PREMIÈRE PARTIE.— CHAPITRE VIÎ. fl
d'être condamné à n'en point avoir. » Linant s'ctoit pourtant piété pour les combattre à force ouverte, dès qu'elles montreront le bout de leur nez. «Je sais tout aussi bien que vous, dit Duclos, qu'il seroit à désirer qu'il n'eût que des passions modérées; mais j'aime mieux qu'il en ait de fortes tjui le mènent tout à travers le monde comme un cheval échappé, que d'être comme une pierre. Que diable! s'il reçoit un coup de coude, il faut qu'il sache le rendre : moi, je n'en souffre point, et cela est fort essentiel. Inspirez-lui le goût des plaisirs •^ honnêtes. » Linant objecta très-bien que cette expression • étoit bien vague et pouvoit être arbitraire. Je lui dis que l'explication que j'y donnerois, et qui me convenoit, étoit plus précise. « Par le mot honnête, lui dis-je, j'en- 'j tends lexercice de l'âme sur tous les objets sensibles. » Cela nous mena à beaucoup de réflexions, d'explications, d'exceptions. A chaque mot, Linant faisoit une objection; d'oii je conclus qu'on ne fait point entendre à un homme borné la langue de l'esprit et du sentiment.
« En fait de probité, dit Duclos, tenez-lui la dragée ^ très-haute. L'usage du monde en rabat de reste. Monsieur, aucun préjugé dans la tête ; balayez-les-moi fous. L'erreur n'est jamais bonne à rien ; sans compter qu'une erreur n'est jamais seule. »
C'est un point dont je me suis réservé de lixer les bornes. Il lui recommanda de ne jamais rien ordonner sans en dire la raison, parce qu'il ne faut pas mener les enfants comme des bêtes, et qu'il faut les accoutumer à mettre de liuqjortance et de l'intérêt à tout ce qu'ils font, et surtout à leurs devoirs. « On parle de senti- .'^' ments, ajouta-t-il ; il n'y en a qu'un à suivre sans danger; c'est celui qui est acquis par l'expérience propre.
par la conversation ou la lecture. Si vous l'instruisez bien, il n'aura de répugnance que celle qu'il doit avoir, et il saura toujours rendre compte de ses goûts : nos connoissances ne sont acquises que par la voie dps sens. Promenez-moi ses yeux et ses oreilles; faites-le juger de toutes les actions qui viendront à sa connoissance ; c'est ainsi que vous saurez s'il n'approuve pas en lui-même une sottise, ou s'il sait apprécier une bonne chose. Monsieur, qu'il sache surtout qu'il y a d'honnêtes gens partout, mais qu'il y a encore plus de fripons, et qu'il est bien plus important de discerner les derniers, car ils font plus de mal en un moment que les autres ne peuvent jamais faire de bien. »
Voilà une des réllexions qui commencèrent à me faire rêver ; mais c'est à celle-ci que je restai stupéfaite. Linaijt nous disoit qu'il avoit toutes les peines du monde à rendre son élève poli. «Delà politesse, de la poUtesse! dit Duclos, j'aime mieux qu'il ait le courage d'être vrai, au hasard de passer pour brutal comme moi. Dans un pays comme celui-ci, c'est une petite monnaie courante dont tout le monde a ses poches pleines, et qui ne rend pas plus riche. — Mais, monsieur, dit innocemment Linant, si on se disoit toujours mutuellement ce qu'on pense, il y a nombre de gens qui ne se souffriroient pas. — Alors, monsieur, il n'y a qu'à se taire, et tant pis pour ceux dont le silence blesse l'araour-propre! » Je ne conçois rien à cet homme-là, car c'est précisément la manière dont j'en use avec lui, et il a quatre fois plus d'esprit et de finesse qu'il n'en faut pour en être sûr.
Il me tira de mon étonnement par une assez bonne comparaison, mais que je ne crois pas de lui cependant; il me semble l'avoir lue quelque part : il demanda à M. Li-