‹ Mémoires, Éd. nouv. et complète avec des additions, des notes et des éclaircissements inéditsChapitre 174 sur 260 · PREMIERE PARTIE. — CHAPITRE VI · texte numérisé non relu

PREMIERE PARTIE. — CHAPITRE VI

VOUS verrez que je ne suis pas connu. Mordieu ! si je croyois qu'on pût douter de mes principes ! On sait que je vous suis nécessaire pour vos alfaires, que sans moi la tète vous auroit tournée vingt fois. Et votre mari ! Je vous jure qu'ils aimeroient autant me voir loin. Allons, allons, n'en parlons plus. Je n'aime pas, moi, à rappeler les services que je puis rendre : demandez à ral)bé de Bernis *, je lui en ai rendu cent dans sa vie; au diable,

* Ce n'est ici qu'un personnage épisodique, et nous n'avons pas à raconter son histoire qui est pourtant bien instructive et qui montre avec quelle laciiilé de tout petits événements font les gninds personnages d'un Etat. Qu'ont dû pen-er en effet, lors de son élévation au ministère et au cardinalat, ceux de ses camarades du séminaire qui ne lui connaif>aient. avec sa naiss^mce, d'autre mérite que le talent de faire les petits vers sans trop d'insipidité ?

Il n'avait encore qu'un canonicat non payé, à Brioude, et un petit bénéfice simple à Boulogne-sur-Mer quand il commença à faire l'i.iiiiable dans le monde, et par exemple, chez madame Dupin, où Jean-Jacques le vit en 1742. Il avait alors 27 ans. Duclos, dont il devint l'ami, contribua fort à le faire distinguer des gens de cour, tt c'est ce qu'il ambitionnait le plus. L'abbé de Bernis, Duclos et Marmonlel ont éié longtemps liés ensemble , et c'est à M.irmonttl qu'il faut demander ce que furent les commencements du petit poëe, futur premier ministre, que Voltaire appelait alors la Bouquetière du Parnasse et à qui Voltaire devait, une fois son chapeau rouge g igné, éciire des lettres si polies.» Il en étoit là, dit donc Marmontel, lorsqu'on apprit qu'aux rendez-vous de chasse de la forêt de bénart la belle madame d'Etiolés avoit été l'objet des attentions du roi. .\ussitôt l'abbé sollicite la permission d'aller faire sa cour à la jeune dame, et la comtesse d Estrades, dont il est coimu, olilicnl pour lui celte faveur. Il arrive à Étioles par le coche d'eau, son petit piquel sous le liras. On lui fait réciter ses vers; il amuse, il net tous ses soins à se rendre airréable, et, avec cette superficie d'esprit et ce vernis de poésie qui étnil son unique talent, il réus>il au point qu'en rab^ence du roi il est admis d.ms le secret des lettres que s'écrivent le> deux amants. Rien n'alloit mieux à la tournure de son esprit et de son style que celte espèce de ministère, .\ussi dès que la nouvelle maîtresse fut in-lallée à la cour, l'un des premiers effets de su faveur fut-il de lui obtenir une pension de cent louis sur la cassette, et un logement aux Tuileries qu'elle fit meubler à ses frais. Je le vis dans ce logement, sous le toit du palais, le plus content des hommes, avec sa pcn>ion et son meuble de biocatelle. Comme il éloil bon gentilliomnie, sa protectrice lui conseilla de pisser du

si je lui en ai jamais parlé. Mais ils sont comme cela, ils croient, parce qu'on ne se vante pas! Ilom! Je leur dirai une fois; j'en aurai le cœur net. Allons, mangeons un morceau, je veux m'en aller de bonne heure. »

Nous soupâmes; je fus assez silencieuse; il bavarda beaucoup. « lié bien! me dit-il, peut-on compter ou non vous trouver ici, les soirs? — Je crois que j'y serai souvent, mais je ne m'engage à rien. Quand je m'y trouverai, vous serez le bienvenu ; voilà tout ce que je puis vous dire. — Mais, que diable, cela ne m'arrange pas. Tenez, je veux vous confier un secret, mais n'en allez pas parler. — Je n'aime pas les secrets, non qu'ils me coûtent à garder, mais, si je n'y puis rien, cela est au moins inutile. — Par Dieu, si, vous y pouvez! sans cela! Mais vous me prenez donc? — En ce cas, parlez, monsieur, et soyez sûr de ma discrétion. — C'est que mademoiselle Quinault médite une retraite; sa fortune ne lui permet pas de rester à Paris ^ C'est une perte pour ses

chapitre de Brioude à celui de Lyon ; et, pour celui-ci, elle obtint, en faveur du nouveau chanoine, une décoration nouvelle. En même temps il fut l'amant en titre et déclaré de la hA\e princesse de Rohau, ce qui le mil dans le grand monde sur le ton d'homme de qualité, et tout à coup il fut nommé à l'ambassade de Venise. Là il recul honorablement les neveux du pape Ganganelli, et par là il se procura la faveur de la cour de Rome. Rappelé de Venise pour être des conseils du Roi, il conclut avec le comte de Starenberg le traité de Versailles : en récompense, il obtint la place de minisire des affaires étrangères, et, peu de temps après, le chapeau de cardmal à la nomination de la cour de Vienne. »

Il trébucha bientôt de ces hau leurs, mais, une fois prince de l'Eglise, on est toujours quelque chose. Quoique l'at, Cernis n'était j as mauvais homme, et il eut quelques amis qui ontessayé de le faire passer pour une têie politique. (S. à la fin des Mémoires de madame Diihaitssct une notice de l'archevêque de Sens, Loménie de Brienne, dans l'édition in-18 donnée pir M. Barrière.)

* Un peu plus lom nous verrons qu'en effet elle quitta Paris et te retira à Saint-Germain-en-Laye.

Page 1