PREMIERE PARTIE. — CHAPITRE VI
musera, et ôtera à l'enfant ce que les commencements ont de rebutant. Ce projet est doux et séduisant; il tlal t mon imagination d'une manière délicieuse; mais s'exécu* tera-t-il? H se passera bien un mois avant qu'il puiss avoir lieu.
Mademoiselle d'Ette est venue me voir aujourd'hui. Elle étoit d'une humeur charmanle. Elle compte bien, m'a-t-elle dit, venir à Epinay pendant l'absence du chevalier. Je n'ai pas trop répondu là-dessus, parce que je ne me soucie pas infiniment de l'avoir à demeure. Qui sait si elle ne serait pas l'espion de mon mari? Sa conduite est si bizarre! J'ai tant de sujets de la suspecter! Cette opinion me gêne. J'aime mieux ne la pas voir, et n'avoir point à y penser.
Je suis si rebutée de la conduite de Duclos, de son ton, de ses manières, que si je ne craignois qu'il n'abusât delà confiance que j'ai eue en lui, je ae voudrois, de ma vie, en entendre parler. Cette considération me retient, et me fait supporter des choses dont je rougis au fond de l'âme, et auxquelles je ne liendrois pourtant pas si elles duroicnt.
Ces jours passés il vint dès quatre heures chez moi : j'étois sortie; et, comme je l'attendois, j'avois dit, en sortant, que je ne tarderois pas à rentrer. On le fit monter, de même que M. Gauffecourt et M. de Jully. J'arrivai; à peine me regarda-t-il. Je lui témoignai quel([ue regret de ne m'être pas trouvée la veille chez moi. 11 ne me répondit point, resta fort longtemps sans prendre aucune part à la conversation. Il se Icvoit, se rasseyoit, regardoit sa montre, et avoit l'air de dire à la compagnie : allez-vous-en. Cela m'in(|uiéta et me mit tout à lait mal à mon aise. A la lin, ce mainlien me parut si ridicule, (pie
je ne pus pas y tenir : « Qu'avez-vous, lui dis-je, monsieur? Désirez-vous quelque chose? » Il me regarda d'un air étonné, et après ce regard silencieux, il me répondit avec un sourire froid et aflécté : « Non, madame, je n'ai rien. » Je continuai à causer sans paroître l'aire attention à lui. Il en devint un peu plus inquiet, et outra si bien la même conduite, que, ne sachant comment, sans faire une scène, lui marquer combien je la trouvois ridicule, je lui dis en riant : « Mais, en vérité, Duclos, je crois que vous avez des puces dans le sang, vous ne sauriez vous tenir en place. — Si cela vous déplaît, repritil brusquement, vous n'avez qu'à dire. — Ah! mon Dieu, monsieur, promenez-vous tant qu'il vous plaira, pourvu que vous m'assuriez que vous n'avez pas la fièvre, car j'en avois peur pour vous. » Il prit un ton grave et respectueux pour me répondre : « Je vous rends grâces, madame, de l'intérêt vif que vous y prenez. » M. d'Épinay fit dire qu'il ne reviendroit pas souper; et tout le monde sortit. En se retirant, M. Gaufiecourt me dit à l'oreille : « Traitez-moi ce faquin-là comme il le mérite; vous ne sauriez croire le tort qu'il vous fait. — Laissezmoi faire, » lui répondis-je.
Je restai seule avec Duclos. « Votre e-onduite de ce soir, lui dis-je, monsieur, est d'un ridicule, et elle m'a choquée à un point! Qu'avez-vous, s'il vous plaît? — Par Dieu, madame, me prenez-vous pour un sot dont on se joue?... Si vous croyez que je suis votre valet, je vous ferai voir que non. — Monsieur, songez, je vous prie. — J'ai pensé me moquer de tout cela, et puis j'ai dit : cependant il faut voir; il faut la ménager. — Me ménager! En vérité, je vous rends grâces, et je vous en dispense; tout ce que j'attends devons, ce sont des marques d'estime