PREMIERE PARTIE. — CHAPITRE VI
amis, et nommément pour moi. Il faut que je m'arrange différemment; c'est le diable, tout le monde ne me convient pas; il faut que je me plaise pour me fixer quelque part. Si vous eussiez voulu vous arranger pour donner toute votre journée à vos sociétés, et rentrer tous les soirs de bonne heure, vous auriez été sûre de n'être jamais seule ; je viendrois vous tenir compagnie, et cela nous arrangeroit tous ; au moins cela seroit fort convenable à votre santé, à votre situation. Votre mari seroit sûr de trouver un bon souper et de la gaieté. Pensez-y; sans compter que Francueil auroit ses soirées pour courir à son aise. »
Je voulus m'amuser jusqu'au bout du despotisme inouï de cet homme. Jedisois en moi-même : que n'est-ce Francueil qui me fait cette proposition! « Cela est très-séduisant, lui dis-je; il n'y a que l'impossibilité de ce plan que me déplaise. — Comment? — C'est qu'il neconviendroil ni à mon mari, ni à ma société, ni à M. de Francueil, ni, par conséquent, à moi. A cela près, il est charmant. Dans huit ou dix ans nous verrons. — Ah! s'il convenoit à Francueil, le reste iroit tout seul; mais voilà où je vous attends. Je vous jure qu'il lui conviendra plus que vous ne croyez. — Je n'en crois rien. — Oh! par Dieu, vous rae prenez donc pour une buse? Que diable! je vois tout aussi bien, et mieux qu'un autre, peut-être. Parce que vous ne .m'avez rien dit, vous crovez que je n'ai rien vu. Vous n'êtes pas heureuse, pauvre femme, et c'est votre faute. Pourquoi vous attacher, mordieu, à la patte d'un hanneton? On vous a dupée; la d'Etle est une coquine : je vous l'ai toujours dit, vous n'avez pas voulu me croire; je suis sûr (pie vous avez su à quoi vous en tenir : j'en suis sûr. Vous avez beau secouer la
tête, et faire semblant de rire, vous n'avez qu'un parti à ])rendre. Laissez aller Francueil, restez amis, et rien de plus; m;iis restez amis, parce qu'il ne faut pas se brouiller; et n'ayez plus d'amants, j'entends plus d'amants affiebés. Alors il y a un moyen bien sûr pour vous venger très-honnêtement de la d'Ette, et la faire servir à vos intérêts, sans qu'elle puisse jamais vous nuire. Cela vaut, je crois, la peine d'y penser. — Comment, cela est sublime! Et quel est-il? — Quel est-il? Il faut qu'elle devienne maîtresse de votre mari ; que nous en ayons les preuves. J'en ai déjà de la trahison qu'elle vous a faite. — Vous en avez? ■ — Eh ! mais sans doute : ne semble-t-il pas que vous n'en ayez pas, vous? — Non, je vous assure que je n'en crois rien même. — Cela est égal, tant mieux ou tant pis pour vous; mais je disois qu'alors vous la confondrez tête-à-tête, ou plutôt en ma présence, et nous la menacerons de rendre les preuves publiques, si elle ne conduit pas votre mari à tout ce qui nous conviendra. Vous n'avez qu'à me laisser le soin de cette affaire, je vous promets de la mener à bien. — Je vous rends grâces de votre zèle, monsieur, mais il est compliqué à tel point, qu'il m'effraye plus qu'il ne me console. Croyez-moi, restons chacun comme nous sommes ; c'est tout ce qui peut nous arriver de mieux; et, quant à moi, c'est ma ferme résolution. — Ma foi, tant pis pour vous. 11 faut pourtant que je vous dise encore qu'il est plus que le temps de vous défaire de Francueil comme amant, si vous voulez parvenir à la considération dont vous avez besoin pour votre famille et pour vous. — Et qui vous dit que nous n'en sommes pas là? — En ce cas, pourquoi refuser l'arrangement que je vous propose? — C'est qu'il ne me convient pas par mille autres raisons. »