PREMIÈRE PARTIE. — CHAPITRE VIL Îi
[jiomettre, c'est d'en faire un hypocrife. Non, monsieur, non ; il faut tirer tout le parti possible du caractère que la nature lui a donné : voilà tout ce qu'on vous demande. Mais voyons un peu quels sont ses défauts. Est-il menteur? — Jamais il ne ment que pour s'excuser. — En ce cas, monsieur, c'est votre faute; c'est à vous à lui en éviter l'occasion. — S'il est naturellement véridique, le défaut se réduira à rien. Mais faites-y attention, car si, au contraire, vous multipliez les occasions, vous en ferez un vice acquis et d'habitude dont il ne se corrigera peutêtre jamais. »
Celte réflexion me parut très-juste, et j'appuyai fortement sur la nécessité d'éviter tout ce qui pourroit le conduire à déguiser la vérité. Nous eûmes un peu de peine à nous faire entendre de Linant, qui ne concevoit pas qu'il valoit mieux ignorer une faute et la laisser impunie, que de mettre l'enfant dans le cas de la défendre ou de la nier par un mensonge. Duclos l'apostropha encore d'une manière qui me fit rire intérieurement. « L'enfant est-il paresseux? lui dcmanda-t-il. — Oh! fort, répondit le pauvre Linant. — Alors je vous conseille, monsieur, de ne jamais être devant lui comme vous elle?, quand nous sommes entrés. Eh! mais oui, ccl:i vous étonne? c'est que toute la besogne est pour vous ici. Mais, dites-moi un peu, quel diable d'elfet lui feront des paroles toutes aussi bien dites, aussi bien tournées qu'il vous plaira de les imaginer, et conmie je crois sans peine que vous pouvez les trouver, (juand ensuite il verra vos actions toutes contraires? Qu'est-ce que fera sur lui un prédicateur d'activité, enveloppé d'une robe de chambre, en bonnet de nuit, et couché sur deux chaises, au milieu du jour? Vous voyez bien, mon cher monsieur Li-
SIS MÉMOIRES DE MADAME D'ÉFIiNAY.
liant, que rifn n'est indifférent dans votre métier, et qu'il faut être bien plus conséquent avec les enfants qu'avec les hommes qui ne le sont jamais. — Vous avez raison, monsieur; je le sens, et je ne m'exposerai plus à une réprimande aussi juste. »
Si j'avois été choquée de son maintien à notre arrivée, je fus si satisfaite de la manière dont il s'excusa surle-champ, que j'en conçus plus d'estime pour lui. Je le lui dis, en lui avouant la première impression que j'avois reçue . Il est certain qu'un tel aveu, en pareille circonstance, suppose plus d'un mérite et est un préju'gé très-favorable pour un homme. 11 nous dit aussi que mon fils étoit fort entêté et un peu dur avec son valet. Je lui recommandai de ne lui rien passer sur ce point, et de le ramener sans cesse aux principes de justice et d'équité. « Ce qui est encore très-important, lui dis-je, monsieur, c'est de ne jamais souffrir qu'il exige de son valet aucun service avilissant. Ne le souffrez pas absolument. »
Ensuite nous traitâmes toutes sortes de sujets. Je ne saurois trop vous rendre de suite les choses excellentes que dit Duclos ; mais, emporté par la chaleur de la conversation, il en eut qui faisoient tellement sa propre satire, que, tout en admirant son intrépidité, j'en restai muette. Il a une manière de dire qui reste assez volontiers dans la tète, mais comme Linant n'a pas un cachet si séduisant, je ne sais plus trop ses réponses ; il entend dillicilement. C'est un homme borné que je crois honnête, et qui a plus de zèle que de capacité. Je ne sais s'il n'est pas un peu intéressé; il est doucereux, sans être flatteur. Cependant Duclos lui dit tout a coup : « N'allez pas faire la bêtise de lui dire du mal des pascions et du plaisir; j'aimerois autant qu'il fût mort, auG