PREMIÈRE PARTIE. — CHAPITRE VII
que confiance en mes lumières, allons au but. Dites moi, je vous en prie, votre plan, l'ordre de votre journée. D'abord, à quoi est-elle employée le matin? — Monsieur, nous nous levons à six heures; ensuite les prières. — Sont-elles courtes? — Monsieur, elles durent un quart d'heure. — Cela est trop.
« Monsieur Linant, lui dis-je, faites sur cela comme vous voudrez. — Mais, madame, reprit Duclos, ne voulez-vous pas en savoir plus que Jésus -Christ : Orantes nolite multum loqui. C'est lui qui l'a dit : il n'aime pas plus le bavardage que les hommes; je lui en sais gré.
« Ce que je trouve de bon à ce quart d'heure, leur dis-je, c'est que c'est toujours un temps employé à réfléchir. — Bon! dit encore Duclos, vous croyez qu'il pense alors à ce qu'il dit. Mais, avant d'aller plus loin, monsieur, qui êtes-vous? — Comment, monsieur, qui je suis? — Oui, votre père, votre mère, leur état? D'où venez-vous? et qu'avez-vous fait? — Monsieur, je ne vois pas ce qu'a de commun... — Diable! vous ne voyez pas. Pour savoir sî vous pouvez élever, il faut savoir si vous avez été élevé vous-même. — Eh bien! monsieur, j'ai été élevé aux jésuites ^ — J'aimerois bien autant que ce fût ailleurs. — J'étois un des forts compositeurs en grec. — Je vous en révère. Savez-vous le françois, monsieur? — Monsieur, je m'en flatte, et je crois que c'est à juste titre. — Bon! cela. — Je suis fils d'un intendant de M. le duc***. — Je connois le duc; sa maison a toujours été très-bien rangée. J'en conclus que M. votre père n'est pas riche, et je vous en fais mon compliment. — Vous concluez très -juste, monsieur, et je reçois
* Au colléjic Louis-le-Grand, qui appartint aux jésuites jusqu'à leur ezpul^iou, en 1763.
votre compliment. C'est en conséquence de sa mauvaise fortune qu'il m'avoit fait prendre le petit collet; mais, n'ayant pas de goût pour l'état ecclésiastique, je me suis fait scrupule d'en embrasser autre chose que l'habit; je suis cependant tonsuré, et j'ai un bénéfice de cinq cents livres, attaché à un titre de chanoine que m'a fait obtenir M. le duc. — Je vois que votre conscience est bien entendue. — J'aime la littérature, et j'ai préféré, par cette raison, de «jagner ma vie dans un état qui ne fiât point en opposition avec mon goût et quelques talents peut-être que la Providence m'a donnés. — La Providence ne vous a-t-elle pas fait faire des vers, par hasard? — Monsieur, j'en fais d'assez passables dans l'occasion; mais c'est un talent naturel auquel je n'ai jamais employé beaucoup de temps. — Ah! j'entends de reste; elle vous a dit : Sois poète, et tout dé suite vous l'avez été ; voilà comme elle est ! Monsieur, vous sentez à merveille que ce n'est pas précisément cela qu'il nous faut. Ne donnez pas la manie des petits vers à votre élève, gardez-vous-en bien : c'est la perte du goût et de toute idée forte. Mais revenons à l'emploi de votre temps. Après les prières, la toilette, le déjeuner; je vois cela d'ici, n'estce pas? — Oui monsieur, dit Linant. Alors il va deux heures en classe... — Fort bien; la route ordinaiie! reprit Duclos ; voilà qui est dit. Dès que vous suivez les classes, je sais votre affaire. — Sans doute, monsieur, répondit Linant; que peut-on faire de mieux? — Tout le contraire de ce que vous faites, monsieur, car tout cela ne vaut pas le diable; et ici, quelle lecture? — Monsieur, nous expliquons ensemble le Seledx. — Encore du latin! — Puis nous voyons de la géographie en vers du P. Buftier. — Ah! fi donc! lui dis-je, monsieur. — Madame»
PUEMIÈUE PARTIE. — CHAPITRE VII. Jl5
cela {ixe les idées, cela grave les points principaux dans la mémoire. — Monsieur, reprit Duclos, il ne faut jamais apprendre ce que le sens commun nous presse d'oublier. Et les lectures, monsieur? — Monsieur, un peu ô^lmitnt'ion de Jésus-Christ^ et une fois par semaine le Henriade de Voltaire.
