, je vous déclare que je ne crois rien. — Pas même le bien, reprit Gnuffecourt. — Non, vous avez raison ; le mal, parce qu'il me répugne à croire; et le bien, parce qu'il est trop difficile à pratiquer dans ce monde. — Bon! reprit madame de Versel, avec son air étonné et ingénu; mais vous ne croyez donc qu'en Dieu? — Pas même en Dieu, ma petite mère, si vous voulez que je vous le dise. — Paix donc! ma sœur, m'écriai-je; si votre mari vous entendoit 1 — Qu'est-ce que cela fait donc? C'est à son amant qu'il ne faut jamais dire qu'on ne croit pas en Dieu; mais à son mari, cela est bien égal. — Et pourquoi donc cette distinction? — C'est qu'avec un amant on ne sait jamais ce qui peut arriver, et qu'il faut se réserver une porte de dégagement. La dévotion, les scrupules coupent court à tout; 1 n'y a ni suite, ni éclat, ni emportement à redouter avec cette raison de changement. — Mais, dit madame ide Versel, il n'y a qu'à dire tout uniment à son amant qu'on ne l'aimo plus, quand on ne l'aime plus. » Les maris arrivèrent et firent cesser cette folle conversation. On soupa, et les naïvelés de madame de Yersel n'eurent que trop de succès auprès de Francucil. Je crus remarquer aussi qu'elle ne paroissoit pas lâchée de lui plaire. Après souper, on alla au Palais-Royal. Fiancueil donna le bras

nom de Versel n'est pas, d'ailleurs, en lui-niènie imaginaire. SeuiciiieiU en écrivait « Vercol. »

à madame de Versel et à moi. Il ne mit guère de distinction entre nous deux, et j'eus lieu de craindre que, s'il y en eut, elle ne la regardât plus que moi. Nous revînmes à une heure. J'ai passé une partie de la nuit à me dcman»^ der si j'avois lieu ou non d'être contente.

M. et madame d'Houdetot nous annoncèrent lundi, à souper chez moi, l'acquisition qu'ils ont faite d'une nouvelle terre. Ils en avoient les plans ; s'ils sont exacts, ce doit être un beau lieu, mais d'un abord assez diflicile : on ne peut y arriver que par eau'. La comtesse y porte l'enthousiasme qu'elle met à tout; elle meurt d'envie d'y être, et le comte a daigné l'assurer avec bonté qu'il lui procureroit cette satisfaction avant la quinzaine. Ils nous ont fait donner parole d'aller les y voir. M. d'Epinay n'a pas hésité à la donner; mais j'espère qu'il ne m'obligera pas de le suivre. Comment perdre de vue, pendant un mois, tout ce qui m'est cher : ma mère, mes enfants, Francueil? Il me semble qu'il y a un siècle que je ne les ai tous vus.

J'ai grand désir de voir les affaires de M. d'Epinay tout à fait terminées, afin d'aller m'établir à la campagne avec ma mère et mes enfants. Je tâcherai d'intéresser Francueil à quelque point de leur éducation pour le fixer près de nous. Je le chargerai de donner les premières leçons de musique et de dessin à mon fils : ce soin l'a-

' Le château de la Mailleraye, acheté six cent mille livres par JI. d'Houdetot des deniers de sa femme, et vendu un million trois ans plus tard à la duchesse de Chaulnes qui s'en était engouée : La Mailleraye est située sur la rive gauche de la Seine, à peu de distance de Caudchec, et adossée à la l'orèt de Bretonne, dans le département de la Seine-Inférieure.

La Mailleraye dépendait de la paroisse de Guerbaville. Cette lerre avait été érigée en marquisat par leilres d'avril 1698 en faveur d'Angéliiue de Fabert, femme de François d'Harcourt, marquis de Beuvron. M. d'Houdetot l'acheta de la succession du maréchal d'Harcourt.

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