« Je vous avoue, lui dis-jc, monsieur, que ce plan tu me plaît point. Je ne vois point de but à tout cela. — Vous avez raison, dit Duclos. Monsieur, peu de latin, trèspeu de latin ; point de grec surtout; que je n'en entende point parler. Je ne veux en faire ni un sot, ni un savant. ] Il y a un milieu à tout cela qu'il faut prendre. — Mais, monsieur, dit Linant, il faut qu'il connoisse ses auteurs; et une légère teinture du grec ne peut... — Que diable venez-vous nous chanter.^ De quoi cela l'avancerat-il, votre grec? Il y a là une cinquantaine de vieux radoteurs qui n'ont de mérite que d être vieux, et qui ont perdu les meilleurs esprits. S'il lui arrivoit de les connoître sans en être ivre, il ne seroit qu'un plat érudit, et, s'il en devenoit enthousiaste, il se rendroit ridicule. Rien de tout cela! Monsieur, beaucoup de mœurs, de morale.
« Monsieur, dis-je à Linant, apprenez-lui à aimer ses semblables, à leur être utile et à s'en faire aimer; voilà la science dont tout le monde a besoin et dont on ne peut se passer. — Ah ! sans doute, sans doute, madame, répondit-il; mais, comme il faut de l'instruction, un peu de science, il est nécessaire qu'il s'assujettisse aux exercices des classes publiques; on n'en fera pas exprès pour lui. — Eh bien, monsieur, lui dis-je, il n'ira pas; instruisez-le dans sa chambre. — En ce cas, madame, il seroit infiniment mieux chez vous. — C'est une autie affaire, monsieur, à laquelle je penserai. »
Dnclos entra ensuile dans quelque détail sur l'empïoi qu'il falloit faire de la journée. « Qu'il sache, dit-il, bien lire, bien écrire ; occupez-le sérieusement à l'étude de sa langue; il n'y a rien de plus absurde que de passer sa vie à l'étude des langues étrangères et de négliger la sienne. Il ne s'agit pas ici d'en faire un Anglais, un Romain, un Egyptien, un Grec, un Spartiate; il est né Français, c'est donc un Français qu'il faut faire, c'est-àdire un homme à peu près bon à tout. Oh! lorsque vous l'aurez mis à ce point, c'est l'affaire de madame de voir ce qu'elle en fera. Un peu d'histoire, de géographie, mais seulement sur la carte, en causant ; il est trop jeune pour en faire un objet sérieux; qu'il sache bien compter, monsieur; tout se compte et se calcule. Dans quelque temps nous le ferons passer à la géométrie, c'est une science nécessaire, parce que tout se mesure ; c'est la meilleure logique et qui tient l'esprit droit; chose fort importante, car rien ne le redresse quand il est de travers.
« Tout cela est très-juste, répondit Linant; mais il y a plus à faire pour moi que pour l'enfant. — Eh! mais, sans doute, reprit Duclos. Est-ce que vous êtes paresseux? En ce cas, quittez votre métier; vous ne le ferez jamais bien, je vous en avertis. — Non, monsieur, je ne le suis pas; rien ne me coûtera même pour donner à madame des preuves de mon zèle et de mon attache, ment. J'aime l'enfant; il ei?t doux, il a un bon naturel; mais je me défie de mes talents : ce n'est pas là une éducation ordinaire. Il faut réformer et refondre, pour ainsi dire, un caractère. — Qui diable vous parle de cela? reprit Duclos. Gardez-vous-en bien, il ne faut pas vouloir changer le caractère d'un enfant; sans compter qu'on n'y réussit jamais, le plus grand succès qu'on puisse s'en